Quand Picasso refaisait le portrait de Staline

Portrait der Staline par Pablo Picasso. Fusain, 8 mars 1953

Par Philippe Dagen

Aleksandr Arossev, directeur de la VOKS (l’Union des sociétés soviétiques pour l’amitié et les relations culturelles avec les pays étrangers), Joseph Staline, Romain Rolland et Maria Koudacheva au Kremlin, en 1935 à l’occasion de l’entretien entre le dictateur et “le plus grand écrivain du monde”

Staline meurt le 5 mars 1953. Louis Aragon demande à Pablo Picasso un portrait du grand homme, qui est publié le 12 mars à la “une” des Lettres françaises, hebdomadaire intellectuel du Parti communiste français.

Désastre. Picasso a dessiné une sorte de Staline jeune, la chevelure en forme de couronne, le regard un peu vague. Ce n’est pas le Staline des photographies officielles et des affiches, plus âgé, plus carré, plus souriant aussi.

Ni les militants ni les cadres du parti n’acceptent ce dessin. Aragon se livre à un exercice d’autocritique en souplesse et désavoue Picasso qu’il avait lui-même sollicité. “On peut inventer des fleurs, des chèvres, des taureaux, et même des hommes, des femmes – mais notre Staline, on ne peut pas l’inventer. Parce que, pour Staline, l’invention – même si Picasso est l’inventeur – est forcément inférieure à la réalité. Incomplète, et par conséquent, infidè le.” On appréciera la rhétorique.

Cet épisode appartient à la chronique des relations entre artistes et écrivains français, d’une part, et l’Union soviétique, de l’autre. Longtemps, ces rapports ont été le sujet de polémiques, que l’effondrement de l’URSS a rendu peu à peu moins vives. Mais ce même effondrement a eu, à retardement, une autre conséquence : il a rendu de moins en moins inaccessibles les archives soviétiques, essentielles pour écrire cette histoire de façon enfin complète.

De cette évolution, “Intelligentsia” est la manifestation publique. Elle confronte plus de trois cents documents issus d’institutions françaises – Archives des affaires étrangères, Archives nationales, BNF, Institut d’études slaves – à d’autres, venus pour la première fois de Russie, Archives d’Etat d’art et de littérature, Archives d’histoire sociale et politique.

La rencontre se présente sous la forme d’une exposition en tous points réussie, son très épais et précieux catalogue compris. Ainsi de la scénographie intelligente, qui évoque avec insistance le néoclassicisme monumental tant aimé des totalitarismes, mais dans des matériaux pauvres dont le peu d’éclat contredit l’idée même de monumentalité. Ainsi de la construction claire par chapitres, des plus anciens témoignages français sur la révolution d’Octobre jusqu’à la question des crimes du stalinisme et des dissidents. Ce qu’il y a à voir et à lire est assurément peu distrayant et demande du temps et de l’attention. Mais ces lettres, ces rapports, ces listes, ces carnets sont si instructifs que l’on peut passer un très long moment devant des feuillets dactylographiés et des photographies d’actualité sans ressentir le moindre symptôme d’ennui.

Soupçons réciproques

Dès 1917, les relations se placent sous le signe du soupçon. Les autorités de la IIIe République ne peuvent avoir la moindre sympathie pour des bolcheviks dont l’une des premières décisions est de se retirer de la guerre. Les rapports trop favorables et leurs auteurs sont immédiatement suspects aux yeux des administrations françaises civiles et militaires. La réciproque côté soviétique est d’autant plus vraie que, de nombreuses manières, la France contribue à l’armement des troupes “blanches” qui combattent jusqu’en 1921 l’Armée rouge organisée par Trotski.

Sa victoire détermine l’exil d’écrivains et d’artistes russes, qui, pour beaucoup, viennent à Paris. Ils en adoptent la langue, dans laquelle ils deviennent écrivains, de Joseph Kessel à Irène Némirovsky en passant par Nathalie Sarraute. Peintres, illustrateurs, savants : Paris est la capitale des Russes blancs, ce qui ne peut que déplaire à Moscou, où d’anonymes fonctionnaires accumulent des notes de police à la moindre déclaration ou attitude jugée “antisoviétique”.

Intelligentsia, Ecole nationale supérieure des beaux-arts, 13, quai Malaquais, Paris 6e. Du mardi au dimanche de 13 heures à 19 heures. Jusqu’au 11 janvier 2013. Catalogue, 536 p., 49 €. France-russie2012.com.

Philippe Dagen

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