Le système éducatif haïtien entre ses 1804 « réformes » et l’affabulation illusionniste de sa « refondation »
Par Robert Berrouët-Oriol (*)
Illusionnisme – Phénomène qui porte à susciter des illusions ou à se faire des illusions, à voir ou à faire voir la réalité de manière erronée. (ORTOlang, outils et ressources pour un traitement optimisé de la langue, Université de Nancy)
Les 21, 22 et 23 janvier 2026, le ministère de l’Éducation nationale d’Haïti a organisé à l’hôtel Karibe, à Pétion-Ville, les Assises nationales de la refondation du système éducatif. Entre propos soudé au récitatif d’une énième « réforme » et sermon écholalique annonçant la « refondation » du système éducatif national, ces « Assises » entendaient ratisser large, très large… En effet le 13 janvier 2026 le responsable des communications au ministère de l’Éducation nationale, Idson Saint-Fleur, a indiqué que le ministère s’apprêtait à « engager des actions concrètes en vue d’une refondation du système éducatif au regard des résultats d’un diagnostic ayant mis en évidence de nombreux problèmes structurels qui entravent la performance de l’école haïtienne. (…) Les recommandations qui découleront de ces assises permettront d’élaborer une feuille de route opérationnelle visant à rétablir la qualité de l’enseignement, indispensable au bon fonctionnement de l’École. Ces assises devront également aboutir à la création du Haut conseil national de l’éducation » (voir l’article « Les Assises nationales pour la refondation du système éducatif, une nécessité, estime Idson Saint-Fleur », Le Nouvelliste, 16 janvier 2026). [Le souligné en italiques et gras est de RBO]
L’on observe que depuis la réforme Bernard de 1979, ces Assises nationales semblent avoir été conçues par leurs promoteurs non pas comme une énième et sempiternelle « réforme », mais plutôt comme la plus profonde et la plus ample restructuration du dispositif scolaire de transmission des savoirs et des connaissances en Haïti… C’est sans doute la première fois que l’État haïtien –bien qu’il n’ait toujours pas élaboré le bilan exhaustif de la réforme Bernard de 1979–, affirme porter un projet aussi ambitieux, aussi radical, celui de la REFONDATION du système éducatif national. NOTE – Sur la réforme Bernard de 1979, voir notre article « L’aménagement du créole en Haïti et la réforme Bernard de 1979 : le bilan exhaustif reste à faire », Madinin’art, 17 mars 2021. Voir aussi les deux études de Renauld Govain, « L’état des lieux du créole dans les établissements scolaires en Haïti », revue Contextes et didactiques, 4, 2014, et « Enseignement/apprentissage formel du créole à l’école en Haïti : un parcours à construire », revue Kreolistika, mars 2021.
Quels sont les résultats identifiables et mesurables des Assises nationales ? Ont-elles véritablement jeté les bases de la refondation du système éducatif national d’Haïti ?
La pertinence, l’ampleur et les résultats des Assises nationales doivent être examinés à l’aune de plusieurs paramètres analytiques :
(1) Ces Assises ont-elles été précédées de rencontres préparatoires à travers le pays ?
(2) Ces Assises ont-elles rassemblé un éventail représentatif d’associations de professeurs et de directeurs d’écoles ?
(3) Les 28 résolutions adoptées au terme de ces Assises consignent-elles les bases constitutionnelles d’une véritable refondation du système éducatif national ?
(4) Ces Assises ont-elles adopté une résolution spécifique relative à la politique linguistique éducative de l’État haïtien ?
(5) l’institution organisatrice, le ministère de l’Éducation nationale, dispose-t-elle de la légitimité et de la crédibilité requises pour mettre en œuvre un si vaste projet ?
Pour répondre adéquatement à ces questions de premier plan, nous avons –dès le 24 janvier 2026–, formellement demandé à différentes instances du ministère de l’Éducation nationale et au coordonnateur national des Assises de nous acheminer les documents préparatoires ainsi que les documents ministériels de référence utilisés durant les travaux des Assises nationales de la refondation du système éducatif. Au moment de la publication du présent article, nous ne les avions pas encore reçus… Il en est de même quant aux Actes des Assises et quant au document consignant les résolutions adoptées. Constat : deux semaines après la tenue des Assises, ces documents n’étaient toujours pas accessibles sur le site Web du ministère de l’Éducation nationale, notamment à la rubrique « Banque de documents » et à la sous-rubrique « Documents officiels ». REMARQUE – Sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale –que nous avons consulté à plusieurs reprises dès le 21 janvier 2026–, nous n’avons trouvé qu’un seul document relatif aux Assises nationales : il s’agit de l’« Appel pour la mobilisation des scientifiques haïtiens de la diaspora en vue de leur participation à la refondation du système éducatif haïtien ». Ce document a été émis par le ministre Augustin Antoine le… 23 octobre 2025.
