L’inconnu de Mer frappée : chapitre XIV

— Par Robert Lodimus —

Chapitre XIV

Le Maître et le disciple

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« Mon champ, dit Goethe, c’est le temps » Voilà bien la parole absurde. Qu’est-ce en effet que l’homme absurde? Celui qui, sans le nier, ne fait rien pour l’éternel. Non que la nostalgie lui soit étrangère. Mais il lui préfère son courage et son raisonnement. Le premier lui apprend à vivre sans appel et à se suffire de ce qu’il a, le second l’instruit de ses limites. Assuré de sa liberté à terme, de sa révolte sans avenir et de sa conscience périssable, il poursuit son aventure dans le temps de sa vie… »

(Albert Camus, Le mythe de Sisyphe)

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J’ai poussé la petite barrière en bois rustique, recouverte de plaques de tôle métallique d’une épaisseur moyenne. En un rien de temps, pourrais-je dire, j’étais devenu un habitué de cet endroit calme et accueillant, qui stimulait ma plasticité cérébrale, ravivait la flamme de mon esprit perturbé, et ramonait les muscles de mon corps affaibli, déconforté, asthénisé. Le chien de garde, Nicky, avec sa queue en faucille légèrement recourbée sur son dos, est venu, comme à l’ordinaire, se frotter contre mes jambes légèrement pliées. Avec mes mains moites, j’ai caressé ses mâchoires gigantesques et reniflantes. Les baves qui coulaient de sa bouche humectaient le sol cimenté et carrelé. J’y entrevoyais ses dents solides et pointues comme des stalagmites ou des stalactites. Son souffle puissant, à la manière d’un métronome, rythmait sa respiration bruyante, courte et rapide. L’animal affectueux et loyal, à l’instar de son maître inséparable, vieillissait paisiblement. Ses jappements amicaux ne menaçaient et n’effrayaient plus personne. Dans la cour vaste, bien entretenue, les pigeons volaient bas et décrivaient dans les airs, à la hauteur des chênes, des amandiers et des dattiers, des figures géométriques circulaires, avec leurs ailes déployées comme celles des avions de chasse de la seconde guerre européenne que les historiens ont qualifiée, à tort ou à raison, de mondiale. J’ai pénétré dans la maison de Me Ludovic par la porte secondaire. À cette heure, je savais que l’avocat retraité s’enquérait des dernières nouvelles du monde dans le Quotidien Le Nouvelliste, le seul medium écrit qui parvenait plus ou moins régulièrement dans cette municipalité contrôlée par Zacharie Delva – le proconsul de François Duvalier – située à 160 kilomètres de la capitale, où on lui comptait quelques dizaines d’abonnés. On se demandait même comment cette entreprise intellectuelle avait pu tenir le coup durant toutes les années qui remontaient à sa fondation en 1898 par Guillaume Chéraquit, dans un pays où l’analphabétisme règne, jusqu’à présent, comme Napoléon Bonaparte sur la France aliénée de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle. Il faut ajouter que le journal arrivait, et cela assez souvent, avec une journée de retard, à la grande déception des lecteurs assoiffés et avides de nouvelles et d’actualités. Par compensation, ils en recevaient deux exemplaires : le numéro d’avant-hier et celui d’hier, car, il faut encore le souligner, le Tabloïd maigre et chétif de la rue du Centre, à Port-au-Prince, se montrait toujours à la traîne des événements locaux, régionaux, nationaux et étrangers. Me Ludovic a souri en me voyant si matinal. Il m’a tendu la main et m’a invité à m’asseoir. Je me suis mis en face de son fauteuil qu’il faisait dandiner lentement, avec un léger grincement, dans un coin éclairé de la pièce. Ludovic vivait seul dans la grande demeure qu’il avait héritée de sa famille métissée, relativement aisée. Son père, Renan Laguerre, était spéculateur et exportateur de café. Sa mère, Judith Parrot, était avocate et professeur à l’École de droit des Gonaïves. C’est elle qui a encouragé son fils unique à embrasser la profession de juriste. La solitude ne semblait pas le déranger outre mesure. Il en avait décidé lui-même ainsi, depuis le décès subit de sa compagne Martha survenu seulement après cinq années de mariage. Il n’était pas question pour l’homme de se remarier… Il disait qu’il lui était difficile de chasser de sa mémoire les souvenirs vivants de sa femme, de les chasser pour héberger une autre créature féminine dans son cœur affaibli, voilé de chagrin. Et puis, il l’avait connue toute petite… Pas plus haute que trois pommes… Ils ont terminé leurs études secondaires à la même époque. Ils avaient pratiquement le même âge. Lui, Ludovic, est devenu avocat au Barreau des Gonaïves; alors que Martha Delfino se prédestinait elle-même à une carrière de médecin généraliste, comme son père, le docteur Hérard Delfino de parents italiens, mais né lui-même en Haïti. Le couple a vécu heureux durant cinq ans. Puis, le drame… Martha est morte en accouchant de leur premier enfant. Le bébé, non plus, n’a pas survécu au malheur de sa mère…

