Municipales 2026 : l’enjeu caché de l’économie communale

La myopie antillaise face aux enjeux économiques et financiers de l’élection municipale.

— Par Jean-Marie Nol —

À l’approche des élections municipales de mars 2026, la Guadeloupe et la Martinique se préparent, une fois encore, à une séquence politique intense, rythmée par les promesses, les invectives et les professions de foi de candidats assurés d’être les seuls à pouvoir résoudre l’ensemble des difficultés quotidiennes de la population. Le hic , c’est que la fête est finie , et que nous sommes à l’aube de la rigueur voire de l’austérité. Thierry Breton

l’ex-commissaire européen estime que tous les avantages sociaux obtenus en France ont été payés par la dette. Par exemple, la France s’est «payé» la retraite à 60 ans, ou encore la 5e semaine de congés payés, grâce à l’endettement public. Comme à chaque scrutin local, le discours dominant repose sur une idée profondément ancrée : celle selon laquelle le pouvoir d’agir sur la société, l’économie, la sécurité et même l’avenir du territoire serait presque exclusivement concentré entre les mains des élus municipaux. Tout cela est démenti par les faits. Cette croyance, largement partagée, relève pourtant d’une illusion persistante, voire d’une forme de forfaiture intellectuelle, tant elle occulte la complexité réelle des mécanismes économiques et sociaux à l’œuvre, ainsi que la responsabilité collective des citoyens eux-mêmes.

À cette myopie déjà bien ancrée s’ajoute un paramètre majeur, encore largement sous-estimé par les électeurs comme par de nombreux candidats : l’impact direct et inéluctable de la situation dégradée de l’économie et des finances publiques de la France hexagonale sur la future gestion des communes et des établissements publics de coopération intercommunale. La détérioration continue des comptes publics nationaux, marquée par un endettement record, des déficits persistants et une croissance atone, annonce mécaniquement un durcissement des contraintes budgétaires pesant sur l’ensemble des collectivités locales. L’illusion selon laquelle les communes pourraient rester à l’écart des ajustements à venir relève d’une incompréhension profonde des relations financières entre l’État et les territoires.

La réduction progressive des marges de manœuvre de l’État se traduira inévitablement par une pression accrue sur les budgets locaux. Dotations en stagnation ou en baisse réelle, transferts de compétences insuffisamment compensés, recentralisation de certaines recettes fiscales, multiplication des normes coûteuses : autant de signaux faibles qui dessinent déjà le cadre dans lequel les futurs exécutifs municipaux et intercommunaux devront évoluer. Dans ce contexte, la capacité des communes et des EPCI à financer leurs politiques publiques, à investir, à entretenir les infrastructures et à soutenir l’économie locale sera de plus en plus contrainte, indépendamment de la bonne volonté ou de l’habileté politique des élus.

Cette réalité rend d’autant plus problématique l’absence de débat sérieux sur les finances locales durant les campagnes municipales. L’endettement communal, souvent brandi comme un épouvantail électoral, devra pourtant être analysé à l’aune d’un environnement financier plus hostile, marqué par la remontée des taux d’intérêt et par une sélectivité accrue de l’accès au crédit. Les communes les plus fragiles, notamment en Guadeloupe, risquent de se retrouver prises en étau entre des besoins sociaux croissants et des ressources financières de plus en plus incertaines. Les EPCI, appelés à jouer un rôle central dans le développement économique, la mobilité, la gestion des déchets ou encore la transition énergétique, ne seront pas épargnés par cette contrainte systémique.

Dans un pays où la soutenabilité des finances publiques devient un enjeu politique majeur, la gestion locale ne pourra plus reposer sur les recettes d’hier ni sur la solidarité financière implicite de l’État. Les élus municipaux devront arbitrer plus durement, hiérarchiser les priorités, renoncer parfois à des politiques populaires mais coûteuses, et surtout assumer des choix économiques structurants. Pour les électeurs, ignorer cette dimension revient à juger les futurs maires et présidents d’EPCI sur des promesses largement déconnectées des réalités financières à venir. La myopie électorale atteint ici son paroxysme : attendre des communes qu’elles compensent, à elles seules, l’affaiblissement de l’État, tout en refusant de débattre lucidement des contraintes budgétaires qui s’annoncent.

Dans ces conditions, les élections municipales de 2026 ne peuvent plus être pensées comme un simple scrutin de proximité. Elles constituent un moment charnière où se joue l’adaptation des territoires à une nouvelle donne macroéconomique nationale. Refuser de regarder en face l’impact de la crise des finances publiques françaises sur la gestion communale et intercommunale, c’est préparer les conditions d’une nouvelle désillusion démocratique, où l’impuissance ressentie des élus ne serait que le reflet d’attentes irréalistes nourries par un débat électoral tronqué.

