« Les grands écrivains sont souvent de grands théoriciens »

Théories de la littérature, Système du genre 
et verdicts sexuels.

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Entretien avec Didier Eribon, réalisé par Nicolas Dutent

Dans A la recherche du temps perdu, Proust développe une théorie de l’homosexualité, largement inspirée de la psychiatrie de l’époque. Or, non seulement elle ne s’applique pas à certains personnages dont on apprend qu’ils sont «homosexuels», mais Charlus lui-même ne cesse de tenir des propos qui la contredisent. La théorie est ainsi déconstruite au fur et à mesure qu’elle est construite. Il en va de même chez Genet, où l’on voit toutes les théorisations démenties par les pratiques réelles.
Pourtant, cette instabilité générale de la théorie reste prise dans les cadres fixés par les normes et les notions obsessionnellement rappelées du «masculin» et du «féminin». Il s’agit dès lors de comprendre comment les pratiques «subversives» et les discours «hérétiques» peuvent à la fois constituer d’importants «contre-discours» et «contre-conduites», tout en laissant intact le système du genre et de la sexualité, et donc en participant à sa perpétuation.
Comment penser dès lors la transformation sociale et politique, si ce n’est en portant le regard sur la reproduction de la structure qui s’opère à travers l’opposition toujours rejouée entre normes et contre-normes ? Et en insistant sur ce qui permet d’échapper à cette logique pour rouvrir la temporalité historique que tendent à fermer les «verdicts sexuels» qui façonnent les individus malgré eux ?

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« Un roman peut être lu comme un champ de bataille entre des points de vue », souligne Didier Eribon
Dans son dernier essai, “Théories de la littérature, Système du genre 
et verdicts sexuels”, le philosophe Didier Eribon revisite la théorie de la sexualité en s’appuyant les aperçus existentiels, politiques et théoriques qui prolifèrent dans certaines œuvres littéraires (Proust, Gide, Genet). En pointant les “discours concurrents qui font vaciller sa prétention au monopole interprétatif”, l’essayiste démontre qu’elle est le terrain d’une bataille permanente.

«Les grands écrivains sont souvent de grands théoriciens », écrivez-vous. Insister sur la puissance analytique de la littérature, est-ce une manière d’affirmer qu’elle offre un matériau précieux pour atteindre la complexité du monde social ?

Didier Eribon La littérature offre un matériau très riche puisqu’elle peut explorer des phénomènes en allant jusqu’aux détails les plus ténus, jusqu’aux complexités les plus enfouies dans les relations sociales, jusqu’au plus profond des psychismes individuels, des histoires collectives… Mais en parlant de « théories de la littérature », j’ai aussi voulu insister sur le fait que les textes littéraires proposent leurs propres théorisations, et ces théorisations sont souvent très puissantes.

Si Gide semble défendre un point de vue défini de la théorie sexuelle, plusieurs théories cohabitent dans un même texte proustien. Faut-il, dans un cas comme dans l’autre, y déceler une stratégie littéraire ?

Didier Eribon En réalité, Gide défend un point de vue bien défini dans Corydon, mais ce n’est pas le même que celui qu’il développait auparavant dans les Nourritures terrestres ou dans l’Immoraliste, ni le même que celui qu’il développera peu après dans les Faux-Monnayeurs. Mais chez Proust, en effet, on trouve des points de vue qui s’affrontent à l’intérieur d’un même cycle romanesque : le narrateur installe un regard théorique qui selon lui donne la clé pour comprendre le baron de Charlus. Mais le baron en déploie un autre qui est tout à fait différent. La manière dont le narrateur le pense (une âme de femme dans un corps d’homme) est contredite par la manière dont il se pense lui-même, lui qui est « si épris de virilité ».

Dans la mesure où une théorie du narrateur peut être contredite par les protagonistes de ses romans, les intentions réelles de l’auteur sont-elles condamnées à rester secrètes ?

Didier Eribon L’intention de l’auteur était peut-être de mettre en scène cette diversité des approches, la manière dont elles s’opposent en de multiples occasions. Même s’il voulait affirmer qu’il y a une vérité de l’homosexualité, cette vérité est déconstruite en même temps qu’elle est construite. Le discours dominant est défié par d’autres discours, et sa légitimité, son autorité sociale ou scientifique sont sans cesse contestées. En d’autres termes, pour moi, un roman peut être lu comme un champ de bataille entre des points de vue. La critique littéraire qui se concentre sur le point de vue du narrateur invisibilise les points de vue dominés qui s’expriment dans le roman et que l’auteur met aussi en scène.

Le discours sur la sexualité vous semble-t-il avoir été confisqué par la psychanalyse ?

Didier Eribon Il est vrai que la psychanalyse a construit une approche des réalités sexuelles et affectives qui s’est imposée à tout le champ culturel et discursif. C’est une doxa largement partagée et il est nécessaire d’en récuser l’évidence, d’en abolir la grille conceptuelle qui est toujours prescriptive, et qui s’adosse à un ordre préexistant qu’on ne saurait transformer puisqu’il est censé précéder la culture humaine et même être la condition de celle-ci…

Lire Plus => L’Humanité

Théories de la littérature, Système du genre 
et verdicts sexuels. PUF, 112 pages, 12 euros.