“Madame Marguerite”? : … un peu… beaucoup…

— Par Roland Sabra —

 La qualité d’un travail artistique ne relève pas d’une rationalité mesurable en terme d’analyse coûts/avantages ou d’un calcul de maximisation sous contraintes, sinon « Madame Marguerite » mise en scène par Jandira Bauer avec Widad Amra sur scène décrocherait la palme du meilleur spectacle de l’année! Réalisé sans aucune subvention, ni aucune aide de quelque sorte que ce soit, en dehors des soutiens amicaux de l’ADAPACS pour les répétitions et du Théâtre de Foyal de Michèle Césaire pour la présentation au public, la production de ce spectacle, sans vrai travail de lumières ni environnement sonore, faute de moyens, a été portée de bout en bout par la seule passion de la metteure en scène et de la comédienne. Mais comme chacun sait il est des passions qui dépassent l’étymologie et qui offrent outre la jouissance, assez banale, quelque chose de plus rare, le plaisir pour peu que l’on puisse, (que l’on sache?) transformer l’une en l’autre.

Si la mise en scène de Jandira Bauer, joue assez justement sur la démesure du personnage, elle met l’accent sur la dimension proprement folle de la relation pédagogique. Elle insiste plutôt sur la passion de la transmission qui animerait Madame Marguerite. Si Madame Marguerite en fait trop c’est parce qu’elle déborde de savoir. Du coup Jandira Bauer évacue les enjeux de pouvoirs et de dominations politiques qui se définissent dans cet espace prototypique de la vie sociale. Le pouvoir ne peut être que totalitaire, la seule façon de le limiter est d’y opposer des contre-pouvoirs. Il est illusoire de penser un pouvoir qui se modérerait de lui-même. Quand Madame Marguerite, menace, insulte ses élèves, s’apprête à les frapper c’est pour dénoncer la situation à laquelle elle participe, l’acceptation de la soumission sans limite aucune.

Une des difficultés de la pièce tient à ce qu’un des deux personnages, la classe, n’est pas présent sur scène et qu’il faut le faire exister en évitant la facilité de mettre systématiquement le public dans ce rôle, au risque de tomber dans le procédé et de lasser. Widad Amra, chanteuse, poétesse, professeure de Lettres et de Théâtre se met en danger, dans un rôle dont personne ne peut douter qu’il soit pour elle, de composition! Cette enseignante, qu’elle n’est pas, est sa part d’ombre, son « impensé », son altérité, et en matière d’altérité cette palestinienne franco-martiniquaise en sait un bout. C’est cette connaissance qu’elle mobilise avec plus ou moins de bonheur pour faire entendre sur scène cet Autre à proprement parler ob-scène. La tâche est difficile car cet autre-là est multiple, charmeur, rusé, menaçant, mère-emptoire, rassurant, porteur de tous les signififants et la comédienne dont il faut souligner la performance dans ce métier qu’elle découvre, a quelques difficultés à passer d’un registre à l’autre et le placement sur scène est parfois approximatif. Elle se limite trop souvent à une illustration défensive de l’argument de la pièce, à savoir que le monde, en quelque lieu que ce soit, appartient à ceux qui ont le pouvoir. Le pouvoir de Madame Marguerite dans l’interprétation qu’en donnent Widad Amra et Jandira Bauer est un pouvoir qui s’il se sent menacé n’entend pas pour autant s’effacer certes, mais dont on sent bien néanmoins qu’il finira par s’effondrer sous les coups de butoirs des opprimés. Ce n’est pas la lecture de Roberto Athayde pour qui la domination repose sur le consentement des dominés, comme l’exposent on ne peut plus explicitement, les coupes effectuées hélas, dans la version originale par Jandira Bauer qui déséquilibrent l’économie générale du texte. On ne gagne pas en liberté en s’affranchissant des contraintes de l’auteur. La liberté n’existe que dans les espaces définis par ces contraintes1.

Était-il utile d’infantiliser le public foyalais en supprimant les insultes à coloration homophobes? Ne sont-elles pas monnaie courante dans les casernes, dans les cours de récréation? Était-il nécessaire de faire disparaître le rôle de l’élève timide qui, dans la version originale monte à trois reprises sur scène, comme l’irruption d’un réel non « symbolisable »? Fallait-il évacuer la dimension dramatique du corps à corps que se livrent Madame Marguerite et la classe en supprimant une scène d’affrontement physique entre la «  maîtresse » et son élève? Pourquoi édulcorer la fin en évacuant la scène, oh combien métaphorique et illustrative du propos de l’auteur sur le pouvoir, dans laquelle la « victime » désemparée tente de ramener à la vie son « bourreau » inanimé? Que serait la vie sans un Maître?

Au delà du côté irritant, c’est un euphémisme, qu’il y a à livrer à un public qui ne connaît pas forcément une oeuvre, une version tronquée, demeure dans cette mise-en-scène quelque chose de timoré à laquelle Jandira Bauer ne nous a pas habitués, notamment dans ce qu’elle fait faire avec talent à ses élèves. C’est ce même travers que nous avions repéré dans le travail de José Exélis sur le texte de Maryse Condé « Comme Deux frères ». Que deux des meilleurs metteurs en scène de la place manquent, de façon concomitante, d’audace devrait nous interroger sur la reconnaissance inachevée et le statut incertain de la pratique théâtrale en Martinique.

Toujours est-il que le public foyalais n’a pas boudé son plaisir en occupant en totalité deux soirs de suite le parterre du théâtre de la ville-capitale, et en réservant une longue ovation à la comédienne et à la metteure en scène. Comme quoi il existe bien en Martinique un espace pour un théâtre populaire s’appuyant sur des textes de qualité.

Roland Sabra
 

1(1) “L’art vit de contraintes et meurt de liberté” est ,semble-t-il de Michel-Ange. Elle a été reprise et attribuée à de nombreux auteurs dont il serait amusant de faire la liste. “L’art naît de contraintes, vit de luttes et meurt de liberté” est d’André Gide, in « L’évolution du théâtre » Journal. Feuillet 11