Dans Les Nouveaux Esclavagistes, Barbie Latza Nadeau signe une enquête internationale d’une ampleur rare sur l’un des trafics les plus lucratifs et les plus méconnus de notre époque : la traite des êtres humains. Loin d’être un phénomène marginal, ce commerce clandestin constitue aujourd’hui une véritable industrie mondialisée, générant des profits colossaux et faisant une nouvelle victime toutes les trente secondes.
L’ouvrage montre que la traite des êtres humains constitue aujourd’hui une véritable économie mondialisée, générant environ 150 milliards de dollars par an. Ce chiffre vertigineux révèle une réalité glaçante : derrière chaque bénéfice se trouve une vie exploitée.
Une enquête internationale au long cours
Journaliste d’investigation installée en Italie, Barbie Latza Nadeau s’est d’abord intéressée aux migrations en Méditerranée. En embarquant sur des navires humanitaires venus secourir des embarcations de fortune, elle observe un phénomène récurrent : la présence massive de jeunes femmes nigérianes. En creusant, elle découvre l’ampleur des réseaux de traite sexuelle opérant entre l’Afrique et l’Europe, souvent en lien avec des organisations criminelles structurées.
Mais son livre élargit considérablement le champ. Des côtes libyennes aux États-Unis, de l’Ukraine à la Thaïlande, elle cartographie un système tentaculaire et intercontinental. La traite ne relève pas d’initiatives isolées : elle repose sur une organisation pyramidale. En haut, les trafiquants financent et coordonnent. En dessous, des recruteurs identifient les victimes en exploitant leur pauvreté ou leurs rêves d’exil. Enfin, les passeurs assurent le transport, souvent dans des conditions inhumaines.
Une victime toutes les trente secondes
L’un des constats les plus frappants du livre est le rythme effréné de ce trafic : une nouvelle victime toutes les trente secondes. Des dizaines de millions de personnes vivent ainsi sous contrainte à travers le monde.
Contrairement aux idées reçues, l’exploitation sexuelle — bien que la plus rentable — ne représente qu’une partie du phénomène. Elle inclut la prostitution forcée, la pornographie imposée et le tourisme sexuel. Cependant, la majorité des victimes est soumise au travail forcé : agriculture, textile, bâtiment, travail domestique, exploitation minière.
Les exemples cités sont concrets et dérangeants :
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des enfants extrayant du cobalt pour alimenter la production de batteries ;
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des ouvriers enfermés dans des ateliers clandestins produisant des vêtements pour l’Europe ;
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des domestiques privées de liberté dans des foyers aisés ;
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des individus transportés sous de fausses promesses pour subir un prélèvement d’organe.
À cela s’ajoutent des formes plus récentes d’exploitation, notamment liées aux escroqueries numériques, preuve que la traite s’adapte sans cesse aux évolutions technologiques et économiques.
Le rôle central des migrants
Le livre insiste sur la vulnérabilité extrême des migrants. Endettés pour financer leur traversée, sans papiers, isolés dans un pays dont ils ne maîtrisent ni la langue ni les lois, ils constituent des cibles idéales. Beaucoup deviennent prisonniers d’un système de dettes artificiellement entretenu par les trafiquants.
Barbie Latza Nadeau met en lumière un paradoxe politique : alors que le débat public se focalise sur les frontières et les passeurs, on s’intéresse rarement à ce qui arrive aux survivants une fois arrivés. Or, une part considérable des migrants devient victime d’exploitation peu après son arrivée.
Une économie soutenue par des complicités
L’un des apports majeurs de l’ouvrage est de démontrer que la traite prospère grâce à des complicités diffuses. Les trafiquants ne pourraient agir sans relais financiers, sans entreprises peu scrupuleuses, sans institutions qui choisissent de détourner le regard.
La journaliste souligne que la traite est un crime financier insuffisamment traité comme tel. Alors que le blanchiment d’argent issu du narcotrafic fait l’objet d’une surveillance accrue, les flux liés à la traite bénéficient souvent d’un contrôle moindre. Banques, secteurs de la mode, du tourisme, de l’agriculture ou même certaines structures médicales peuvent, par négligence ou par intérêt, participer indirectement à cette économie souterraine.
Ainsi, la traite ne se développe pas en marge du système : elle s’insère dans les circuits légaux de la mondialisation.
Redonner une voix aux victimes
Malgré la dimension systémique de son analyse, le livre ne se perd jamais dans l’abstraction. Chaque chapitre s’appuie sur des témoignages précis. Des hommes et des femmes racontent comment ils ont été recrutés, manipulés, transportés, exploités. Certains décrivent les rituels de menace, d’autres les violences physiques ou psychologiques, d’autres encore le piège de dettes impossibles à rembourser.
En donnant un nom, une histoire et une dignité à ces personnes, Barbie Latza Nadeau refuse leur invisibilisation. Son écriture, rigoureuse mais empathique, replace l’humain au centre d’un sujet souvent traité à travers des chiffres.
Une interpellation directe au lecteur
Les Nouveaux Esclavagistes ne se contente pas de dénoncer. L’ouvrage interroge notre propre responsabilité. Les produits bon marché que nous consommons, les services rapides dont nous bénéficions, les chaînes d’approvisionnement opaques que nous ignorons : tout cela peut être lié, directement ou indirectement, à l’exploitation humaine.
L’autrice invite ainsi à une prise de conscience : reconnaître les signes d’exploitation, questionner l’origine des biens et services, soutenir les initiatives de transparence et exiger des politiques publiques plus ambitieuses.
Un livre nécessaire
Terrible par ce qu’il révèle, indispensable par ce qu’il éclaire, Les Nouveaux Esclavagistes s’impose comme une référence sur la traite des êtres humains contemporaine. En articulant enquête de terrain, analyse économique et portraits bouleversants, Barbie Latza Nadeau démontre que l’esclavage moderne n’est ni marginal ni lointain : il est profondément ancré dans le fonctionnement de notre économie globale.
Son livre nous rappelle une vérité dérangeante : tant que la demande existera et que les complicités persisteront, l’esclavage moderne continuera de prospérer. Mais il suggère aussi qu’une vigilance collective, politique et citoyenne peut enrayer cette mécanique.
Ouvrir les yeux devient alors la première étape.
Détails du produit
- ASIN : B0GD7MWT2P
- Éditeur : Grasset
- Accessibilité : En savoir plus
- Date de publication : 4 février 2026
- Langue : Français
- Taille du fichier : 2,1 Mo
- Lecteur d’écran : Pris en charge
- Composition améliorée : Activé
- Word Wise : Non activé
- Longueur d’impression : 338 pages
- ISBN-13 : 978-2246837299
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