Les réactions internationales à l’intervention étasunienne au Vénézuela

— Par Jean Samblé —

L’intervention militaire américaine menée au Venezuela au début du mois de janvier a déclenché une vague de réactions internationales d’une intensité rare. L’arrestation spectaculaire de Nicolas Maduro par les forces américaines, suivie de l’annonce par Donald Trump d’une phase de transition placée sous supervision de Washington, a été perçue comme un tournant majeur dans la politique étrangère des États-Unis. Si peu d’acteurs internationaux se sont portés à la défense de l’ancien président vénézuélien, la méthode employée par Washington a profondément divisé chancelleries, médias et experts, mettant en lumière une crise plus large de l’ordre international.

Dans une grande partie de la presse européenne, l’événement est analysé avant tout sous l’angle du droit. Des quotidiens de référence au Royaume-Uni, en Espagne, en Belgique ou en Allemagne dénoncent une opération jugée illégale, menée sans mandat des Nations unies et en dehors de tout cadre multilatéral. La capture d’un chef d’État en exercice sur le sol d’un pays souverain est décrite comme un précédent grave, susceptible de fragiliser durablement les principes de non-ingérence et de souveraineté nationale. Plusieurs éditorialistes soulignent que, même face à un régime autoritaire et discrédité, le recours à la force unilatérale constitue une ligne rouge que Washington aurait délibérément franchie.

Ces critiques s’accompagnent d’un rappel historique appuyé. De nombreux médias européens établissent un parallèle avec les interventions passées des États-Unis en Amérique latine, mais aussi avec l’Irak, la Libye ou l’Afghanistan. L’argument est récurrent : renverser un dirigeant impopulaire ne garantit ni la stabilité politique ni l’instauration de la démocratie, et peut au contraire engendrer chaos, violences prolongées et dépendance extérieure. L’idée avancée par Donald Trump d’une administration provisoire du Venezuela par les États-Unis alimente ainsi la crainte d’une mise sous tutelle de fait, perçue comme incompatible avec le respect de l’autodétermination des peuples.

En Allemagne et dans d’autres pays européens, l’analyse prend également une dimension géopolitique plus large. Plusieurs commentateurs estiment que l’intervention américaine contribue à banaliser l’usage de la force comme instrument central des relations internationales. En agissant sans justification juridique solide, Washington affaiblirait sa capacité à dénoncer, à l’avenir, des actions similaires menées par la Russie, la Chine ou d’autres puissances régionales. Cette évolution est vue comme un facteur d’instabilité globale, dans un contexte international déjà marqué par la multiplication des conflits et le recul du multilatéralisme.

Aux États-Unis mêmes, les réactions médiatiques reflètent une polarisation profonde. Une majorité de journaux de centre et de centre gauche s’interrogent sur la légalité constitutionnelle de l’opération, soulignant l’absence d’autorisation explicite du Congrès. Le pouvoir exécutif est accusé d’avoir agi seul, en testant une nouvelle fois les limites de l’autorité présidentielle. Ces critiques ne s’accompagnent pas d’une défense de Nicolas Maduro, largement décrit comme un dirigeant autoritaire ayant truqué les élections et réprimé l’opposition, mais elles insistent sur le danger que représente, pour la démocratie américaine elle-même, le contournement des contre-pouvoirs institutionnels.

D’autres voix, en revanche, saluent ouvertement l’intervention. Certains médias conservateurs et commentateurs favorables à Donald Trump présentent la capture de Maduro comme un acte de fermeté nécessaire face à un régime accusé de corruption, de narcotrafic et de déstabilisation régionale. Selon cette lecture, l’opération envoie un signal clair aux adversaires des États-Unis et marque le retour d’une politique étrangère fondée sur la dissuasion et la démonstration de force. Même parmi ces soutiens, toutefois, des interrogations émergent quant à l’absence de stratégie clairement définie pour l’après-Maduro et au risque d’une occupation prolongée.

La question des motivations américaines occupe également une place centrale dans les réactions internationales. De nombreux observateurs, en Europe comme aux États-Unis, mettent en doute l’argument officiel de la lutte contre le « narcoterrorisme ». Ils soulignent que le Venezuela n’est pas au cœur des flux de drogue responsables de la crise des opioïdes en Amérique du Nord et estiment que cet argument sert avant tout de justification a posteriori. En revanche, les déclarations répétées de Donald Trump sur le pétrole vénézuélien renforcent les soupçons d’intérêts économiques et stratégiques. Plusieurs médias étrangers évoquent une appropriation indirecte des ressources naturelles du pays, perçue comme un retour à une logique impériale assumée.

Dans les pays d’Amérique latine, les réactions sont plus prudentes, souvent marquées par une profonde ambivalence. Si la chute de Maduro est accueillie avec soulagement par une partie des exilés vénézuéliens et par certains gouvernements critiques du régime chaviste, l’intervention américaine ravive également une méfiance historique envers Washington. La crainte d’une déstabilisation régionale, de nouveaux flux migratoires et d’un précédent dangereux domine les analyses.

Au-delà des divergences idéologiques et géographiques, un constat s’impose dans la majorité des réactions internationales : l’intervention américaine au Venezuela marque une rupture. Elle pose la question de la place du droit dans les relations internationales et de la légitimité de l’usage unilatéral de la force par une grande puissance. Pour beaucoup, l’enjeu dépasse largement le cas vénézuélien : il s’agit de savoir si le monde entre dans une phase où la puissance militaire prime définitivement sur les règles communes, ou si cet épisode restera une exception aux conséquences maîtrisées.