Du même allant, nous avons effectué une ample recherche documentaire sur différents sites. Le constat est le même : il n’y a pas abondance de documents descriptifs et/ou analytiques relatifs aux Assises nationales de la refondation du système éducatif haïtien. Sur les différents sites que nous avons consultés, en effet, nous avons trouvé très peu d’articles relatant la tenue des Assises –ce qui, en amont, paraît étonnant compte-tenu de l’ampleur et des objectifs de l’événement tels que présentés par le ministère de l’Éducation nationale. Sur les différents sites consultés, nous n’avons pas non plus trouvé de bilans élaborés par des spécialistes de l’éducation en Haïti ou par des directeurs d’écoles ou par des enseignants ou par des associations d’enseignants… À plusieurs reprises et dès le 21 janvier 2026, nous avons sollicité nombre d’enseignants, diverses organisations d’enseignants oeuvrant en Haïti ainsi que des universitaires en poste dans différentes villes du pays : n’ayant pas été invités ni aux présumés travaux préparatoires des Assises ni aux Assises elles-mêmes, nos interlocuteurs n’étaient pas en mesure de nous acheminer des documents relatifs à une activité à laquelle ils n’ont pas participé…
Toutefois quelques documents provenant de sources différentes permettent de mettre en perspective le projet de la REFONDATION du système éducatif national. Les voici :
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« Appel pour la mobilisation des scientifiques haïtiens de la diaspora en vue de leur participation à la refondation du système éducatif haïtien », par Augustin Antoine, site officiel du ministère de l’Éducation nationale, 23 octobre 2025.
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« Présentation de la Déclaration de refondation du système éducatif haïtien ». Compte Facebook officiel du ministère de l’Éducation nationale, 23 janvier 2026. Enregistrement audio diffusé sur Facebook.
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« Le MENFP clôture les Assises nationales avec une Déclaration de 28 articles après trois jours de débats sur la refondation éducative », par Myriam Lafontant, Gazette universitaire, 25 janvier 2026.
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« Réinventer l’éducation haïtienne : l’analyse d’Yves Roblin, directeur général du MENFP », Le Nouvelliste, 26 janvier 2026.
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« Assises nationales de l’éducation : le REDRESEH dénonce une refondation sans courage politique », Vant bèf info, 2 février 2026.
L’on observe que sur ces cinq documents, un seul provient du site officiel du ministère de l’Éducation nationale et il est daté du 23 octobre 2025 ; un autre, daté du 23 janvier 2026, a été répertorié sur le compte Facebook du ministère de l’Éducation nationale ; les trois autres proviennent des médias.
Compte-tenu de l’ampleur et des objectifs de ces Assises tels que présentés par le ministère de l’Éducation nationale, il y a lieu de s’interroger sur la raréfaction des articles parus dans la presse haïtienne. D’une part, comment se fait-il que les Assises nationales de la refondation du système éducatif aient eu un écho aussi insignifiant dans les médias –en Haïti et en diaspora–, alors même que « Le ministre [Augustin] Antoine a salué la présence massive des syndicats d’enseignants, des associations de parents, d’experts, du secteur privé et de la diaspora » (voir l’article « Haïti – Éducation : lancement des Assises nationales pour la refondation du système éducatif », HaïtiLibre.com, 23 janvier 2026). [Le souligné en italiques et gras est de RBO] D’autre part, comment se fait-il que le ministre Augustin Antoine ait été le seul à dénombrer « la présence massive » de tant d’institutions, de tant de personnes provenant d’horizons divers ? Un récent document du CONATEL, intitulé « Liste des stations de radiodiffusion autorisées par Département géographique du pays 2023-2024 », consigne que le Département de l’Ouest comprend 127 stations émettant principalement à Port-au-Prince. Sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, nous n’avons trouvé nulle trace indiquant que ces 127 stations avaient été invitées à assister aux Assises… Ainsi s’éclaire le fait que ces 127 stations radio n’ont pas entendu parler d’un événement historique de si grande ampleur et qu’elles n’ont pas couvert les Assises nationales de la refondation du système éducatif. La participation de journalistes oeuvrant dans ces 127 stations radio leur aurait sans doute permis de constater, à l’instar du ministre Augustin Antoine, « la présence massive » aux Assises des institutions, des intervenants et des invités provenant d’horizons divers…
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Droit à l’éducation et offre scolaire
De manière plus essentielle, c’est le lieu de rappeler que l’éducation est un droit citoyen fondamental consigné dans la Constitution de 1987. En lien avec ce droit citoyen fondamental, toute réflexion analytique sur l’éducation en Haïti doit tenir compte d’un ensemble de facteurs liés : les caractéristiques de l’offre scolaire, la formation des enseignants, les budgets alloués par l’État et les obligations constitutionnelles de l’État en matière d’éducation (article 32 de la Constitution de 1987), ainsi que la composition démographique de la clientèle scolaire. Selon le Recensement scolaire 2024-2025 du ministère de l’Éducation nationale, 4 millions d’élèves sont en cours de scolarisation dans l’École haïtienne.