Le portrait de Martha, réalisé par un jeune peintre haïtien devenu célèbre, Henri Robert Brésil, paysagiste, disciple du douanier Rousseau, dominait le salon spacieux où les meubles, propres et luisants, transpiraient une odeur fraîche de rosée matinale. La maison était construite au style gingerbread : une maison tarabiscotée, avec un escalier serpentin qui achevait sa course au pied de la salle à manger. Elle contenait six chambres à coucher, dont quatre à l’étage et deux autres au rez-de-chaussée, qui étaient réservées aux rares visiteurs, spécialement des membres de la famille ou des amis qui venaient passer quelques jours de vacances avec Me Laguerre. L’entrée principale du domaine donnait sur la rue Christophe, pas tellement loin du Musée en ruines… Le soir, jusqu’à une heure proche de l’arrivée de la nuit, on entendait le vacarme des minuscules carrosses en bois, montés sur des rouleaux à billes, poussés par des enfants criards, qui défonçaient la surface cimentée des trottoirs qui ceinturent la Place d’Armes.

Ludovic répétait souvent « qu’un cœur ne pouvait pas aimer deux fois. » Brillant avocat, il avait consacré sa vie à défendre les paysans spoliés, victimes d’abus de toutes sortes de la part des grands propriétaires terriens et des chefs de sections cupides, complices des puissants ténors de l’État. Un État injuste envers les pauvres. Aux clients infortunés, le Maître ne réclamait que des honoraires symboliques.

« Vous me devez deux centimes, chère madame, cher monsieur, et n’en parlons plus. » En cinquante trois ans de carrière, Me Ludovic n’avait perdu aucun de ses procès. « J’ai fait ma part pour la société,  marmonnait-il souvent. J’ai servi fidèlement mon pays et les hommes de plusieurs générations, je mourrai la conscience libre et soulagée. Mais pas en paix! Car je laisserai derrière moi un peuple dans la déprime et dans la misère. »

Ludovic était conscient que le combat pour enrayer le mal endémique de la pauvreté est difficile, complexe et risqué. Et surtout, sera long… Une telle entreprise exige un sens aigu de l’organisation, une somme de courage et de solidarité exemplaires, et de surcroît, des moyens financiers très larges…

Et cette histoire du cordonnier Mercidieu accusé d’avoir assassiné la maîtresse du lieutenant Achille qu’il m’a contée le soir où il avait plu tellement fort, que les eaux des rivières en crue pénétraient dans presque toutes les maisons de la ville. Les radios avaient annoncé du mauvais temps sur toutes les régions du pays et j’avais obtenu de mes parents l’autorisation d’aller tenir compagnie à l’avocat solitaire. Le lieutenant Achille avait fait déporter Mercidieu dans une prison de la capitale, où le malheureux purgeait une peine infinie à cause d’un crime pour lequel il n’était reconnu ni coupable ni innocent. Visiblement, l’officier cherchait à envoyer le malheureux prévenu devant le peloton d’exécution avant même que la justice tranchât. L’« habeas corpus », comme procédure juridique qui protège fondamentalement la liberté des citoyens et qui impose une justification légale des cas d’emprisonnement, n’est pas respecté dans le système judiciaire de la République d’Haïti. Pour le juriste anglais du XVIIIe siècle, William Blackstone, qui a défini et vulgarisé le concept dans son ouvrage « Commentaries on the Laws of England », seul un juge peut statuer sur la légalité de la détention.  Il est arrivé que des inculpés, pourtant reconnus innocents par la suite, aient purgé trois à quatre années de prison préventive, sans que le délai de comparution de quarante huit heures par devant le juge d’instruction ait été respecté.

