Avignon 2018 : “L’herbe de l’oubli”, écriture et m.e.s. Jean-Michel d’Hoop

Festival d’Avignon off 2018, théâtre des Doms

“L’herbe de l’oubli”, c’est-à-dire l’absinthe, est un mot qui se traduit en russe par Tchernobyl. C’est ce qu’on peut appeler un lieu bien nommé, même si la signification du mot a pu sembler heureuse et faste jusqu’au 26 avril 1986, date à laquelle survint la plus grande catastrophe technologique de l’histoire de l’humanité. Car depuis, c’est devenu un territoire de désolation, dans lequel les ruines semblent hurler leur déréliction dans le vide cosmique. On se souvient que l’explosion du réacteur a engendré un nuage radioactif et des pluies contaminées qui ont atteint toute la Biélorussie et l’Ukraine, et plus largement tout le continent européen.
C’est le drame que se propose de faire revivre pour nous la compagnie Point Zéro, en se basant sur les témoignages recueillis par Svetlana Alexiévitch (“La Supplication”). La pièce aurait pu s’intituler “Les gens de l’après”, car tout le monde n’a pas eu les moyens de fuir et beaucoup sont revenus dans les environs, soit parce qu’ils n’avaient pas le choix, faute d’aide du gouvernement russe, soit par nostalgie et amour de leur pays. C’est donc leurs témoigages qu’on va entendre, et leur présence sur le plateau sera actualisée soit par des acteurs, soit par des marionnettes grandeur nature. C’est toute l’âme de ce pays et de ses habitants qui revient hanter le plateau dans une mise en scène ou la poésie et les visions oniriques le disputent au réalisme des récits. Lynx, loups, bisons, chevauxsauvages et quelques vieillards sont autant de fantômes qui hantent les ruines de Pripiat. Les vieux immeubles soviétiques, déjà tellement lugubres quand ils étaient habités sont devenus macabres et sépulcraux dans l’abandon. Les fenêtres arrachées, les vitres brisées, les objets égarés témoignent de la tragédie.
La vidéo vient au secours du plateau pour restituer cette ambiance de mort où les fantômes errent parmi les corbeaux. Les marionnettes de taille humaine ont permis de restituer la difformité, la monstruosité engendrées par l’explosion. La mise en scène excelle à rendre cette réalité dans laquelle le quotidien des habitants cultivant leur terre désolée, n’ayant d’autre choix que de consommer les légumes contaminés de leur jardin, cotoie le surnaturel ubuesque de la catastrophe. Le jeu des lumières dominées par le bleu, la lenteur des déplacements, le modeste cadre de bois figurant l’isba, l’aspect terrifiant et pitoyable des marionnettes, tout cela restitue à merveille cet univers où le fantastique et l’absurde rejoignent l’horreur mais aussi la modestie et le courage des habitants. Les propos recueillis par Svetlanan Alexiévitch sont poignants de vérité, et de jsutesse: “Je suis entrourée de voix, des centaines de voix, elles sont toujours avec moi […] ce qui m’intéresse, c’est l’histoire de l’âme. La vie quotidienne de l’âme”, dit-elle.
La mise en scène réussit le pari d’être fidèle à l’auteur ainsi qu’à la parole des témoins en jouant de l’équlibre entre réalité crue et univers onitrique.
Michèle Bigot