Mais qu’est-ce que c’est donc un Noir?

Essai psychanalytique sur les conséquences de la colonisation des Antilles, par Jeanne Wiltord

Introduction

« Les sociétés antillaises sont un cas hautement révélateur de structures et de processus qui font aussi loi ailleurs… Possibilité étant ici octroyée de les saisir sous des dehors plus manifestes. »

J.-L. Jamard(2)

Cet ouvrage tente d’éclairer la complexité des questions subjectives que peuvent poser les conditions symboliques du rapport à la jouissance pour des femmes et pour des hommes dont les histoires singulières sont inscrites dans l’histoire coloniale inédite qui a structuré les sociétés de la Martinique et de Ia Guadeloupe. Ces questions me sont venues à partir de ma pratique de la psychanalyse.

Un embarras à parler créole

L’usage quasi exclusif de la langue française et l’embarras à parler créole au cours de leur psychanalyse – même pour des patient(e)s créolophones dans leurs familles – m’ont amenée à préciser certaines questions.

Pour la psychanalyse, l’angoisse manifeste le surgissement d’un danger au niveau subjectif. Que vient manifester l’embarras – « sorte de forme légère de l’angoisse »(3)– quand il s’agit pour des patient(e.s) bilingues d articuler au cours de la relation de transfert de leur psychanalyse des propos qui leur ont été énoncés en créole ?

L’évocation de ces propos n’intervient pas à des moments anodins mais au cours d’associations qui font surgir des représentations de leurs mères marquées d’une grande violence’ Que peut faire entendre, inarticulable en créole, l’angoisse surgie dune évocation de « quelque chose » , du maternel ?

Embarras, honte, nomination à partir d’un élément visible du corps

Cet embarras m’a renvoyée à une autre question, celle de la prégnance de la honte dans les sociétés antillaises. La honte structurelle, qui répond au moment où le petit humain a à faire face aux conséquences subjectives de son entrée dans le langage, suffit-elle à rendre de la prégnance qu’a si souvent cet affect dans ces sociétés ? Ne viendrait-elle pas y indiquer une fragilité de l’image de soi que fait entendre la demande fréquente d’être « considéré(e) » ou le souci souvent extrême de se fabriquer une apparence dès lors qu’il s’agit d’aller à la rencontre d’autres ? Je préciserai en quoi certaines conditions symboliques nécessaires à la constitution de l’image du corps ont des conséquences sur la tenue de celle-ci.

Histoire coloniale et langue créole

La colonisation esclavagiste qui, après l’extermination des populations autochtones, a fondé au XVIIe siècle les sociétés des vieilles colonies , de la France, a été un mode inédit de colonisation. Indissociable de la première mondialisation du capitalisme, elle s’est caractérisée par le privilège donné à des nominations de couleur de peau pour désigner des êtres parlants. Des textes de loi – le plus connu est l’édit royal de 1685 connu sous le nom de Code noir – ont légitimé la constitution d’un espace social colonial où des groupes humains « homogènes », étaient ségrégués en fonction de leurs couleur de peau. J’ai nommé esclavagiste et racialisée cette colonisation inédite dont l’acronyme CER n’est pas sans résonance, même si l’élaboration de la notion scientifique de race est historiquement postérieure au XVIIe siècle.

J’ai pris appui sur des outils élaborés par Jacques Lacan, en les articulant aux mutations langagières qui ont structuré le champ social de ces deux « vieilles colonies »(4). Ces sociétés, où les différences entre les êtres parlants se sont imposées à partir de différences visibles du corps, sont nées et se sont instituées à partir de différences visibles du corps sont nées et se sont instituées à partir d’une perversion de la dimension symbolique du langage – lieu d’altérité radicale, structuré par des différences symboliques irreprésentables. Si la prise du petit humain dans le langage entraîne une perte de jouissance qui conditionne son accès au désir et le laisse sujet divisé, nous avons à nous demander si sa prise dans un fonctionnement colonial qui a perverti les lois symboliques du langage, offre les conditions de la perte de jouissance qui garantit la division du sujet et son accès au désir.

