L’inconnu de Mer Frappée : Suite du chapitre XIV

— Par Robert Lodimus —

Suite du chapitre XIV

Le Maître et le disciple

J’ai senti les mains d’une colère rageuse sur la gorge du docte duquel, depuis un laps de temps, je suis devenu l’allocutaire enfiévré, dans cette zone pauvreteuse, tristement délabrée de Carénage et de Sans raison, qui porte le nom de Mer Frappée. C’est la première fois que je voyais le personnage, ordinairement calme, tout à fait confiant et sûr de lui-même, dans un état pareil. Ses nerfs semblaient se dilater à la frontière de l’éclatement. Ils étaient gonflés comme des ballons remplis d’hélium. Je ne lui ai pas demandé davantage d’explications. Des nuages d’épouvante assombrissaient encore le ciel de la république insultée et choquée, comme le père de Rodrigue Le Cid. Nous étions le 10 juin 1967. Deux jours après l’exécution spectaculaire et révoltante des « dix-neuf officiers duvaliéristes » à Fort Dimanche. Le « président à vie » venait de gifler pour la énième fois le peuple haïtien. Trois ans après l’assassinat en public de Marcel Numa (21 ans) et de Louis Drouin (32 ans), la perpétration du massacre des Jérémiens, le malade psychopathologique avait récidivé dans l’affaire macabre et scandaleuse des militaires fanatiques, accusés d’ourdir un complot, de tramer une conspiration pour l’évincer du pouvoir et l’assassiner avec sa famille. Condamnés par une Cour martiale formée d’officiers croupions, ces hauts gradés ont tous été fusillés en présence du dictateur qui a commandé en personne le peloton d’exécution… Quelques jours plus tard, « François le vampire » déclinait les noms et prénoms des défunts à la radio et répondait indécemment « absents » à leur place, pour se moquer et agacer les parents des victimes. Ils gueulaient de sa voix nasillarde et effrayante : « Où sont-ils? Tous ont été passés par les armes… » Dans ma classe, il y avait un fils du colonel Charles Lemoine qui a figuré parmi les dix-neuf officiers jetés comme des animaux pestiférés dans une fosse commune creusée par un bulldozer dans les halliers de Fort Dimanche. Pour clôturer le spectacle d’horreur, le dinosaure des Antilles, le buveur de sang, le bricoleur de crimes, le caïman des marais, le coupeur de têtes, le scalpeur affreux et nauséeux, le collectionneur de cadavres, le mangeur de cervelle humaine, le sorcier cannibale, le serpent venimeux du désert… traitait de « lâches » ceux qui avaient pris le large, qui s’étaient mis à couvert dans les ambassades plus ou moins fiables et respectées, pour ne pas se faire arrêter et envoyer ad patres comme leurs collègues. Néron déclara ridiculement, presque les larmes aux yeux: « Voyez comme il est méchant, Pétrone, il a préféré se suicider au lieu de me laisser le plaisir de le tuer… Il disait pourtant qu’il était mon ami… Pétrone m’a trahi… »

Abasourdi, dégoûté, apeuré par le carnaval des atrocités politiques, le pays tremblait et retenait son souffle avant la présentation du prochain spectacle d’horreur au palais de l’infamie.

Les rues de la ville étaient souvent envahies par des militaires et des miliciens casqués, leurs mitraillettes passées en bandoulière, comme des enfants montagnards qui se tapent des kilomètres à pieds pour se rendre à l’école du village ou du bourg. De temps à autre, des communiqués laconiques lus à la radio annonçaient le couvre-feu dès 18 heures. Un soir, ma mère a hébergé une vieille paysanne qui n’était pas informée de la situation. Effrayée par les coups de feu nourris, elle était venue frapper à la barrière. Nous avons tous eu peur. Les gendarmes profitaient de la loi martiale pour opérer des arrestations, enlever des riverains qu’ils soupçonnaient hostiles au gouvernement pour les expédier dans les prisons de la capitale où les détenus sont torturés par les officiers duvaliéristes zélés et aliénés. Mon père chuchotait tout bas:

Qui va là?

