Pedro Sánchez Premier ministre Espagnol régularise 500.000 immigrants (un demi million).

— Par Pedro Sánchez —

« Imaginez que vous soyez le dirigeant d’un pays et que vous soyez confronté à un dilemme. Environ un demi-million de personnes, essentielles à la vie quotidienne de tous, vivent dans votre pays. Elles s’occupent de parents âgés, travaillent dans de petites et de grandes entreprises, récoltent la nourriture qui arrive sur nos tables. Elles font aussi partie de votre communauté. Le week-end, elles se promènent dans les parcs, vont au restaurant et jouent dans des équipes locales de football amateur.
Mais une chose essentielle distingue ces quelque cinq cent mille personnes des autres habitants de votre pays : elles ne disposent pas des documents légaux leur permettant d’y vivre. En conséquence, elles n’ont pas les mêmes droits que les citoyens de votre pays et ne peuvent pas remplir les mêmes obligations. Elles ne peuvent pas accéder à l’enseignement supérieur, payer des impôts ni cotiser à la Sécurité sociale.
Que devons-nous faire de ces personnes ? Certains dirigeants ont choisi de les traquer et de les expulser à travers des opérations à la fois illégales et cruelles. Mon gouvernement a choisi une autre voie : un parcours rapide et simple pour régulariser leur situation migratoire. Le mois dernier, mon gouvernement a adopté un décret qui rend jusqu’à un demi-million de migrants en situation irrégulière vivant en Espagne éligibles à des titres de séjour temporaires, sous certaines conditions, qu’ils pourront renouveler au bout d’un an.
Nous avons agi pour deux raisons. La première, et la plus importante, est d’ordre moral. L’Espagne a autrefois été un pays d’émigration. Nos grands-parents, nos parents et nos enfants sont partis vers l’Amérique et vers d’autres pays d’Europe à la recherche d’un avenir meilleur dans les années 1950 et 1960, puis après la crise financière de 2008. Aujourd’hui, la situation s’est inversée. Notre économie est florissante. Des étrangers viennent s’installer en Espagne. Il est de notre devoir de devenir la société accueillante et tolérante que nos propres proches auraient espéré trouver de l’autre côté des frontières.
La seconde raison qui nous a conduits à la régularisation est purement pragmatique. L’Occident a besoin de population. Aujourd’hui, peu de ses pays connaissent une croissance démographique positive. À moins d’embrasser l’immigration, ils subiront un déclin démographique brutal qui les empêchera de maintenir leurs économies et leurs services publics à flot. Leur produit intérieur brut stagnera. Leurs systèmes de santé et de retraite en souffriront. Ni l’intelligence artificielle ni les robots ne pourront empêcher ce scénario, du moins à court ou à moyen terme. La seule option pour éviter le déclin consiste à intégrer les migrants de la manière la plus ordonnée et la plus efficace possible.
Ce ne sera pas facile. Nous le savons. Les migrations apportent des opportunités, mais aussi d’immenses défis que nous devons reconnaître et affronter. Néanmoins, il est important de comprendre que la plupart de ces défis n’ont rien à voir avec l’origine ethnique, la race, la religion ou la langue des migrants. Ils sont plutôt dus aux mêmes facteurs qui touchent nos propres citoyens : la pauvreté, les inégalités, des marchés insuffisamment régulés, les obstacles à l’éducation et à l’accès aux soins. C’est sur ces problèmes que nous devons concentrer nos efforts, car ce sont eux qui constituent les véritables menaces pour notre mode de vie.
Peu de gouvernements, aujourd’hui, sont favorables à la régularisation des migrants. Mais davantage de citoyens qu’on ne l’imagine le sont. L’initiative de régularisation engagée en Espagne a en réalité commencé comme une mobilisation citoyenne, soutenue par plus de 900 organisations non gouvernementales, dont l’Église catholique, et elle bénéficie également de l’appui des organisations patronales et des syndicats. Plus important encore, elle est soutenue par la population : selon un sondage récent, près de deux Espagnols sur trois estiment que l’immigration représente une opportunité ou une nécessité pour notre pays.
Des dirigeants de type « MAGA » peuvent affirmer que notre pays ne peut pas faire face à l’accueil d’un si grand nombre de migrants — que ce serait un acte suicidaire, le geste désespéré d’un pays en déclin. Mais ne les croyez pas. L’Espagne se porte très bien. Depuis trois années consécutives, nous enregistrons la croissance économique la plus rapide parmi les grands pays européens. Nous avons créé près d’un emploi sur trois parmi tous les nouveaux emplois de l’Union européenne, et notre taux de chômage est passé sous la barre des 10 % pour la première fois depuis près de vingt ans. Le pouvoir d’achat des travailleurs a également progressé, et les niveaux de pauvreté et d’inégalités ont atteint leur plus bas niveau depuis 2008. Cette prospérité est le résultat du travail des citoyens espagnols, de l’effort collectif de l’Union européenne et d’un programme inclusif qui considère les migrants comme des partenaires indispensables.
Ce qui fonctionne pour nous peut fonctionner pour d’autres. Le moment est venu pour les dirigeants de parler clairement à leurs concitoyens du dilemme auquel nous sommes tous confrontés. Nous, nations occidentales, devons choisir entre devenir des sociétés fermées et appauvries, ou des sociétés ouvertes et prospères. La croissance ou le repli : telles sont les deux options qui s’offrent à nous. Et par croissance, je ne parle pas seulement de prospérité matérielle, mais aussi de notre développement spirituel.
Les gouvernements peuvent adopter la vision à somme nulle de l’extrême droite et se replier sur l’isolement, la pénurie, l’égoïsme et le déclin. Ou bien ils peuvent mobiliser ces mêmes forces qui, non sans difficultés, ont permis à nos sociétés de prospérer pendant des siècles.
Pour moi, le choix est clair. Et pour la prospérité et la dignité humaine, j’espère que beaucoup d’autres feront le même choix. »