« L’Enclos de l’éléphant » et « Moi, fardeau inhérent » : choc et re-choc !

— Par Selim Lander —

L’enclos de l’éléphant d’Etienne Lepage

Nouvelle heureuse surprise grâce à ETC-Caraïbe et au festival des Petites Formes, il ne s’agit plus comme avec Françoise Dô (voir notre billet précédent) de l’éclosion d’un talent que nous avions vu bourgeonnant mais de la découverte d’un auteur québécois confirmé à travers sa pièce L’enclos de l’éléphant mise en lecture sous la direction de Lucette Salibur au milieu des spectateurs installés en cercle sur le plateau de la grande salle de l’Atrium. Se trouver ainsi au plus près des deux comédiens-lecteurs rendait encore plus intense cette plongée dans un univers d’une violence extrême quoique purement morale. Impossible de ne pas penser à Big Shoot de Koffi Kwahulé quand on entend cette pièce. C’est le même délire d’un pervers aux propos décousus et aux intentions obscures. On pense également à Congre et Homard de Gaëlle Octavia. Rapprochement d’autant plus inévitable dans ce cas que le même comédien, Dominik Bernard, qui est chargé du rôle de Paul, l’inquiétant personnage de Lepage, interprétait le mari qui joue au chat et à la souris avec l’amant de sa femme dans Congre et Homard.

Mais qui est donc ce Paul qui, à force d’insister, convainc Alexis, un bourgeois tranquille, de le laisser pénétrer chez lui, sous prétexte qu’il va pleuvoir et qu’il a oublié son parapluie ? Nous ne l’apprendrons que près de la fin (où il sera de nouveau question de parapluies). Et pourquoi Alexis écoute-t-il sans protester (ou si peu) le discours faussement bonhomme de Paul ? Discours ? Elucubrations plutôt : Paul divague, il erre comme dans un labyrinthe, buttant sur un mur ici, repartant par là et ainsi de suite, sans jamais interrompre un flot de paroles chargé de sous-entendus face auquel la froideur apparente d’Alexis devient de plus en plus incompréhensible et dérangeante pour le spectateur.

Sans intrigue véritable, avec un texte qui part dans tous les sens, des changements de ton perpétuels chez Paul, cette pièce crée pourtant un véritable suspense. Nous avons peur pour Alexis, nous voulons savoir jusqu’où ira Paul dans son entreprise de destruction. Que veut-il exactement, s’en prendra-t-il à la personne d’Alexis, à ses biens ? Comme dans les pièces de Kwahulé et d’Octavia mentionnées plus haut, Lepage réussit à instaurer un climat de violence qui ne nous laisse aucun répit. L’enclos de l’éléphant (l’éléphant dans le magasin de porcelaine ?) dérange et nous force à réfléchir sur certains aspects de la nature humaine à propos desquels nous n’aimons pas, en général, nous appesantir.

Que dire de plus, sinon que Dominik Bernard restitue par sa lecture toute la férocité de Paul et que Bernard Doré campe un Alexis d’autant plus dérangeant par son impassibilité.

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Moi, fardeau inhérent de Guy Régis Jr

Un vrai monologue, cette fois, une femme seule qui raconte sa condition de femme, de femme trop belle, trop désirable en tout cas, de celles qui affolent les hommes, qui les appellent au rut malgré elle. Malgré eux aussi, sans doute : certains résistent à leurs pulsions, d’autres étalent leur désir, leur concupiscence.

“Quand je sortais aux heures inégales,
toutes les heures que j’allais sur la route
pour voir le soleil fêter son ensencement,
[…] Je sortais comme eux.
Mais ce qui m’attendait ; ce qui dans leurs yeux m’attendait toujours : l’ensauvagement de moi.
[…] C’est malgré eux que j’ai appris à marcher, à m’en faire,
me laisser scruter par tous les côtés,
leurs sales yeux,
leurs regards envieux,
supporté, ai appris à me tiédir les nerfs malgré leurs cris,
leurs salves.
[…] Je n’avais pas d’âge que déjà ils me voulaient ensauvagée
Mes yeux encore teintés d’innocence,
alors que, eux, ce qui les attisait,
ce qui les brûlait,
ce qui en eux bouillonnait,
me voir sous eux, sous leur proie
pétrir ma viande, mes muscles
ma proie,
se loger dans le fin orifice,
celui qui du haut de mes huit ans
et aujourd’hui, est planté comme une énigme en moi.”[i]

Le texte de Guy Régis Jr est très littéraire, poétique et cru, mais scandé pour être dit sur un théâtre. Encore faut-il être capable de le sortir, en particulier lorsque l’interprète de ce monologue doit revêtir la personnalité et les mots du violeur !

Daniely Francisque adapte son costume au fil du texte. Par exemple, dans la scène du viol que l’on vient d’évoquer, elle est en sous-vêtement, le haut couvert d’une veste en cuir, et tourne le dos au public, soit une image assez réaliste de la situation.

Mais il faut plus qu’un habit pour faire une pièce. La comédienne Daniely Francisque se révèle ici époustouflante ! Portée par un texte dont on a pu mesurer la force dans l’extrait précédent, elle donne toute sa mesure, se déchaîne comme on ne l’a jamais vue sur un plateau. Vous avez dit tragédienne ? Eh bien oui ! en dépit de certains amateurs d’un théâtre plus mesuré, D. Francisque n’a peur ni du mot ni de la chose. Elle joue dans le paroxysme. L’outrance ? Sans doute : elle devient sous nos yeux « l’ensauvagée » de G. Régis Jr, ses cris, ses pleurs nous touchent au cœur.

Mentionnons pour finir la qualité de l’enregistrement du prologue et de la conclusion de la pièce donnés en voix off : une perfection qui nous plonge d’emblée dans la poésie de l’écriture de G. Régis Jr et nous aide à reprendre nos esprits, à la fin… avant le tonnerre d’applaudissements et qui dure et qui dure…

M.E.S Daniely Francisque avec Patrice Le Namouric et Nelson-Rafaell Madel.

 

[i] Guy Régis Jr, Moi, fardeau inhérent, suivi de Incessants, Besançon, Les Solitaires intempestifs, 2011, p. 29-31.