Mérilia venait faire le ménage deux fois par semaine dans la maison de Me Ludovic, avant qu’elle allât se placer avec Mercidieu. Elle décidait de lui en parler. « C’est un grand avocat, se disait-elle… Il sauvera mon homme. »

« – En vérité, un brave garçon que ce Mercidieu », reconnaissait Me Ludovic. Il avait ouvert une petite boutique au carrefour « Sans Raison ». Une toute petite échoppe où il travaillait jour et nuit pour économiser ces quelques sous qui ont servi à construire la maisonnette de deux pièces pour Mérilia et leurs quatre enfants. »

Me Ludovic Laguerre a écrit une lettre dans laquelle il a saisi le ministère de la Justice du cas de l’incarcération inconstitutionnelle, tout à fait illégale de son client. L’affaire a été entendue à la session des assises criminelles la plus proche. Me Ludovic a rétabli avec éloquence et précision les faits accablants qui ont permis au tribunal de reconstituer, scène par scène, l’assassinat crapuleux et d’innocenter le pauvre Mercidieu. Il avait cité le lieutenant Achille à la barre des témoins et était parvenu à le faire condamner pour meurtre au premier degré, c’est-à-dire, avec préméditation. L’officier a fondu en larmes et a avoué son crime :

« – La salope, pourquoi elle me l’a fait…? Pourtant, je l’aimais. Je lui disais plein de bonnes choses… J’ai même abandonné ma femme et mes enfants pour Hélène. Elle m’a trompé avec le petit caporal de la salle de garde. Je les ai vus rouler, s’amuser dans le lit que j’ai acheté avec mon argent…. Je n’ai pas voulu la tuer… Je l’aimais, la putain… Je l’aimais… Elle a gâché ma vie et brisé ma carrière… »

Sa voix a continué à résonner dans le hall du tribunal. « Je l’aimais la salope… »

Trois coups de couteau dans la poitrine et Hélène s’est écroulée dans son sang. Comme un mulet crevé ou une vache à l’abattoir…

Mercidieu avait pourtant juré aux gendarmes, qui étaient venus l’arrêter, que madame Hélène était bien vivante lorsqu’il l’avait laissée. Il lui a remis les deux paires de chaussures qu’il venait de remonter, empoché la créance et quitté rapidement les lieux. La petite était malade et il fallait qu’il allât à la pharmacie chercher des médicaments pour couper le vomissement et la diarrhée. Me Ludovic a expliqué au juge et aux jurés que l’officier cocu, posté aux aguets dans les parages, a attendu le départ du pauvre cordonnier pour accomplir son forfait.

Ma rencontre avec le vieux Maître tenait d’un grand prodige. L’avant dernière fois que j’ai rencontré « l’inconnu de Mer Frappée », celui-ci m’a confié une enveloppe bien cachetée, sans nom et sans adresse. Et il m’a dit : 

«– Après trois jours, vous l’ouvrirez. Vous y trouverez un billet adressé à vous, avec des instructions précises. Vous devez garder tout cela pour vous. N’en parlez à personne… Je vous fais confiance… »

J’ai procédé comme il me l’avait dicté… À l’intérieur du pli cacheté, j’ai remarqué une deuxième enveloppe bien scellée. Mon billet disait ceci :

« Petit,

Je ne vous ai jamais dit qui je suis… Je ne vous ai pas demandé, moi non plus, de me parler de vous. Mes raisons sont fondées. Le subconscient n’emmagasine pas des informations qu’il ignore… Enfin, vous comprendrez un jour. La résistance humaine a des limites qu’elle ne peut pas dépasser. Cette enveloppe que vous tenez dans vos mains, vous l’apporterez à l’adresse qui est indiquée dessus. Vous la remettrez personnellement à Me Ludovic Laguerre… C’est un grand intellectuel…

Tout ceci reste un secret entre vous et moi…  »

À bientôt, si possible…!

Signé,

L’Inconnu de  Mer Frappée » 

* * *

Me Ludovic, ce soir-là, m’a accueilli chaleureusement. Il voulait tout de suite s’en rassurer.

Quelqu’un d’autre est-il au courant de cette démarche, mon garçon ?