« Suivant les données tirées de ce recensement, Haïti compte :
• 18 241 écoles (82% sont des écoles dirigées par le secteur privé de l’éducation et 18% sont publiques) ;
• 4 028 897 élèves (861 812 enfants sont dans le préscolaire ; 2 645 319 sont dans le fondamental ; 521 766 sont dans le secondaire)
• 34 759 moniteurs et monitrices du préscolaire ;
• 82 180 enseignantes et enseignants au niveau des deux premiers cycles du fondamental » (source : « Haïti-Éducation : le système éducatif haïtien dispose plus de 18 mille écoles et près de 4 millions d’élèves », Haiti Press Network, 15 décembre 2025).
Au regard du Recensement scolaire 2024-2025, l’offre scolaire émanant de l’État haïtien et destinée à 4 millions d’élèves est très faible : il ne finance et n’administre que 18% de cette offre tandis que le secteur privé national et international finance et administre 82% des écoles du pays. L’École haïtienne accuse un lourd déficit quant au nombre d’enseignants en poste à travers le pays et quant à leur niveau de formation. Ainsi, « La dichotomie entre enseignants formés et enseignants non formés est presque invalidée par l’asymétrie existant entre les deux groupes. Selon le programme-cadre de la formation des agents de l’enseignement, publié par le ministère de l’éducation et de la formation professionnelle (MENFP), Haïti compte près de 70 000 enseignants dont 85% n’ont reçu aucune formation professionnelle et dont 30% possèdent un niveau inférieur à la neuvième année fondamentale (MENFP, 2005. p.3) ». (Source : « Haïti – Le défi de la professionnalisation des enseignants sans formation initiale », par Magali Constant, Séminaire international, 11-15 juin 2007). [Le souligné en italiques et gras est de RBO]
En ce qui a trait aux ressources financières, le communiqué du ministère des Finances d’Haïti, en date du 22 septembre 2025, chiffre le budget alloué à l’Éducation nationale à 317 701 000 000 Gourdes. L’on observe que « Le budget rectificatif 2024-2025 [de l’Éducation nationale] montre une forte concentration sur les dépenses de personnel, qui à elles seules mobilisent plus de 29 milliards de Gourdes, soit plus de 60% du budget du MENFP. Cette structure budgétaire montre une prédominance du fonctionnement administratif sur les dépenses d’investissement, limitant la capacité du système à se moderniser ou à répondre aux défis structurels » (source : Portail de la Banque mondiale, consulté le 4 février 2026).
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Les Assises nationales de la refondation du système éducatif ont-elles été précédées de rencontres préparatoires à travers le pays ?
Sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, nous n’avons trouvé aucun document attestant que des rencontres préparatoires avaient été tenues à travers le pays en amont des Assises. Durant nos échanges avec des enseignants et des représentants d’organisations d’enseignants, nous avons exploré l’hypothèse de leur participation aux Assises. Leur réponse a été unanime et fort éclairante : aucun de nos interlocuteurs n’avait entendu parler des Assises…
En revanche, nous avons pris connaissance du communiqué du REDRESEH. Il se lit comme suit : « Port-au-Prince, le 1er février 2026. Le Regroupement des enseignants pour la défense et la réforme du système éducatif haïtien (REDRESEH) exprime de sérieuses réserves face aux Assises nationales de la refondation du système éducatif haïtien organisées par le ministère de l’Éducation nationale. Dans un communiqué publié ce dimanche 1er février 2026, l’organisation syndicale estime que cette initiative, présentée comme un moment clé de réflexion collective sur l’avenir de l’École haïtienne, risque de n’être qu’un exercice de plus sans retombées concrètes. Le thème retenu « Pour une éducation transformatrice » et la diversité des participants donnent certes l’image d’une large concertation nationale, mais le REDRESEH doute fortement de sa portée réelle. Pour la structure syndicale, le pays assiste à la répétition d’un schéma bien rodé : de grandes rencontres, des discours consensuels, des rapports abondants… mais peu de décisions courageuses et encore moins d’actions tangibles. « Les problèmes évoqués aujourd’hui ne sont ni nouveaux ni inconnus. Ils ont été documentés, analysés et suranalysés depuis des années » (…). Le tableau dressé reste inchangé : échec scolaire massif, gouvernance éducative défaillante, précarité persistante des enseignants, insuffisance criante de la formation initiale et continue, infrastructures scolaires délabrées, sous-financement chronique du secteur et profondes inégalités sociales et territoriales. Des propositions ignorées, des réformes bloquées. Le REDRESEH rappelle avoir, à plusieurs reprises, soumis des propositions concrètes aux différents ministres de l’Éducation nationale, y compris à l’actuel titulaire du portefeuille, le professeur Augustin Antoine. Pourtant, dans la majorité des cas, ces recommandations n’ont connu ni suivi sérieux ni mise en œuvre effective. Pour l’organisation, ces nouvelles Assises risquent donc d’alimenter le cycle stérile qui paralyse depuis longtemps le système éducatif haïtien : diagnostics répétés, recommandations, rapports officiels et oubli institutionnel » (source : « Assises nationales de l’éducation : le REDRESEH dénonce une refondation sans courage politique », Vant bèf info, 2 février 2026). Le souligné en italiques et gras est de RBO]
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Les Assises ont-elles rassemblé un éventail représentatif d’associations de professeurs et de directeurs d’écoles ?
Sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, nous n’avons trouvé aucun document relatif au nombre et aux caractéristiques des participants aux Assises : enseignants, directeurs d’écoles, inspecteurs de l’Éducation nationale, universitaires, élèves et parents d’élèves, syndicats, représentants de collectivités territoriales et de la diaspora. Il en est de même des représentants de la coopération internationale et des partenaires techniques et financiers (voir l’article « Le MENFP clôture les Assises nationales avec une Déclaration de 28 articles après trois jours de débats sur la refondation éducative », Gazette universitaire, 25 janvier 2026).
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Les 28 résolutions adoptées au terme de ces Assises consignent-elles les bases constitutionnelles d’une véritable refondation du système éducatif national ?
Le site officiel du ministère de l’Éducation nationale ne consigne pas encore les 28 résolutions adoptées au terme des Assises. Pour l’heure nous ne sommes donc pas en mesure de déterminer si ces résolutions sont conformes à la Constitution de 1987. Sur le site HaïtiLibre.com, nous avons retracé l’information selon laquelle ont été mises en discussion « 10 thématiques clés pour refonder l’École haïtienne
[en lien] avec le Plan décennal d’éducation et de formation 2020-2030 (PDEF) » :
1 – accès à l’éducation, équité et inclusion ;
2 – gouvernance éducative et pilotage du système ;
3 – qualité des apprentissages et luttes contre l’échec scolaire ;
4 – développement du corps enseignant ;
5 – infrastructures scolaires et carte scolaire ;
6 – numérique éducatif et innovation ;
7 – financement et efficacité du système éducatif ;
8 – formation technique, professionnelle et insertion socio-économique des jeunes ;
9 – sécurité scolaire et protection des espaces éducatifs ;
10 – résilience du système éducatif face aux crises.
L’on observe que le listage de ces « 10 thématiques clés » consigne l’intitulé de sujets « techniques » à débattre, mais en l’absence –sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale–, des documents d’orientation et du document rassemblant les 28 résolutions adoptées durant les Assises, il n’est guère loisible d’attester l’existence d’une vision argumentée de la REFONDATION du système éducatif national (voir l’article « Haïti – Éducation : lancement des Assises nationales pour la refondation du système éducatif », HaïtiLibre.com, 23 janvier 2026).