La voix répondait très faible :

S’il vous plaît, pour l’amour du ciel, laissez-moi entrer…! Ils vont me tuer… Je suis toute seule dans la rue…

Ma mère hésitait quelques instants, ayant craint un subterfuge. Car il y avait aussi des femmes enrôlées dans la milice politique du régime qui était aussi cruelles que les hommes. Et même pires. Comme madame Max Adolphe, par exemple, le chef des Volontaires de la sécurité nationale (VSN). Finalement, des cliquetis sournois indiquaient le déverrouillage des serrures de sécurité. Mes parents ont installé notre hôtesse dans une chambrette qui donnait sur la cour et qui ne communiquait pas avec la maison directement. Tout cela a été fait par mesure de précaution. « Il faut apporter de l’aide à ceux qui en ont besoin; mais quand on a des enfants, on n’est jamais trop prudent », faisait remarquer ma mère. Le jour suivant, au lever du soleil, la dame est repartie en direction de son patelin, après une pluie de remerciements interminables.

Avec l’affaire des dix-neuf officiers, le pays avait pris un coup de panique au visage. Les adultes n’osaient pas en parler à haute voix, bien que les stations de radio aient retransmis les délires et les élucubrations en direct de l’assassin en chef de la présidence, vantant les bienfaits et théorisant sur les principes d’une « révolution bordélique ». Un voisin apprenait à Emilio que François Duvalier avait fait fusiller des hommes qui lui étaient pourtant fidèles et loyaux, et que dans les faits, il n’y avait aucun complot d’assassinat. C’est la mégalomanie qui produisait en lui des effets d’hallucinations maladives et qui le précipitait dans le gouffre de la psychopathie et de l’hystérie.

Durant 29 années, le coin de terre des Haïtiens allait devenir le royaume de la corruption, de la misère, de la peur et de l’exode. Pris de panique, profondément inquiets, les parents cherchaient par tous les moyens à mettre leurs enfants à l’abri. Pour les protéger de Caligula, ils les envoyaient à l’étranger, une fois qu’ils avaient passé la dix-huitaine. Ceux qui avaient les moyens financiers adéquats utilisaient les filières régulières : demande de visas d’étudiants auprès des ambassades, sollicitation de bourses d’études, application pour le statut de résident permanent en Amérique du Nord ou en Europe. Les adultes, les jeunes, les adolescents moins favorisés recherchaient des solutions à la portée des conditions de leur existence. Ils s’évadaient à bord d’embarcations de fortune, en espérant atteindre les côtes de la Floride… Nombreux sont ceux qui terminent le voyage dans la gorge des requins de l’Atlantique ou derrière les barbelés de Krome. Souvent la nuit, je revois les silhouettes de Clotaire, Raphaël, Charlie, Fernand, Nadine, Charité, Islande, Exantus, Rosemène…, tous des jeunes gens du quartier qui se sont noyés dans l’océan, après le naufrage du voilier « Sauve qui peut » qui les transportait au gré du vent… Il n’y a ni gilets de sauvetage ni canots pneumatiques à bord de ces « bâtiments » artisanaux. Cette nuit-là, c’est la mère de Raphaël qui a réveillé toute la cité avec ses cris, ses hurlements et ses pleurs. Elle venait de recevoir la nouvelle de la noyade de son fils… Armand, le rescapé, a raconté qu’il avait tout tenté pour sauver son cousin. « Il faisait nuit, a-t-il expliqué, les forces commençaient à me manquer… » On a compris facilement la suite… Pour sauver sa peau, Armand n’a eu d’autre choix que d’abandonner à son triste sort le malheureux qui ne savait pas nager… Le lendemain, les riverains ont dénombré environ une centaine d’individus, surtout des jeunes âgés de 15 à 30 ans, qui avaient rencontré la mort dans cette aventure insensée…

Et, ce qui demeure frustrant, rien de tout cela n’a changé sur la terre de cette république dépucelée dans son berceau. Dès sa naissance.

Ma mémoire nage dans une mare de sang
Les puissantes silhouettes de l’horreur

Enveloppées dans leur tunique de malheur
Reviennent s’installer lentement
Devant les portes vitrées des haciendas
Et sous les fenêtres bancales des ajoupas
Le temps d’hier et d’aujourd’hui
Siffle son air triste et méchant
Le « passé » refuse de mourir
Il rebondit comme un serpent
Dans l’incertitude du « présent »

