“Madame Marguerite” de Roberto Athayde : Jandira Bauer met en scène Widad Amra

 — Par Roland Sabra — 

Widad Amra dans le rôle de “Madame Marguerite”

 Sommes-nous éduqués et  dirigés par des fous?

Pourquoi sommes-nous éduqués et dirigés par des fous? Quel rapport le pouvoir entretient-il avec la folie? Les exemples sont nombreux dans l’histoire et tout récemment la campagne pour l’élection présidentielle a par exemple donné lieu à de nombreuses publications sur les dérèglements et autres travers  réels ou supposés du nouveau chef de l’État.

Vouloir le pouvoir, en rêver depuis sa tendre enfance est semble-t-il un symptôme pathologique, mais cela n’explique pas pourquoi le citoyen lambda délègue, accorde ses suffrages, désire être dirigés par de tels individus. La pièce de Roberto Athayde « Madame Marguerite » mise en scène par Jandira Bauer avec Widad Amra, donne quelques éléments de réponse à cette énigme.

Madame Marguerite est une institutrice plutôt vieux jeu qui enseigne la biologie, les mathématiques, les langues, le français, l’histoire la géographie, la sexualité enfin tout, la vie quoi!

Comme l’écrit Roberto Athayde, « Madame Marguerite veut le bien de ses élèves ». Elle en sait quelque chose du « bien » de l’élève. Il y a là un dispositif qui se construit autour de l’idée centrale qu’il existe un objet, un savoir, que possède l’enseignant, et dont a besoin l’élève sans que dernier en sache quelque chose!! La parole de l’élève n’a donc aucune place dans ce dispositif. Le maître, « Madame Marguerite », en l’occurrence dispose d’un cortège de moyens pour parvenir à ses fins : séduction, prestige, autorité, menaces, sanctions dont elle use et abuse. Seulement la construction de ce bien se fait dans la négation de la parole de l’élève. Et quand celle-ci est sollicitée, c’est dans l’espace de définition et de transmission de ce « bien », sinon c’est « Taisez-vous !». S’il faut susciter l’intérêt de la classe c’est pour conduire les élèves où on les précède déjà. La séduction serait-elle au service de la transmission? Pas sûr! La séduction est avant tout capture de l’autre et on peut supposer que le maître retrouve dans l’image du bon élève l’image idéalisée de lui-même. Narcissisme mortifère qui nie l’altérité.

Le scandale de Madame Marguerite tient à ce qu’elle ne cesse de brouiller les pistes, de défaire les nœuds coulants, de déconstruire les situations, de provoquer à la révolte, de subvertir le dispositif pédagogique en invitant les élèves à être libres en soulignant jusqu’à l’absurde la relation d’assujettissement, de domination et pour tout dire d’aliénation propre au dispositif pédagogique. Madame Marguerite dénonce par son comportement erratique, subversif, une structure totalisante, totalisatrice et pour finir totalitaire qui ne supporte pas le moindre écart, la moindre différence, à la recherche d’une transmission qui se ferait sans perte. Ses excès, ses délires sur scène ne sont que le trait à peine forcé de la situation pédagogique, que la mise à nu de la structure du pouvoir politique. La pièce écrite sous la dictature militaire brésilienne porte trace de cette période. Elle ne s’y résume pas et c’est ce qui fait sa force, son actualité et ce qui explique son succès international.

Les élèves, les peuples, acceptent d’être dirigés par un fou au nom d’un supposé bien détenu par ce fou et qu’il se propose de partager. « Je veux votre bien », la formule au lieu de glacer, réjouis!

Roland Sabra

P.S. la critique du travail proprement dit de Jandira Bauer et Widad Amra sera publiée après les représentations des 08 et 09 juin 2007.

Entretien avec le metteur en scène
Jandira Bauer

Roland Sabra : Comment vous est venue l’idée de monter « Madame Maguerite »?

Jandira Bauer : C’est un texte d’un auteur brésilien que je connais depuis longtemps, il a été publié en 1975.Quand je travaillais encore comme élève au Conservatoire comme assistant de mis en scène il nous était demandé constamment de choisir des textes en rapport avec des milieux professionnels autres que le théâtre, des textes en rapport avec la vie sociale. En 1979 j’ai choisi ce texte qui m’avait fasciné par sa beauté, par sa force lors de la première lecture. A cette époque, au Conservatoire j’avais esquissé un travail avec une comédienne absolument prodigieuse.

R.S. : Vous avez donc voulu retrouvez les émotions de ce temps passé?

J.B. : Oui sans doute, puisque près de trente ans plus tard, j’ai proposé ce texte enfoui dans mon souvenir comme un joyau, à une comédienne qui m’a semblé être suffisamment disponible et capable d’engager un rapport au texte assez différent de ce que l’on peut voir habituellement en Martinique.

R.S. Quelles sont les lignes directrices qui ont guidé votre mise en scène?

J.B. : Le fil qui la tire du début jusqu’à la fin, de droite à gauche, ce qui la fait avancer, revenir en arrière pour de nouveau repartir c’est son exigence, qui va même jusqu’à passer par une violence inouïe sur scène. Elle est travaillé par un tel besoin de transmettre, un tel empressement à donner ce qu’elle sait qu’elle dépasse les limites du cadre traditionnel dans le quel se déroule l’enseignement. Il existe une violence et même une folie dans la transmission dont rend compte Madame Marguerite de façon parfois pathétique. Violence due à la situation pédagogique certes mais exaspérée par l’urgence qu’il y a pour Madame Marguerite à faire part, c’est le mot exact, à partager ce savoir qui l’envahit et dont elle déborde. Les débordements de Madame Marguerite sont des débordements de savoir.

