“Pratiques artistiques contemporaines en Martinique. Esthétique de la rencontre 1” : présentation du livre de Dominique Berthet

— Par Alfred Alexandre, écrivain —

Poster-TabouIl y a au moins deux manières de concevoir l’esthétique. D’un côté on peut voir dans l’esthétique une théorie de l’art, un domaine du savoir s’interrogeant sur les conditions de production et de réception de l’œuvre d’art. D’un autre côté, la notion d’esthétique peut renvoyer à l’ensemble des idées à partir desquels un artiste ou un groupe d’artistes exprime leur conception de l’art.

C’est ce deuxième sens du mot esthétique – l’ensemble des idées sur l’art propres à un artiste ou un groupe d’artistes – que Dominique BERTHET convoque dans son livre intitulé : Pratiques artistiques contemporaines en Martinique, Esthétique de la rencontre 1.

À la fin de son ouvrage, Dominique BERTHET annonce qu’il proposera – dans un ouvrage à paraître – « une réflexion théorique sur l’art ». Théorie qui entend rendre compte de la production artistique en Martinique et en Guadeloupe.

Mais avant d’en venir à une théorie d’ensemble, Dominique BERTHET a fait le choix de recenser un certain nombre d’expériences plastiques à travers lesquelles, on peut lire, en creux, l’histoire des idées esthétiques qui, depuis les années 40, ont servi de cadre au travail des artistes martiniquais.

On peut donc dire que le programme que s’est donné Dominique BERTHET obéit à une triple logique.

Dans un premier moment : il s’agit de faire le point sur l’ histoire des idées esthétiques en Martinique ; dans un deuxième moment : il s’agit de repérer l’influence de ces idées sur le travail singulier d’un certain nombre d’artistes ; et à partir de ces préalables, troisièmement : il s’agira de parvenir à une théorie qui permet de montrer ce qui fait la spécificité du champ esthétique en Martinique et en Guadeloupe, de montrer comment, de par son histoire, sa géographie, sa sociologie singulière, le pays, « le lieu » comme dit Dominique BERTHET, a donné naissance à un certain nombre de traits plastiques spécifiques qui se retrouvent, de manière quasi invariable, chez tous les créateurs.

La base du système, c’est donc l’ensemble des idées esthétiques qui servent de soubassement au travail des créateurs. C’est donc de ces idées-là que Dominique BERTHET nous invite à repartir pour comprendre le système de l’art qui en un demi-siècle va se mettre en place en Martinique.

Le livre de Dominique BERTHET nous permet de repérer trois moments dans l’histoire de nos idées esthétiques. Trois moments qui, étape après étape, conduisent à « l’émergence d’un art martiniquais contemporain » (p. 57). Et c’est bien là tout l’enjeu du travail de Dominique BERTHET : déterminer les conditions qui ont rendu possible l’existence d’un art contemporain en Martinique pour mieux en saisir la spécificité.

Dominique BERTHET rappelle que l’histoire de nos idées esthétiques commence – c’est le premier moment, fondateur – avec la publication de la revue Tropiques, crée dans les années 40 par Aimé Césaire, René Ménil et Suzanne Césaire.

            BERTHET rappelle à juste titre que les idées esthétiques des artistes s’expriment souvent à travers des manifestes. Et il insiste sur le fait que ce qui caractérise le manifeste, c’est son caractère radical. Dans le ton et dans le projet : il s’agit de faire table rase de ce qui précède.

Tropiques n’échappe pas à la règle. La revue est en effet une véritable arme de guerre idéologique contre le processus d’assimilation culturelle à l’œuvre dans la Martinique du début du XXe siècle

Ce que Tropiques élabore – et que mettra en application la politique culturelle d’Aimé Césaire, de la création du Sermac à la fondation de l’école d’art – c’est un véritable programme de contreculture. Qui, dans le domaine des arts plastiques, s’exprimera dès les années 40 à travers les propositions des artistes réunis dans le cadre de l’Atelier 45

On réduit souvent la quête d’identité qui traverse toute l’histoire des idées esthétiques en Martinique à une tentation de l’enfermement sur soi. Or BERTHET rappelle que c’est exactement le contraire qui est en jeu, et ce dès Tropiques. Pour les artistes, il ne s’agit pas de se replier sur soi, mais de s’ouvrir.

Ce qui enferme, ce qui étouffe, ce qui appauvrit, indiquait déjà ceux de Tropiques, c’est l’assimilation qui réduit l’imaginaire des artistes martiniquais dans des codes mono culturels qui, parce qu’ils sont exclusivement européens, échouent à dire la réalité polyculturelle du réel martiniquais.