C’est absurde – j’emprunte le mot à Camus – de faire partie, contre sa volonté, de la distribution d’une pièce théâtrale qui met en scène « l’absurdité » paroxystique. Et drogué par la peur, chacun se résigne à jouer son rôle dans la perfection, à interpréter le personnage qui lui est imposé, sans manifester le moindre sentiment de réticence voire de révolte, sans laisser transpirer le moindre élan de désapprobation voire de rejet… par rapport au contenu cynique de la dramaturgie désobligeante… N’est-ce pas vraiment douloureux et avilissant pour l’individu de se sentir, en qualité de victime, condamné à exécuter pendant longtemps encore, et à genoux, la contredanse de l’impuissance et de la faiblesse devant le « trône insultant » de l’absurde…? La cécité et la surdité psychologiques, le mutisme peureux, voir sans voir, écouter sans entendre, voilà ce qui a permis à quelques uns d’entre nous de se soustraire abjectement à la fureur explosive du führer… Au pays dont je vous parle, les parents apprenaient aux enfants dès leur jeune âge à courir, à grimper dans les arbres, à sauter les murs et les barrières, à traverser les fleuves et les mers à la nage, à se terrer comme des lapins, à trouver leur chemin dans l’obscurité, à survivre dans l’hostilité des forêts… pour qu’ils arrivent, le cas échéant, à échapper aux dents de la mort et aux griffes de la torture. Mais, finalement, comment le citoyen réduit à l’expression fractionnaire la plus simple, se demande-t-on, peut-il triompher de tout cela? Par le suicide ou par l’espoir? Le suicide : ce qui implique l’abandon… Et l’espoir : le combat… Que choisir donc ? Seulement ce que, en de telles circonstances, le courage, l’honneur et la dignité nous commandent; même si l’on sait que dans la foule compacte surgiront, tôt ou tard devant nous, des John Wilkes Booth, Nâthurâm Godsé, Nârâyan Apté, Lee Harvey Oswald, Jack Ruby, James Earl Ray, Mario Teràn, Raoul Villain, Ramon Mercader, Thomas Hagan, Luc Désir, Claude Breton, Franck Romain, ces fils d’Arès, massacreurs tristement célèbres, pour donner le coup de grâce à nos rêves porteurs d’espoir pour nos peuples et pour l’humanité…

Mais qu’importe…?
Qu’importe compagnon de la Liberté?
Et si les pas de la militance
Devront te mener
Au poteau d’exécution
Ou dans les culs-de-basse-fosse ténébreux,
Tu entendras,
Tout le long du funeste chemin,
La voix solidaire des camarades
Qui chantent :
« Ce n’est qu’un au revoir… »

Qu’importe…?
Qu’importe compagnon de la Justice?
Et si « le train a sifflé trois fois »,
Marche crânement
À la rencontre de ton destin.
Défaite ou victoire :
C’est par l’acte que viendra
Le verdict de l’histoire…

Qu’importe…?
Qu’importe ma sœur?
Qu’importe mon frère?
Et si tu dois crever au « Fort de Joux »,
À « Guantanamo »
Ou dans une quelconque prison secrète,
Pars en « paix » et sans « regret »!
Le combat des pauvres
Est comme le « flambeau olympique ».
Il voyage de main en main,
Pour arriver à destination…

Les dernières conversations captées discrètement entre mes parents et quelques amis de la famille m’ont permis d’appréhender les frustrations qui bouillonnaient dans le sang de « l’inconnu ». Ce qui s’est passé le 8 juin 1967 à la capitale ne pouvait pas laisser les cœurs fragiles et valeureux dans l’indifférence. Certains disaient, sans frayeur, qu’il ne fallait pas que les citoyens se croisassent les bras devant les trombes de souffrance qui engloutissaient l’existence quotidienne de toutes les couches de la société, et qu’il était urgent et légitime pour les Noirs, les Mulâtres ou les Métisses, les pauvres, les riches, les jeunes et les vieux…, d’envisager de creuser, partout dans le pays, des « canaux d’insoumission et de révolte », capables de déclencher un vaste « mouvement de décrue » des persécutions politiques ? Che Guevara avait utilisé lui-même le terme « foquisme ou la théorie du foco, élaboré par Registre Debray » dans le cadre du combat de « dénéocolonisation » des peuples de l’Amérique latine.

Mon frère, reprend mon interlocuteur, Olympe nous a envoyés les dieux les plus méchants, les plus terribles pour nous persécuter. Cependant, nous sommes également, comme Hercule et Persée, fils de divinité : mais des divinités qui incarnent la sagesse et la raison… Nous sommes des descendants d’Athéna ou de Minerve, d’Ogou Ferraille ou de Saint-Jacques le Majeur, nous vaincrons Pluton… J’ai entendu cette réplique dans le film « Les raisins de la colère » : « Ils ne son pas des êtres humains. Un être humain n’accepterait pas d’être si misérable. » Si je ne me trompe pas, c’est un vieux pasteur protestant du nom de Tassy qui opinait de la sorte, en regardant des centaines de paysans, chassés de leurs terres, tomber dans le nomadisme et la pauvreté la plus outrageante. Celui qui est déjà en prison ne peut pas avoir peur de se faire enfermer.