En ce qui a trait aux 28 résolutions adoptées au terme des Assises, la Gazette universitaire fournit l’information suivante : « Le ministre Augustin Antoine a adopté une Déclaration comportant 28 articles « proposant des pistes de solutions aux différents problèmes diagnostiqués dans le secteur », selon le communiqué officiel publié le 24 janvier (JO-260124). (…) Le contenu spécifique des 28 articles de la Déclaration n’a pas été détaillé dans le communiqué du MENFP, mais le document devrait aborder des thématiques incluant la formation des enseignants, la modernisation des curricula, l’amélioration des infrastructures scolaires, le financement du secteur éducatif, la gouvernance du système, l’équité d’accès à l’éducation et les mécanismes de résilience face aux crises » (voir l’article « Le MENFP clôture les Assises nationales avec une Déclaration de 28 articles après trois jours de débats sur la refondation éducative », Gazette universitaire, 25 janvier 2026).
Il y a lieu de le souligner encore une fois et en toute clarté : les documents préparatoires ainsi que les documents ministériels de référence utilisés durant les travaux des Assises nationales de la refondation du système éducatif n’étant toujours pas disponibles sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, il n’est guère loisible d’attester l’existence d’une vision argumentée de la REFONDATION du système éducatif national. Au moment de la publication du présent article, aucun document élaboré par le ministère de l’Éducation nationale ne consigne l’existence d’UNE VÉRITABLE VISION DE REFONDATION DU SYSTÈME ÉDUCATIF NATIONAL D’HAÏTI.
Le communiqué officiel du 24 janvier (JO-260124) auquel se réfère la Gazette universitaire ne fournit aucune indication quant à l’adoption d’une résolution spécifique relative à la politique linguistique éducative de l’État haïtien. La publication prochaine des Actes des Assises devra à ce chapitre être examinée avec la meilleure attention : alors même que la réforme Bernard avait innové en faisant du créole langue d’enseignement et langue enseignée, il faudra déterminer si les Assises nationales de la refondation du système éducatif ont franchi la frontière des slogans itératifs et consigné l’adoption d’une résolution spécifique relative à la politique linguistique éducative de l’État haïtien.
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Du lourd défaut de légitimité et de crédibilité du ministère de l’Éducation nationale, institution organisatrice des Assises nationales de la refondation du système éducatif haïtien
Précédemment cité dans le déroulé du présent article, le document émis par le ministre de l’Éducation nationale Augustin Antoine le 23 octobre 2025 —« Appel pour la mobilisation des scientifiques haïtiens de la diaspora en vue de leur participation à la refondation du système éducatif haïtien »–, est très peu connu dans les milieux éducatifs haïtiens. Il consigne pourtant des données de première importance en ce qui a trait au Fonds national de l’éducation, le FNE, notamment à la section 3 : « Le FNE : un pilier de solidarité éducative nationale » — « Le Fonds national de l’éducation (FNE) est l’expression de la solidarité nationale au service de l’éducation. Il a pour mission de financer les programmes structurants du système éducatif haïtien : infrastructures scolaires, équipements pédagogiques, formation, recherche et innovation. Pour remplir pleinement cette mission, il a besoin de la participation active de toutes les forces vives de la nation, en particulier de la diaspora haïtienne, dont la contribution se révèle indispensable. Chaque appui au FNE est un acte de foi envers la jeunesse, un investissement dans l’avenir du pays et un geste de fidélité envers la patrie. Le MENFP invite ainsi les scientifiques haïtiens à s’associer à ce grand projet collectif, dans un esprit de cogestion du savoir et de solidarité intellectuelle, afin de transformer l’éducation en levier de développement durable ». [Le souligné en italiques et gras est de RBO]
Duplicité ? Forfaiture ? Félonie ? La parole du ministre de l’Éducation nationale engage pourtant la crédibilité de l’État haïtien… Or c’est le même ministre de l’Éducation nationale, Augustin Antoine, qui avait formellement demandé à la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif, le 9 octobre 2024, d’effectuer avec célérité un audit administratif et financier des 9 organismes placés selon la loi sous la tutelle du ministère de l’Éducation –et le Fonds national de l’éducation est l’un de ces organismes (voir notre article « La corruption dans le système éducatif national d’Haïti / Le ministre Augustin Antoine dépose une demande d’audit financier et administratif à la CSCCA », Madinin’Art, 16 octobre 2024). Augustin Antoine a formulé cette demande le 9 octobre 2024 en raison de la corruption avérée au Fonds national de l’éducation… Le même Augustin Antoine, le 23 octobre 2025, a entonné un « patriotique » cocorico, un scabreux plaidoyer à la gloire du Fonds national de l’éducation…
