L’Etranger au Guichet Montparnasse ou Meursault dans sa médiocrité

L'étrangerPar Selim Lander. L’année Camus (2013 est le centenaire de sa naissance) n’a pas donné lieu jusqu’ici aux célébrations attendues (1). On a surtout parlé du scandale autour d’une exposition aixoise, scandale auquel s’est trouvé mêlé un Michel Onfray auteur par ailleurs d’un ouvrage dans lequel il défend la thèse d’un Camus libertaire. Au point de vue du spectacle vivant, l’événement le plus marquant de cette année devrait être la tournée « inspirée par Camus » du chanteur-rappeur Abd al Malik. On s’est donc rendu avec plus que de la curiosité au Guichet Montparnasse, ce petit théâtre de la rue du Maine dans lequel on peut retrouver toute l’année l’ambiance du « Off » avignonnais (2).

L’Étranger est mis en scène et interprété par Nordine Marouf, un comédien basé à Angers. Il présente une version abrégée du texte de Camus. Son interprétation est attachante qui traduit bien la fragilité du personnage tout en ménageant, grâce aux parties dialoguées, des moments où l’on découvre un Camus soudain devenu comique. La scénographie est réduite à presque rien, deux chaises et un lit pliant, en fond de scène, sur lequel s’étend le comédien quand il veut ménager une rupture entre deux séquences du récit.

Redécouvrir un texte que l’on a déjà fréquenté, peu ou prou, à travers le prisme d’un comédien, ménage toujours des surprises. Et c’est bien sûr pourquoi nous prenons plaisir à voir plusieurs fois la même pièce, pourvu qu’elle soit mise en scène autrement. Ces variations théoriquement infinies, le fait de ne savoir jamais à l’avance ce que nous allons voir, même lorsque nous croyons bien connaître la pièce (ou le texte), sont tout l’agrément du théâtre. En l’occurrence, l’interprétation de N. Marouf fait d’abord ressortir, bien plus que l’absurde de la condition humaine, la médiocrité du personnage de Meursault. Cet homme sur lequel tous les événements glissent sans l’affecter est moins ordinaire que sans qualité. Il n’est certes pas une totale « épave » – on sait que Camus s’est insurgé contre une telle lecture – mais il n’est pas non plus – en tout cas dans la version que donne à voir N. Marouf – ce que Camus voudrait que nous voyions en lui, un quasi-héros existentialiste « qui accepte de mourir pour la vérité ». Que serait cette vérité, au demeurant, qui se résume dans la phrase favorite du personnage : « J’ai répondu que cela m’était égal » ?

(1)   Cette année est aussi celle du centenaire de la naissance d’Aimé Césaire. Comme pour Camus, aucune pièce de cet auteur n’est pourtant programmée, à notre connaissance, en 2013.

(2)   Signalons la reprise, toujours au Guichet Montparnasse de la pièce du jeune auteur dramatique Julien Séchaud, Aimez-vous la nuit ?, dont nous avions rendu compte ici-même à sa création. Une occasion à ne pas laisser passer.

http://mondesfrancophones.com/blog/evenements/aimez-vous-la-nuit-de-julien-sechaud-un-huit-clos-a-l%e2%80%99envers/

Selim Lander, février 2013.