L’échéance des élections municipales de mars 2026 approche dans ce contexte  d’incompréhension , et d’ambiguïté selon un politologue Martiniquais car selon lui …« des candidats de tout acabit appellent à se faire élire, affirmant leur ferme intention de résoudre tous les problèmes quotidiens rencontrés par la population.   Dans tous les cas, les prétendant aux mandats assurent être les seuls capables de porter les meilleures réponses à tous les graves problèmes du pays.Le soubassement idéologique de cette propagande est que les élus politiques seraient  les seuls capables d’assumer le Pouvoir d’agir sur la société, son économie, sa sécurité et même sur son futur. Bien entendu, cela relève de l’imposture . Suffrage après suffrage, les électeurs s’en rendent bien compte. C’est l’une des explications du caractère structurel de l’augmentation du taux d’abstention. Mais, malgré tout,  la conviction, très largement exprimée par les «citoyens», selon laquelle «Les élus ne font rien pour nous»  manifeste la croyance, profondément ancrée dans l’opinion générale, que c’est exclusivement à ceux-ci d’exercer le Pouvoir ».

Ce paradoxe est au cœur de la myopie guadeloupéenne et Martiniquaise face aux enjeux économiques des élections municipales. D’un côté, une défiance croissante envers la classe politique, nourrie par le sentiment que « les élus ne font rien », sentiment qui alimente une abstention devenue structurelle. De l’autre, une attente toujours plus forte vis-à-vis de ces mêmes élus, sommés de régler seuls des problèmes qui dépassent largement le cadre communal et qui souvent relèvent des compétences de la région Guadeloupe et de la CTM. Cette contradiction explique en partie l’incapacité du débat électoral à s’élever au niveau des véritables enjeux économiques locaux, pourtant décisifs pour l’avenir des communes.

Le contexte dans lequel s’inscrivent ces élections renforce cette confusion. La séquence politique ouverte par les législatives de 2024, marquée par l’instabilité et l’impuissance gouvernementale, a accentué une forme d’usure démocratique déjà perceptible depuis plusieurs années. Dans ce climat troublé, les élections municipales apparaissent à la fois comme un refuge, un défoulement des colères , un dernier espace de proximité démocratique, et comme un exutoire aux frustrations accumulées. Sécurité et environnement économique et social s’imposent ainsi comme les préoccupations majeures des électeurs, une hiérarchie des priorités qui n’avait plus été observée depuis le début des années 2000. Mais derrière ces thématiques consensuelles se cache un enjeu autrement plus structurant : la place de l’économie locale dans le choix électoral. Les maires et les conseils municipaux décident de projets et des services publics locaux qui ont un impact direct sur notre vie quotidienne mais aussi sur l’économie locale (le bloc communal assure près de 40 % de l’investissement public total). Pour l’heure, et en attendant d’en savoir plus sur le futur projet de loi décentralisation promis par Sébastien Lecornu, le Budget 2026 donne un signal plutôt mitigé à ces maires qui pointent un effort conséquent demandé aux collectivités. « 2,8 milliards d’euros qui seront principalement ponctionnés au niveau des intercommunalités » pest un  vice-président de l’association des maires qui dénonce « un étranglement » des collectivités par un État… décidément peu bienveillant.Si les enjeux de finances locales peuvent paraître moins vendeurs que d’autres thématiques, les élections de mars ne feront pas l’impasse sur le sujet. De quoi relancer le débat sur la problématique de l’endettement local et sa légitimité. Mais pour l’instant, ce n’est pas vraiment le sujet principal de préoccupation. Les enquêtes d’opinion montrent que la sécurité est citée comme priorité numéro un, mais cette notion dépasse largement la seule question policière. Les Guadeloupéens et Martiniquais y associent la sécurité routière, sociale, économique, environnementale et même la solidité des infrastructures notamment de transport . Autrement dit, derrière le mot « sécurité », c’est bien la sécurité des personnes et la stabilité économique et sociale qui est recherchée. Pourtant, lorsqu’il s’agit de traduire cette attente en débat politique clair, l’économie reste reléguée à l’arrière-plan, traitée de manière fragmentaire ou technicienne, rarement comme un projet global de développement communal.