Non, Maître… J’ai respecté toutes les recommandations…

Bravo, vous êtes très intelligent…

Il m’a installé dans son salon avant de disparaître avec la précieuse enveloppe. Quelques minutes après, il est revenu avec un petit morceau de tissu rouge découpé en triangle qu’il me demandait de garder dans mes poches et de remettre à l’expéditeur du message à l’endroit où j’avais l’habitude de le rencontrer, vendredi à 14 heures…

Je ne voulais pas manquer le rendez-vous précieux avec l’étranger. J’attendais depuis midi sous le manglier, assis sur le tronc d’arbre mort, lisant le livre de Nicolas Gogol, « Taras Bulba », que j’avais apporté avec moi. L’histoire est accrocheuse. Un Fils, Andrei qui trahit son père, Taras Bulba, rejette la cause de son peuple, les Cosaques zaporogues, pour une histoire de cœur avec Natalia, la fille du gouverneur de la Pologne, un pays ennemi. Le récit a été déjà porté au cinéma et je le trouvais passionnant. Le père n’a pas hésité à punir mortellement l’enfant indigne, en l’exécutant lui-même d’une balle au cœur. Quelle bonne leçon de patriotisme!

J’étais perdu dans ma lecture entraînante, lorsque des bruits de pas ont arraché mes yeux de la page où l’auteur décrivait admirablement l’assaut final des Cosaques sous le commandement de Taras Bulba contre la ville polonaise assiégée… Le sympathique personnage m’a tapé à l’épaule, et il m’a tendu sa main que j’ai serrée fermement, avec précipitation. Avant qu’il me parlât de la mission qu’il m’avait confiée, j’ai fouillé dans ma poche, j’ai sorti le petit morceau de tissu rouge, triangulaire, et je le lui ai remis… Son air de satisfaction laissait présager la qualité du message qu’il avait reçu de Me Ludovic : un message codé que lui seul pouvait probablement déchiffrer… Je nageais en plein mystère entre deux individus qui méritaient pourtant toute mon estime et toute ma confiance…

L’inquiétude se lisait sur son visage. J’ai longuement hésité avant de lui demander ce qui n’allait pas… Aux larges, quatre minuscules canots de pêche, de la dimension des bois fouillés dont se servaient les premiers habitants de l’île, les indiens aborigènes, louvoyaient sur les vagues agitées de la mer. Le vent se levait brusquement pour chasser au fur et à mesure l’air chaud apporté par le soleil de midi. Les misérables marins bouleversaient le fond de l’océan avec leurs fragiles filets qu’ils doivent remailler tous les soirs, au bord du littoral, avant chaque journée ou nuit de travail. La ficelle pourrissait au contact de l’eau salée, et les grosses prises se libéraient facilement de l’emprise des mailles du filet. On entendait au loin la chorale improvisée des courageux paludiers, constituée de femmes et d’hommes déguenillés, qui rangeaient les branches des mangliers dans les eaux stagnantes des marais salants. On aurait dit une chanson de Jacques Brel interprétée par une bande de gueux.

« Une île

Une île au large de l’amour
Posée sur l’autel de la mer
Satin couché sur le velours
Une île
Chaude comme la tendresse
Espérante comme un désert
Qu’un nuage de pluie caresse
Viens mon amour
Fuyons l’orage
Voici venu le temps de vivre
Voici venu le temps d’aimer… »

 

Mais eux, cette cohorte de laissés-pour-compte, qui reviendront dans quelques semaines ramasser les cristaux de sel marin dans la boue verdâtre, savaient que le mot « bonheur » ne se promène pas à découvert dans les ruelles étroites des bidonvilles de Raboteau, de Descahos, de La Tannerie, de Polcosse, enfin, de tous les endroits exécrables où les serpes de la misère entaillent la chair de l’espoir et décapitent l’avenir. Ces journaliers et journalières des marais salants se diluaient dans la pauvreté, de la même façon que le sel dans l’eau bouillante. Pourtant, ces masses squelettiques trouvaient encore le courage de chanter, de danser, de raconter des blagues, de s’esclaffer… Une fois, un cinéaste français m’a jeté une remarque en plein visage, comme un seau d’eau puisée dans la Rivière Glace, près de Duchity, dans la Grand’Anse :

«– Votre peuple est bizarre… Comment quelqu’un qui est réduit à sa plus simple expression, qui se trouve dans une situation sociale et économique gravement précaire, qui est couvert de haillons, qui dort dans la rue, qui bâille de faim et de fatigue, qui boit l’eau insalubre des fontaines publiques, qui marche sur des dizaines de kilomètres de distance, qui a la plante des pieds endolorie, brûlée par la chaleur que dégagent les rues goudronnées, a-t-il encore la force de sourire…? »