R.S. : La violence est donc seconde, une conséquence d’un trop plein de savoir dont ne sait que faire Madame Marguerite selon vous. On pourrait pourtant lire le texte autrement et considérer que la transmission de savoir n’ a que peu à voir avec des enjeux de pouvoirs posés en termes de vie ou de mort qui se manifestent dans la classe?

J.B.: Mais cela va de pair! Ce n’est pas aux antipodes. Le savoir est un pouvoir que Madame Marguerite cherche à transmettre. Il y a relation de pouvoir quand un individu est capable d’obtenir d’un autre une attitude, un comportement qu’il n’aurait pas adopté spontanément. Et la violence n’est pas que contrainte physique, il existe aussi et de façon bien plus efficace une violence symbolique.

On peut se demander pourquoi, mais c’est la grandeur, pathétique, tragique certes mais grandeur tout de même, de Madame Marguerite que de vouloir se déposséder de son pouvoir-savoir au profit de ses élèves.

R.S.: Cette pièce offre un rôle en or pour une comédienne.

Oui la seule difficulté est d’arriver à obtenir un détachement de la comédienne de l’ être plus ou moins plein de sagesse qui en règle générale nous habite. Il faut lui demander de se détacher de l’être raisonnable qui est en elle. Madame Marguerite est un électron libre, c’est le moins qu’on puisse dire. Et jusqu’à présent les comédiennes que j’avais rencontrées avaient tendance à rester près d’elle-mêmes, à demeurer les témoins de ce qu’elles faisaient sur scène, à refuser à s’engager sur une autre voie que celle de leur propre raison, en un mot un refus de se mettre vraiment en danger.

R.S. : Vous avez d’autres projets?

J.B. : (Rires) Oui, un très beau projet qui mobilise beaucoup d’énergies, mais je n’en dirai pas plus pour le moment. (Rires)

 

La PIECE

Madame MARGUERITE, institutrice qui a déjà une longue carrière derrière elle, s’adresse en monologue à des élèves d’une classe de 7ème. Personnage dont les mots passent du réalisme le plus évident au délire le plus criant, funambule sur le fil ténu de la raison, qui, à chaque instant, peut perdre son fragile  et précaire équilibre, et basculer dans la folie.

Madame MARGUERITE apparaît comme une institutrice  d’une veine traditionnelle, qui, par son langage cru, sa verdeur et son délire, provoque tantôt le rire, et tantôt se révèle pathétique. Elle est déroutante, faisant fi de certaines limites, mais  cependant très vraie.

Animée par la passion pour son métier, elle est cependant broyée par le système dans lequel elle évolue.

 

L’AUTEUR et la PIECE

Madame MARGUERITE fait partie d’un ensemble  de 5 pièces, les « Pièces Précoces », écrites par R. ATHAYDE en 8 mois, alors qu’il n’avait que 21 ans. L’auteur y aborde des thèmes d’une hétérogénéité remarquable, et se revendique inspiré par des auteurs aussi différents que Ionesco, Beckett, et B. Shaw.

Par une écriture moderne à la fois drôle, provocatrice, et néanmoins inscrite dans la réalité, le propos de l’auteur fut d’initier au Brésil un nouveau souffle dans l’écriture théâtrale contemporaine.

Les pièces précoces sont passées directement de la création à la scène. Madame MARGUERITE a suscité, dès sa parution, un grand intérêt, et, trois années après sa création, la pièce avait déjà connu plus de 200 productions.

30 ans après, Madame MARGUERITE, par l’évidente universalité de son propos, ne cesse d’intéresser la scène internationale, et encore récemment, elle a été mise en scène avec succès au Brésil, en Italie, en Grèce, au Canada et aux Etats-Unis.

Le thème universel que représente l’enseignement a souvent été abordé de façon conventionnelle par le cinéma classique..

Le Théâtre, au travers de cette œuvre originale, réussit à  mettre en exergue la complexité du rapport entre l’enseignant et la mission qui lui incombe. Madame Marguerite, personnage intemporel et pourtant bien ancré dans son époque, fait fi des modes et des courants de pensée, animée par la conviction d’accomplir  une tâche « sacralisée », fervent défenseur des principes éducatifs de l’école laïque.

Confrontée à un monde dont elle fait partie et dont elle  suit les soubresauts, elle prend position et tente avec sincérité et parfois avec naïveté d’en influencer le cours, refusant avec énergie de baisser les bras.

Le combat de ce « héros » méconnu, et pourtant rouage essentiel de la Cité, nous ramène, par la magie théâtrale, aux fondements de l’Ecole, passage obligé et aussi passage indispensable à l’éclosion de l’adulte en devenir, qui sera appelé à être tout à la fois acteur et spectateur de la Société.

 

La Compagnie    2a-i

ACTIV’ART INTERNATIONAL

présente

Madame MARGUERITE

 Monologue de Roberto ATHAYDE

 Auteur brésilien, publié en 1975

 Adaptation de Jean-Louis DABADIE

 Avec Widad AMRA

 Mise en scène de

 Jandira de Jesus Bauer

 Deux représentations :

 Vendredi 8 Juin et Samedi 9 Juin à 19H30

 THEATRE MUNICIPAL de FORT-DE-FRANCE

 Billets 15 Euros et 7 Euros (scolaires)

Billetterie au Théâtre Municipal

 ouverte avant chaque représentation

 et les 6, 7 et 8 Juin de 12H à 15H

 Renseignements : 0696 07 59 08