Norvège : À Jotunheimen, des secrets historiques menacés

– par Jarvis Dunham

Au cœur des montagnes norvégiennes, un tunnel creusé à la main dans une glace plurimillénaire offre un voyage saisissant dans le passé.

Mais derrière cette prouesse scientifique et patrimoniale se dessine une réalité autrement inquiétante : les archives naturelles qui livrent aujourd’hui leurs secrets sont menacées de disparition par le réchauffement climatique.

Dans le massif du Jotunheimen, au sud de la Norvège, non loin du Galdhøpiggen, point culminant du pays à 2 469 mètres, les visiteurs peuvent pénétrer dans une véritable bibliothèque de glace. À environ 1 850 mètres d’altitude, le Klimapark 2469, parc consacré au climat et à l’histoire des montagnes, abrite un tunnel aménagé dans la masse glacée de Juvfonne. Creusé à la main sur une soixantaine de mètres, ce passage conduit à travers des couches de glace dont les plus anciennes remontent à 7 600 ans, selon des datations scientifiques publiées en 2017. Une traversée exceptionnelle de plusieurs millénaires d’histoire naturelle.

Conçu avec la participation du sculpteur norvégien Peder Istad, le tunnel possède des salles, des couloirs, des sculptures et des espaces pédagogiques où se rencontrent géologie, archéologie et mythologie nordique. Des reproductions d’objets anciens permettent aux visiteurs de découvrir les activités humaines qui se sont succédé dans ces montagnes. Le premier tunnel, ouvert en 2010, avait disparu sous l’effet de la fonte en deux ans. Un nouvel aménagement a été réalisé en 2012, lui-même confronté depuis à la réduction de la masse glacée.

Des chasseurs préhistoriques aux voyageurs de l’époque viking

Les montagnes du Jotunheimen furent pendant des milliers d’années des territoires de chasse, de circulation et d’échanges. Les hommes y poursuivaient notamment les rennes, qui recherchaient sur les plaques de glace un refuge contre la chaleur et les insectes. Autour de Juvfonne, les chercheurs ont répertorié plus de 600 vestiges archéologiques, parmi lesquels une cinquantaine d’aménagements utilisés par les chasseurs à l’arc. Armes, fragments de bois et objets du quotidien permettent de reconstituer progressivement ces activités humaines, longtemps considérées comme difficiles à documenter dans des milieux aussi hostiles.

La glace possède une propriété précieuse pour les archéologues : elle ralentit considérablement la décomposition des matières organiques. Là où le bois, le cuir ou les textiles auraient disparu depuis longtemps, le froid a parfois assuré leur conservation pendant plusieurs millénaires. En 2006, la découverte d’une chaussure en cuir vieille d’environ 3 400 ans a contribué à l’essor du programme de recherche Secrets of the Ice, conduit avec les institutions patrimoniales du comté d’Innlandet et le Musée d’histoire culturelle d’Oslo. Ce programme a depuis permis de récupérer plusieurs milliers d’objets dans les montagnes norvégiennes.

En 2026, la fonte révèle des flèches de l’âge de pierre

Les recherches ont connu une nouvelle étape en septembre 2026. Les archéologues du programme Secrets of the Ice ont annoncé la découverte, au cours de leurs campagnes de terrain, de 48 flèches préhistoriques, dont certaines remontent à environ 5 000 ou 6 000 ans. Plusieurs pointes ont été façonnées dans de l’ardoise, de l’os ou des coquilles de moules d’eau douce. Ces découvertes, effectuées sur différentes plaques de glace du massif, témoignent de techniques de chasse anciennes et d’une fréquentation humaine bien antérieure à l’époque viking.

Pour Espen Finstad, archéologue et responsable du programme : « Ces découvertes suscitent un sentiment contradictoire. Elles enrichissent considérablement les connaissances sur la préhistoire scandinave, mais résultent aussi de la disparition accélérée des glaces qui les protégeaient. Dès qu’un vestige émerge, il se retrouve exposé à l’humidité, au soleil et aux variations de température ». Les équipes scientifiques doivent donc intervenir rapidement pour le documenter et le préserver.

L’arbre cosmique Yggdrasil

Une mémoire menacée par sa propre découverte

C’est tout le paradoxe du Jotunheimen. La fonte qui révèle les traces du passé détruit simultanément les conditions de leur conservation. Les plaques de glace, plus petites et beaucoup moins mobiles que les glaciers, constituent des archives naturelles particulièrement fragiles. Les scientifiques observent leur recul depuis plusieurs décennies. Certains chercheurs estiment désormais qu’une grande partie de ces réserves archéologiques pourrait disparaître au cours des vingt prochaines années si les tendances actuelles se poursuivent. Le nom même du Klimapark renvoie à Mímisbrunnr, la source de sagesse de la mythologie nordique, associée au géant Mímir et à l’arbre cosmique Yggdrasil. Une référence symbolique particulièrement appropriée pour un lieu où la connaissance du passé surgit des profondeurs de la glace.

Dans les montagnes norvégiennes, les visiteurs parcourent aujourd’hui un tunnel ouvert sur plusieurs millénaires. Mais cette étrange porte du temps pourrait bien se refermer à mesure que disparaît la matière qui lui donne naissance. Jamais les glaces n’auront autant raconté l’histoire des hommes qu’au moment où elles commencent à s’effacer.

Légende photo 1 : Le tunnel de glace du Klimapark 2469, dans le massif norvégien du Jotunheimen. Photo Visit Jotunheimen.

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