Ce qui est en jeu dès Tropiques, nous dit Dominique BERTHET, ce n’est pas, comme on le croit trop souvent, le rejet des apports européens par les artistes martiniquais, c’est le refus de se limiter à cette seule influence-là.

Il s’agira donc de refuser un tel enfermement, pour s’ouvrir, s’ouvrir sans cesse, aux différentes cultures (africaines, amérindiennes, etc.) qui servent aussi de soubassement à la culture martiniquaise. C’est ce que l’École négro-caraïbe thématisera, rappelle Dominique BERTHET, à travers la notion de carrefour ou encore d’archipel.

Les idées esthétiques qui s’expriment dans les 80 à travers l’École négro-caraïbe ou le groupe Totem ou encore le groupe Fwomajé constituent la deuxième période dans l’histoire de nos idées esthétiques.

Mais, par rapport à Tropiques, il s’agit plus d’un prolongement, d’un approfondissement que de l’ouverture radicale d’une nouvelle voie. La thématique centrale de l’identité, l’idée qu’il faut se réapproprier les autres sources de la culture, la volonté de se doter d’un langage plastique qui signale la spécificité du lieu, l’idée que la quête de l’identité collective est aussi solidaire d’une quête individuelle : tout cela est déjà présent dans Tropiques.

Ce que les années 70, 80 apportent de plus par rapport à la génération de Tropiques, c’est en fait un ancrage beaucoup plus fort dans l’environnement caribéen. La question centrale reste la même, ce sont les modalités de la réponse qui se transforment.

Ainsi, la quête de l’Afrique mythique – si elle persiste ici et là chez certains plasticiens – devient un des moments, à cotés d’autres, qui permet de se réinscrire dans toute la richesse de sa réalité caribéenne.

Pour autant, le troisième et dernier moment de l’histoire de nos idées esthétiques, que BERTHET situe dans le tournant des années 90, se signale par un effort pour sortir la réflexion esthétique et les pratiques artistiques de la question d’identité, telle qu’elle était jusque-là posée.

            Selon Dominique BERTHET c’est ce que signalent, par exemple, les tensions qui alors s’affirment au sein du groupe Fwomajé.

De manière plus fondamentale, ce qui est en jeu alors, c’est l’idée que l’assignation à la question identitaire limite les potentialités créatrices de l’artiste, réduit à donner des œuvres sommées d’illustrer une certaine idée de l’âme collective.

À vrai dire ce qui, dans ce troisième moment charnière, fait son entrée dans notre paysage esthétique, c’est l’idée contemporaine que l’œuvre d’art – comme le voulait l’esthétique romantique de Tropiques – n’a pas à être au service d’une cause qui la dépasse : la nation, la vérité ou n’importe quelle autre figure de la transcendance.

Dès lors, notre pensée esthétique va perdre ce qui pendant cinquante ans lui a servi d’armature : son ancrage anticolonial ; l’idée que l’œuvre d’art est une arme de résistance contre la politique d’assimilation coloniale.

Privée de toute vérité idéologique, notre pensée esthétique et les pratiques artistiques qu’elle conditionnait, entrent dans une période de flottement, une sorte d’errance du discours, d’une fragmentation de la pensée incertaine d’elle-même, dont témoigne, selon Dominique BERTHET, une production artistique qui privilégie le fragment, l’indétermination, le repli sur l’intériorité, les points de suture qui montrent – plus qu’ils ne cautérisent – les blessures d’un corps social privé des certitudes d’hier. Cette situation obligeant d’une certaine manière les artistes à reposer, sous d’autres formes, la question d’identité.

Le travail des treize artistes que présente Dominique BERTHET témoigne, de manière exemplaire, de cette évolution de nos idées esthétiques. Il montre surtout comment, depuis le discours identitaire de l’atelier 45, s’est construit étape après étape, en Martinique, un domaine de l’art contemporain tout à fait singulier.

Singulier – c’est la thèse centrale de BERTHET – en cela que le lieu, de par sa spécificité, a donné naissance à des pratiques artistiques qui n’ont cesse de rejouer, à travers les différentes expériences plastiques une certaine expérience de la rencontre aux Amériques.

Et, du strict point de vue de la réflexion sur l’art, c’est bel et bien, comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage, dans cette expérience toujours rejouée de la rencontre que Dominique BERTHET entend situer l’essentiel de son propos.

 

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EAN Ebook format Pdf : 9782296507890

Prix éditeur :  19,95 €

ISBN : 978-2-336-00613-0 • novembre 2012 • 208 pages