Mais qu’est-ce qu’il faut faire, d’après vous, pour en finir avec l’horreur, ai-je ajouté, en guise de question?

Rendu à ce point de déclin, n’importe quel pays aurait déjà explosé…!

Sauf le nôtre….! Mais pourquoi?

La réponse peut paraître insultante pour certains, je le reconnais. Cependant, elle n’est pas trop loin de notre vérité historique. Ce n’est pas la misère qui poussera les Haïtiens à la révolte et à l’insoumission. Ils sont arrivés comme des parias sur cette île et ils y ont vécu comme tels. Ils sont habitués à la famine et au froid. Ils ont l’habitude de dormir à la belle étoile. De commencer à sarcler dès l’aube, pour terminer au crépuscule, en prenant pour seul repas, un verre d’eau et un morceau de cassave à base de manioc. Les gens de notre peuple ont la peau dure. Dire que, même dans ces conditions-là, il y en a qui vivent jusqu’à cent ans. Ils sont incapables de revendiquer d’autres conditions de vie. On ne peut pas avoir envie de quelque chose que l’on ignore. Ce qu’il faut faire, c’est leur apprendre qu’il y a d’autres façons de vivre, qu’il ne peut pas y avoir plusieurs catégories d’hommes, de femmes, d’enfants et de vieillards dans un pays, sur la planète, que ce n’est pas normal de suer sang et eau pour une croûte de pain sans mie et un gobelet d’eau insalubre, infecté de germes de choléra. Si l’on veut changer la situation économique déplorable des ouvriers et ouvrières, des travailleuses et travailleurs, il faut faire comme Cuba : mener une lutte farouche contre l’analphabétisme, l’ignorance, l’inconscience, enfin, contre tout ce qui génère la désolidarisation et l’individualisme. C’est cette réalité regrettable qui constitue toute la force des dictateurs de la trempe de François Duvalier qui abusent de leur pouvoir politique. Il est temps de faire comprendre que nous sommes le peuple. Donc, nous sommes éternels. Nous passons tout notre temps à prier pour les morts. Les morts n’ont pas besoin de prière. Car ils sont bien, là où ils sont allés. Il faut penser plutôt aux vivants.

Si le problème peut être résolu en envoyant les adultes incultes et les enfants à l’école, il n’y a pas lieu de désespérer. D’autres pays l’ont fait. Nous en sommes capables, nous aussi…

L’arme fatale utilisée par la machine de l’exploitation, de l’oppression et de l’exclusion sociales, c’est celle de l’ignorance des masses. L’individu qui cherche à pulvériser l’engin qui véhicule cette dichotomie sociale, économique et politique, qui l’aide à se maintenir en place, devient automatiquement l’ennemi « numéro un » du système. L’homme ou la femme à abattre… Et qui sera abattu…!

La dernière phrase que le jeune érudit avait prononcée me faisait sursauter. « …Et qui sera abattu…! » Peut-être qu’il n’avait pas tout à fait tort.

Dans le quartier de la rue Christophe, où je suis né et où j’ai grandi, habitait un homme dans la trentaine, à la peau légèrement hâlée, d’une belle facture, d’une élégance remarquable, d’une jovialité contagieuse, d’une générosité irréprochable et d’une amabilité décomplexée. Il vivait avec son épouse, Édith Élan, une Saint-Marcoise corpulente, d’une beauté moyenne, et un garçon plus âgé que moi, Gérard Siméon, le frère cadet de la dame. Joe Élan – c’était son nom – travaillait à SEDREN, une multinationale canadienne qui exploitait une énorme mine d’or non loin de la ville des Gonaïves, à quelques kilomètres d’un bourg baptisé Terre-Neuve. Le personnage, à ses heures de loisirs, jouait aux billes, aux osselets, à la marelle, sautait à la corde… avec tous les enfants du voisinage. Nous l’aimions bien. On racontait que Joe avait résidé aux Bahamas, à Nassau, avant de revenir au pays et de s’installer dans la Cité de l’Indépendance. Un jour, Gérard, le beau-frère, nous apprenait avec surprise qu’il allait déménager à Saint-Marc, dans le Bas Artibonite, avec sa sœur aînée, Édith, car Joe Élan avait décidé de retourner vivre dans les îles Bahamiennes. La situation a évolué de cette manière précise. Gérard disait la vérité. Et puis un jour, étonnamment, nous avons entendu citer le nom de Joe Élan à la radio, comme un insurgé ayant fait partie d’un groupe de guérilleros arrêtés et exécutés sous l’ordre du « bourreau président à vie ».