La gestion financière locale, pourtant au cœur des compétences municipales, est souvent abordée sous l’angle polémique : endettement, fiscalité, hausse ou baisse des impôts locaux deviennent des armes de campagne, plus que des objets de réflexion collective. Les maires sortants vantent leur bilan, les oppositions dénoncent la dette et la pression fiscale, mais rarement le débat porte sur la finalité économique de ces choix budgétaires. À quoi sert les impôts locaux et la dette ? Quels investissements prépare-t-elle ? Quelle stratégie économique locale sous-tend les décisions financières ? Ces questions essentielles restent largement absentes de l’espace public.

Cette myopie est d’autant plus paradoxale que l’économie influence directement le comportement électoral. Les électeurs, sans être des experts, jugent avant tout à partir de leur vécu quotidien. L’absence d’eau au robinet, le prix des courses, le coût du carburant, l’accès à l’emploi, la vitalité des commerces de proximité, la perception d’un quartier qui se dégrade ou qui se transforme : autant de signaux qui façonnent l’opinion bien plus sûrement que n’importe quel programme électoral. Le vote municipal, comme tous les autres, est profondément sociotropique : il repose sur l’évaluation de la situation collective plus que sur l’intérêt strictement individuel.

Pourtant, cette influence économique se manifeste de manière biaisée par ce que les chercheurs appellent la myopie électorale. Les électeurs ont une mémoire courte : ils jugent principalement les six derniers mois du mandat, le présent immédiat, et non l’ensemble de la trajectoire politique. Cette tendance favorise les stratégies opportunistes : dépenses publiques visibles à l’approche du scrutin, travaux, inaugurations, gel temporaire de la fiscalité, autant de signaux destinés à donner l’illusion d’un dynamisme économique. La profondeur des choix structurels avec une vision prospective, leur cohérence à long terme, passent au second plan.

En Guadeloupe et Martinique , cette logique est renforcée par une vision restrictive du rôle des communes. Le débat oscille entre deux conceptions : la commune comme simple gestionnaire du quotidien ou comme expression identitaire d’une communauté en quête de repères. Dans les deux cas, l’économie est souvent perçue comme un domaine relevant de l’État ou de la Région et de la CTM , rarement comme un levier municipal à part entière. Or, les maires disposent de marges d’action réelles : urbanisme, politique foncière, soutien à l’activité économique, accompagnement de l’emploi, attractivité du territoire, transition écologique et énergétique, relocalisation productive. Autant de leviers qui influencent directement la trajectoire économique locale.

La relocalisation industrielle en Guadeloupe et Martinique à horizon 2040 , le soutien à l’innovation, la structuration de nouvelles filières locales, l’accompagnement des bassins d’emploi en difficulté ne sont pas des abstractions technocratiques. Ce sont des choix politiques concrets, coûteux certes, mais déterminants pour créer des emplois durables et renforcer la résilience économique des communes. Ils supposent des investissements lourds dans les infrastructures, la formation, les services publics locaux. Ils impliquent aussi une vision claire du développement durable et surtout endogène à partir d’une évolution maîtrisée et sécurisée des institutions, assumée devant les électeurs. Or, cette vision d’une éventuelle évolution institutionnelle fait souvent défaut dans le débat municipal guadeloupéen et martiniquais, remplacée par une accumulation de promesses sectorielles et court-termiste sans cohérence d’ensemble.

La myopie des Guadeloupéens et Martiniquais face aux enjeux économiques des municipales tient donc moins à un désintérêt qu’à une difficulté à relier leur vécu quotidien aux décisions politiques locales de long terme. L’économie est omniprésente dans leur jugement électoral notamment sur la problématique de la vie chère , mais rarement pensée comme un projet collectif à débattre sereinement . Elle est ressentie, subie, évaluée à court terme, mais peu discutée dans sa dimension stratégique. Cette situation profite à des campagnes centrées sur l’émotion, la colère, la proximité et l’immédiateté, au détriment d’un débat de fond sur l’avenir économique des communes.

À l’heure où la Guadeloupe et la Martinique font face à des défis majeurs – chômage structurel, vie chère, problèmes récurrents d’eau et de transport, fragilité du tissu productif, dépendance aux importations, vulnérabilité environnementale avec les Sargasses– les élections municipales de 2026 auraient pu être l’occasion d’un sursaut, d’une prise de conscience collective du rôle économique central des communes. En l’absence de cette clarification, le risque est grand de voir se reproduire un cycle bien connu : abstention élevée, désillusion rapide, et sentiment persistant que le pouvoir politique, pourtant massivement sollicité, reste impuissant. La véritable question n’est donc pas de savoir si l’économie va influencer le vote municipal, car elle le fait déjà, mais de déterminer si les Guadeloupéens et Martiniquais accepteront enfin de regarder au-delà du court terme pour en faire un véritable enjeu politique conscient et assumé.

Jean Marie Nol économiste et juriste en droit public