L’invraisemblable destin de Sixto Rodriguez

 par Alexis Campion

Ses deux albums furent publiés en 1970 dans l’indifférence générale. Pourtant, il devint, sans le savoir, une star en Afrique du Sud. Un documentaire retrace son histoire.

Poster-Tabou

Il est difficile à interviewer car il n’a pas d’ego. Il préfère discuter de politique!” Malik Bendjelloul, le réalisateur de Sugar Man, avait prévenu : Sixto Rodriguez n’aime pas parler de lui. Le film Sugar Man, bien que focalisé sur son destin, le laisse d’ailleurs entendre, ne le montrant qu’avec parcimonie, souriant mais pas plus inspiré que ça pour s’insurger contre le showbiz, qui a pourtant exploité son oeuvre dans son dos. “Il n’a jamais exprimé de regrets, poursuit Bendjelloul, tout juste ditil qu’il était “trop déçu pour se sentir déçu” lorsqu’il a pris conscience qu’il avait été plus de vingt ans célèbre sans le savoir.”

De passage à Paris fin novembre, le zigue apparaît effectivement peu disert sur sa célébrité tardive, mais assez affable pour se détendre et, in fine, évoquer ses débuts. “Il se passait plein de choses à Detroit en 1967. Imaginez cette ville gigantesque en pleine activité, avec des magasins de disques partout. On était très au courant et on avait sur place la Motown de Berry Gordy, en plus d’artistes radicaux comme MC5 ou les Stooges. Moi, je voulais faire partie des deux!”

Enfant de la “working class”

C’est aussi à Detroit que le jeune homme fut le témoin d’émeutes parmi les plus violentes des années 1960 en lutte contre la ségrégation, opposant des policiers blancs à des insurgés noirs. “Mais c’était, aussi, la grande mode des hippies, beatniks et autres bohémiens. Cette réalité m’attirait et m’a sans doute libéré bien que ce ne fût pas la mienne. Je suis issu de la working class immigrée, il n’a jamais été question pour moi de prendre la route ou d’aller à Woodstock.” Ce sont tout de même les protest singers, à commencer par Bob Dylan, qu’il considère comme “le Shakespeare du rock’n’roll”, qui le poussent à tenter sa chance dans la chanson en y mettant des accents de blues et de rage indignée. “Je me suis mis à écrire sur des choses simples que je voyais dans ma vie de banlieusard, comme fumer de l’herbe au lycée ou témoigner de brutalités policières.” L’une des plus célèbres, Sugar Man, parle d’un dealer qui se fait désirer et inspire des sentiments équivoques. Une autre, I Wonder, fait sensation en Australie avec ce refrain ébouriffant : “Je me demande combien de fois tu as fait l’amour, je me demande si tu sais qui ce sera la prochaine fois.”

“On s’attendait à une révolution”

Les cheveux longs, la silhouette élancée sur ses santiags de rigueur, Sixto Rodriguez ne fait pas ses 70 ans. Comme d’autres vieux rockers, il semble porter la veste en cuir et à clous de ses 20 ans, l’intégrité en plus, les soucis fiscaux en moins. Pas du tout du genre à poser en vétéran content de lui, il n’en paraît pas moins très au fait de l’actualité, évoquant avec clairvoyance le massacre de syndicalistes par la police sudafricaine l’été passé, la question de l’avortement en Irlande ou encore l’affaire DSK, “révélatrice de ce népotisme qui perdure un peu partout”. Autant de « faits bruts (cold facts) » qui l’inspirent encore aujourd’hui, quarante ans après ses deux albums cultes. “Dans les années 1970, on s’attendait à une révolution. Maintenant, on sait qu’on peut l’attendre longtemps et que c’est toujours le peuple qui paie… Moi, j’ai toujours été pour le pouvoir au peuple.”

Au passage, il cite Sartre ou Spinoza, deux de ses philosophes préférés. Car dans les années 1970, le soir après ses journées sur les chantiers, Rodriguez a étudié la philosophie. Citoyen en alerte, il s’est ensuite présenté huit fois aux élections locales de Detroit, chaque fois au nom des droits des travailleurs, et contre les exactions de la police, encore elle. “À travers mes chansons et ensuite avec la philo ou la politique, je n’ai jamais voulu qu’une chose : comprendre ce qui ne tourne pas rond dans notre société.” Gageons qu’il lui en reste d’autres à écrire et à publier!

Lire la critique du JDD de Sugar Man : l’idole inconnue ***

Alexis Campion – Le Journal du Dimanche

lundi 24 décembre 2012