Une langue, la langue créole, est née de la rencontre au cours de la CER, des parlers des maîtres coloniaux et des restes de langues dont pouvaient disposer les femmes et les hommes réduits à l’esclavage, transbordés de pays africains et privés des références symboliques qui fondaient leur humanité. « Migrants nus » selon la métaphore d’Édouard Glissant.

Abolition de l’esclavage, attribution des noms de famille et citoyenneté

La nomination des humains à partir d’un élément visible du corps pose une question qui n’a pas cessé de hanter ces sociétés. Une nomination pourrait-elle opérer une coupure par rapport au mode de nomination coloniale binaire et massifiante – les Noirs/les Blancs ?

L’abolition générale et définitive de l’esclavage proclamée en 1848 a été le premier moment d’une reconnaissance symbolique de chaque esclave. Ce décret octroyait aux nouveaux libres la citoyenneté française des noms de famille transmissibles. Mais cette citoyenneté qui gardait la marque anthropo-historique de l’esclavage faisait d’eux des « citoyens colonisés ».

D’autres migrations sont venues complexifier les composantes culturelles des populations antillaises après l’abolition de l’esclavage des Africains, des Indiens venus des comptoirs français en Inde (plus nombreux en Guadeloupe), importés sous contrat pour assurer la continuité de la production sucrière ; au début du XXe siècle sont venus des Chinois et des populations originaires du Moyen-Orient (qui ont aux Antilles le nom générique de « Syriens »).

Français à part entière… en excluant la langue créole parlée dans les familles

En 1946, cent ans après l’abolition définitive de l’esclavage accordée en 1848, la hiérarchie coloriste coloniale était maintenue en même temps qu’une misère sociale économique et sanitaire. Les députés des « vieilles colonies , ont alors demandé l’assimilation politique de ces territoires à la France. Une loi votée en 1946 a érigé celles-ci en départements. Je préciserai ce que la demande d’assimilation intégrale de ces populations â pu receler d’inaudible à ce moment de l’histoire.

Le nouveau statut politique instituait des changements majeurs : acquisition de l’égalité de la citoyenneté, accès généralisé pour tous – sens distinction de couleur de peau ni de religion — à la langue française par le biais de l’école républicaine. Lieu déterminant de l’émancipation des affranchis et de leurs descendants, l’école a été dans le même temps le fieu officiel d’exclusion de la langue créole alors parlée quotidiennement dans la quasi totalité des familles – et d’une chape de silence couvrant le passé colonial et l’esclavage. Apprendre à parler français était : ne pas parler de ce passé. L’école républicaine a ainsi été le lieu majeur de structuration d’un malaise collectif fondé sur un « déni culturellement institué »(5). La position d’infériorisation sociale qu’a occupée le créole dans son rapport au français et l’interdiction parentale banale de son usage, n’ont pas été sans conséquences sur l’évolution de cette langue. Mais ces conditions ne m’ont pas paru suffisantes pour rendre compte de l’embarras que fait surgir son articulation dans la relation transférentielle mise en place par un psychanalyse. J’ai ainsi été conduite à préciser la structure signifiante symbolique de la langue créole née dans la violence coloniale fondatrice et qui peutse faire entendre dans la langue française parlée.

Quels appuis psychanalytiques ?

.( Suite dans le livre de Jeanne Wiltord )

2. Jamard Jean-Luc, « Consomption d’esclaves et production de « races » : l’expérience caribéenne , L’Homme, revue française d’anthropologie, 122-124 – La redécouverte de l’Amérique, Ed. Navarin, 1992.

3. Jacques Lacan, L’Angoisse, séminaire 1962-1963′ leçon du 14/11/1962, publication hors, commerce de l’Association lacanienne Internationale, Paris.

4. Ces « vieilles colonies » comprennent aussi la Guyane en Amérique du sud, La Réunion dans l’océan Indien.

5. Lemérer Brigitte, Les deux Moïse de Freud (1914-1939) _ Freud et Moise: écritures du Père l, Érès, 1997.

6. Freud Sigmund, Malaise dans h calture,préface de J. André, traduction par P. Cotet, R. Lainé, J. Stute-Cadiot, Paris PUF, coll. « Quadrige », 2004.