Il y avait un long moment de silence… Les mouettes rieuses flottaient sur la surface mouvementée de l’océan bleuté. Elles s’envolaient aux moindres bruits anormaux des vagues et amerrissaient quelques mètres plus loin. Le paysage ressemblait à une photo de Paris Match. Alors que tout, les êtres, les choses, les idées, les sentiments, absolument tout était déjà plongé dans la terreur inépuisable.

Dans « Les raisins de la colère », le vieux Joad a répandu une poignée de terre sur sa poitrine et il a trépassé. Son cœur s’est arrêté de battre immédiatement et son visage fatigué est passé de l’inquiétude éphémère à la sérénité perpétuelle. Il avait juré de ne pas quitter sa terre. Foudroyé par l’apoplexie, il a tenu sa promesse envers lui-même… En pensant à l’ouvrage de John Steinbeck, le chant de patriotisme se profile dans mon cerveau. C’est le même qui achevait, en cette période de népotisme, d’absurdité et d’aberration, d’éveiller ma conscience d’adolescent :

Nous sommes la patrie;
Nous sommes éternels.
Qu’importe si elle est poussiéreuse,
Sèche et infertile,
La terre qui nous supporte?
Elle est notre mère nourricière,
Notre joie et notre force.
Qu’importe si elle est,
Comme ils disent,
La plus pauvre des Amériques?
Elle est notre terre…
Nous n’en avons pas d’autre.
Lorsque nous partons ailleurs,
Sous la pluie battante,
Chasser par la misère,
L’insécurité et la méchanceté,
Nous l’emportons toujours
Dans nos cœurs blessés.
Elle est notre terre,
Notre souffle
Et notre avenir.
Elle est notre terre,
Le pionnier de la « LIBERTÉ »
En Amérique…

L’odeur forte et fraîche de la mer transportée par le vent tripotait mes narines, envahissait ma gorge et se logeait dans mes poumons. Je continuais à écouter l’homme au milieu de sa vingtaine qui déballait à mes pieds le paquet gigantesque de surexploitation éhontée, de crime contre l’humanité, de mortalité infantile et maternelle, de misérabilisme…; mais aussi de prise de conscience, de lutte collective, de résilience, de victoire, de dignité… Ce jeune militant m’a donc dessillé les yeux. Il a déposé dans ma tête des germes de savoirs fertilisants qui ont fait éclore petit à petit dans mon esprit des pétales de conscientisation politique. Et je comprenais aussi, à mon âge, que tous les ingrédients pour cuisiner une « insurrection populaire » sont déjà déposés soigneusement sur les comptoirs des frustrations… Il ne manque que les chefs cuisiniers…!

En ce temps de noirceurisme politique, les Haïtiens peinent encore à trouver un Pancho Villa, un Emiliano Zapata, un Antonio José de Sucre, un Luis Carlos Prestes, un Père Hidalgo… pour se débarrasser des écailles de dénuement et de répression.

Le sang n’a pas arrêté de couler sur la poitrine de ce pays. Et comme Jacques Prévert, je me demande, le cœur perplexe et l’esprit complètement vidé, où va tout ce sang ?

« … Et le sang n’arrête pas de couler…
Où s’en va-t-il tout ce sang répandu
le sang des meurtres… le sang des guerres…
le sang de la misère…
et le sang des hommes torturés dans les prisons…
(Jacques Prévert, Chanson dans le sang)

Une autre fois, peut-être à minuit ou à l’aube d’un jour naissant, – j’en ai la ferme conviction – le sang certainement coulera encore. Mais ce sera pour la dernière fois. Car ce sang qui coulera ne sera plus le nôtre. Il sortira des veines ouvertes des bourreaux pendus la tête en bas comme le terrible Benito Mussolini et sa maîtresse Clara Petacci.

Robert Lodimus

L’inconnu de Mer Frappée

(Prochain extrait : chapitre XV, L’adieu)