“PULL”, derrière le rideau, le cinéma

Au Théâtre Aimé Césaire, les jeudi 3, vendredi 4, samedi 5 avril 2014.

— Par Christian Antourel—
pull« Pull » remet en scène les deux complices que sont Ruddy Sylaire et  Christian Charles Denis. Deux hommes  venus de nulle part, réunis au hasard  de leur mission dans un théâtre désaffecté.  Deux tueurs à gages  qui attendent une hypothétique information par une organisation secrète nommée « la baleine » pour liquider un quidam. Deux vaincus qui résistent encore par la force  de la parole, du réconfort et du doute mutuels.

Les deux comparses évoluent à la manière de bagnards, liés par la même chaîne, unis malgré eux au même travail. Faux complices qui égrainent les moments interminables d’une attente obligée. Alors ils parlent, les mots servent  à désamorcer l’angoisse lancinante de l’immobilisme forcé, du mouvement contrarié de  leurs solitudes silencieuses. L’attente pesante   comme virtuosité dans ce théâtre de la provocation, de la subversion et de la dérision quand la défiance, la fraternité ennemie « on est prêt à appuyer sur la détente au moindre mot de travers » le désespoir même, la peur et la pudeur se mêlent. L’intériorité comme la subjectivité sont à fleur de peau, superficielles. Les attitudes les plus primitives sont prêtes à rebondir dès qu’un  désir extérieur se manifeste. Dans un tel climat, les conditions psychologiques ne sont pas réunies pour arriver à la zone de non stress nécessaire à ces professionnels à  la gâchette qui démange. Un théâtre palpitant et poétique cruel et tendre. Qui crée des états d’âmes, pour rendre l’atmosphère angoissante, obsessionnelle  un climat « juste » pour ce qui doit être représenté. Si on y ajoute la fantaisie du dialogue, le parler quotidien peut s’envoler  vers une  dimension   paradoxale. Souvent très ironique. Alors advient un langage théâtral, détaché de tout réalisme. Les dialogues ne sont pas naturalistes mêmes s’ils semblent évoquer  des préoccupations pouvant êtres ordinaires. Ce sont des  échanges très théâtraux, absurdes quelques fois, mais profondément vrais et humains.

Une dramaturgie, drôle, satirique. Une écriture percée d’humour.

Ce sentiment d’agression intérieure par une force inconnue, ou par leur propre désorganisation, insécurise d’autant plus profondément la personnalité de nos deux « héros »  à qui l’endroit sert un paysage glauque qui provoque davantage leurs comportements instables  et des attitudes psychologiques  vulnérables, qui sont la réplique  au risque  de l’agression suspectée qui véhicule  une nécessité et une gestuelle agitées , défensives,  un déséquilibre des plus primaires. Ils restent isolés avec eux-mêmes et se dissolvent dans des contre-attitudes, des angoisses hallucinatoires qui ne correspondent pas à leurs options. C’est dans ce contexte d’oppression que s’immisce crescendo le risque d’implosion éparpillé au gré des pulsions paranoïaques tactiles qui morcellent ces tueurs à la petite semaine. Cette démoralisation pathogène a servi de terrain de prédilection  au développement de la trame  théâtrale. Herve,  brille par sa capacité à créer un réel esthétisme au-delà du simple éclatement pulsionnel.  Il exerce une dramaturgie drôle satirique qui creuse le lit d’une écriture  percée d’humour, certes psychologique sur ces motifs qui  font entrave à la liberté

et se jouent  du sens de la loi, mais bien plus encore  pour des raisons philosophiques qui reposent sur, à la fois la curiosité, la dérision et la transgression.

Cette œuvre trahit un  lien au cinéma de genre polar

C’est donc bien au nom d’un idéal de séries américaines que cette « comédie polar douce amère «  incline à sortir de la réalité  insatisfaisante, pour rejoindre son univers théâtral …mais tout de même quasi cinématographique quand une succession de plans, avec ses jeux  d’éclairage  alternés,  noir-lumière, installe  la pièce dans l’atmosphère d’un polard surréaliste. Les personnages sont projetés tantôt dans l’ombre, tantôt dans la lumière. L’ombre de leur personnalité se révélant dans tout leur côté sombre, dans leurs  imperfections. Comme si  l’obscurité de la scène par moments se reflétait en eux.  Cette œuvre trahit un lien au cinéma de genre polar, sans qu’il s’agisse pour autant d’un alignement. La chose intéressante, c’est qu’il y a une  coïncidence entre  cette dimension référentielle  et le grand motif qui traverse la pièce. Un petit côté exercice de style ? Peut-être. Mais qu’il fallait dépasser. C’est chose faite !

Notre avis :
« Un théâtre qui se transforme en théâtre » pourrait être la formule  qui définit  cette aventure…Notre théâtre a grandi, est devenu plus confortable, pour les artistes comme pour les spectateurs. Mais confort ne signifie pas conformisme, il garde sa singularité et se prépare à accueillir  des aventures artistiques toujours plus créatrices ou novatrices.

CITATIONS EXPRESS :
« Peut-être deux comédiens qui tournent en carré dans 20m² autour d’un téléphone. Peut-être deux pantins qui scrutent le couvercle bleu au travers des feuilles. Peut-être un vol au dessus d’un nid de poètes…
Nos personnages  sont au purgatoire, ils cherchent l’un à travers l’autre, si leur passé ne comporte pas un faste, malgré tout, une forme de fécondité, une auréole susceptible de leur donner un certain éclat »

Pratique :
Au Théâtre Aimé Césaire
Les jeudi 3, vendredi 4, samedi 5 avril 2014.
A19h30
Une pièce de Hervé Deluge
Mise en scène : Hervé Deluge
Compagnie Ile Aimée
Avec : Christian Charles Denis et Ruddy Sylaire.
Durée : 1h18
Tarifs : 15, 12, 9 euros.
Information/réservations : 05 96 59 43 29. 06 96 22 07 27.

Christian Antourel
Article paru dans France Antilles Le Magazine

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