Un petit groupe de commerçantes paysannes est passé à quelques mètres de nous. Elles ont levé la tête pour nous mitrailler de leurs regards furtifs et perçants. Et, sans ralentir la cadence de la marche, elles ont continué à avancer à la file indienne, les unes derrière les autres, vers le morceau de plage sévèrement ensoleillé, qui couve des yeux le village de Phaéton. Les vieilles commères parlaient fort, presque toutes à la fois. Dieu, épreuves, déboires, découragement… pavaient, garnissaient la surface de leurs conversations… Elles étaient finalement montées à bord du voilier du type au visage allongé, la tête à moitié chauve, qui semblait les attendre pour entreprendre la traversée. Une fois de l’autre côté du rivage, elles pourront continuer le voyage à pied en coupant par la montagne rougeâtre – tellement éloignée de nos yeux qu’elle avait les dimensions d’une carte postale – qui les conduira aux confins de la métropole, là où se sont regroupés des lots de sous-humains qui bouillent dans une marmite de problèmes structurels chroniques…

J’ai enjambé la barrière de mon embarras pour faire remarquer à mon interlocuteur que je le trouvais contrarié, préoccupé, et surtout inquiet. Il n’avait pas cherché à nier, à rejeter et à combattre mon observation…

Vous avez raison mon frère… Je ne dors presque plus la nuit. Je me sens un peu préoccupé… Mais pas découragé… Je n’ai pas le droit de « jeter le manche après la cognée », comme on dit. Je ne peux plus reculer. Je sens le besoin de déclarer comme Bertolt Brecht : « Celui qui combat peut perdre, mais celui qui ne combat pas a déjà perdu. » Enfant, je rêvais de vivre dans un pays pareil à ceux que l’on voit dans les contes de fée, un monde fantasmagorique comme dans les dessins animés de Walt Disney, badigeonné de couleurs vives et gaies, un village où transpirent dans les maisons le bonheur, la gaieté, la fierté des êtres. J’ai grandi avec la souche de cette pensée greffée à mon cervelet. Et quelle pensée, dis-je, si ce n’est que celle de pouvoir contribuer à planter dans l’univers des arbres qui arriveront à donner des fruits d’égalité et de justice ? Depuis 1957, le diable a installé ses suppôts et ses lutins dans nos quartiers paisibles, où tous les soirs les enfants se réunissaient pour faire la ronde joyeuse en chantant « Sur le pont d’Avignon », ou en entonnant d’autres comptines, telles que « Savez-vous planter les choux », « Ti zouazo (Petits oiseaux) », « Au clair de la lune »… Ils se rassemblaient pour sauter à la corde; se regroupaient pour écouter les adultes conter des histoires drôles de Bouki et de Malice; s’attroupaient à la tombée du crépuscule pour jouer à cache-cache… Les méchants ont pris possession de nos villes. Ils règnent sans pitié, à l’instar de Rodrigue Borgia, devenu le Pape Alexandre VI en 1492, sur notre pays essoré comme un linge mouillé. Et toujours avec la complicité des impérialistes occidentaux : les éternels tisserands des malheurs des peuples déshérités. Professeurs, Médecins, étudiants, avocats, journalistes, syndicalistes, ouvriers,… croupissent en prison, ou sont éparpillés dans l’univers, à l’exemple des juifs qui ont erré après la destruction de Jérusalem. Et pourtant, des femmes courageuses, des hommes intrépides ont offert leur jeunesse à la déesse Libertas, pour que leurs descendants aient la possibilité de vivre en paix, de vivre décemment sur cette terre d’héroïsme, affranchie de la servitude coloniale au prix du sang. Nos aïeux ont combattu à la Ravine-à-Couleuvres, le 23 février 1802, à la Crête-à-Pierrot, dans le département de l’Artibonite, à Vertières, le 18 novembre 1803, dans le Nord, pour fonder une patrie honorable qui, aujourd’hui, a honte de se regarder dans le miroir colossal de ses propres épopées historiques, pour ne pas remarquer la laideur de sa décadence? Que reste-t-il des élans de solidarité, des marques de dignité, des manifestations de fraternité, des démonstrations de courage, des signes de respect, des envolées d’amour, des bonds de patriotisme, des poussées de générosité, des actes de charité et d’entraide, enfin, que reste-t-il de toutes les valeurs matérielles, spirituelles et morales qui ont glorieusement conduit notre peuple sur les fonts baptismaux de la Liberté et de la décolonisation… ?

Robert Lodimus

L’inconnu de Mer Frappée

(Quinzième extrait, suite du chapitre XIV, Le Maître et le Disciple)