La demande du ministre Augustin Antoine à la Cour supérieure des comptes n’a pas eu de suite politico-administrative autre que celle que lui a infligée le Conseil présidentiel de transition : il a désavoué publiquement le ministre en nommant Sterline Civil –fidèle missionnaire du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste–, à la direction du Fonds national de l’éducation…
Nous avons consacré plusieurs articles à la corruption au Fonds national de l’éducation, notamment « Le Fonds national de l’éducation en Haïti, un système mafieux de corruption créé par le PHTK néo-duvaliériste » (Rezonòdwès, 20 avril 2024), et « La corruption au Fonds national de l’éducation en Haïti : ce que nous enseignent l’absence d’états financiers et l’inexistence d’audits comptables entre 2017 et 2024 » (Madinin’Art, 3 mai 2024). L’un des faits que nous avons mis en lumière est la responsabilité statutaire du ministre de l’Éducation national au Conseil d’administration du Fonds national de l’éducation. Il faut rigoureusement prendre toute la mesure que le ministre en titre de l’Éducation nationale est –légalement et statutairement–, le ministre responsable du Fonds national de l’éducation. En effet, selon l’article 2 de la Loi du 17 août 2017, le « Le Fonds national de l’éducation (FNE) est un organisme autonome de financement de l’éducation, placé sous la tutelle du ministère chargé de l’éducation nationale et de la formation professionnelle et créé par la Loi du 17 août 2017 parue au Moniteur n° 30 du vendredi 22 septembre 2017. Selon cette Loi, le FNE jouit de l’autonomie financière et administrative, il est doté de la personnalité juridique et sa durée est illimitée » (source : site officiel du Fonds national de l’éducation) [Le souligné en italiques et gras est de RBO]. Dans la Loi du 17 août 2017, il est également précisé que « La présidence du conseil [d’administration du FNÉ] est assurée par le ministre de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle, la vice-présidence par celui de l’Économie et des finances » (source : site officiel du Fonds national de l’éducation) [Le souligné en italiques et gras est de RBO]. En toute rigueur, l’on observe que le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, institution de tutelle du FNE, est totalement muet sur les états financiers du Fonds national de l’éducation de sa création officielle en 2017 à janvier 2026. NOTE – Le Fonds national de l’éducation a été créé en 2011 et il a fonctionné de manière informelle de 2011 à 2017, année de sa légalisation. Le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, institution de tutelle du FNE, est également muet sur l’inexistence d’audits comptables des états financiers du FNE par la Cour supérieure des comptes ou par un vérificateur externe pour la période de 2011 à 2017 et de 2017 à 2026. L’absence d’audits comptables est hautement significative de l’opacité managériale instituée tant au Fonds national de l’éducation, au PSUGO, qu’au ministère de l’Éducation nationale. Pareille opacité managériale fait barrage aux prescrits de la Loi du 17 août 2017 et elle est l’une des caractéristiques majeures de la vaste entreprise de corruption et de détournement des ressources financières de l’État dans le système éducatif national haïtien. NOTE – Alors même que les recettes et dépenses du FNE ne sont pas inscrites au Budget de l’État et ne sont donc pas de ce fait soumises au contrôle du Parlement, la Loi du 17 août 2017, au chapitre 2 (article 10.(o) de la Section I), stipule que « Le Conseil d’administration [du Fonds national de l’éducation] a pour attributions « (…) d’examiner le rapport du vérificateur externe, faire le suivi des avis émis par ce dernier et faire publier le rapport d’audit dans les six mois suivant la clôture de l’exercice ». En dépit de ces dispositions prévues dans la Loi du 17 août 2017, l’on observe que le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, institution de tutelle du FNE, ne consigne aucun « rapport du vérificateur externe » et, pareillement, il ne comprend aucun « rapport d’audit dans les six mois suivant la clôture de l’exercice ». Dans tous les cas de figure, il est attesté que le ministre de l’Éducation nationale Augustin Antoine disposait de provisions légales suffisantes pour requérir de la Cour supérieure des comptes un audit comptable de la gestion administrative et financière du Fonds national de l’éducation. Il l’a fait mais, tel que précisé plus haut, il a été désavoué par un Conseil présidentiel de transition qui a cédé aux manœuvres du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste encore actif dans les rouages du ministère de l’Éducation nationale.
Il est ainsi attesté que le constat est fort éclairant, même dans son énoncé le plus simple : comment le ministère de l’Éducation nationale peut-il prétendre réaliser les Assises nationales de la refondation du système éducatif haïtien –un projet à la fois historique et de si grande envergure nationale–, alors même qu’il est dépourvu de crédibilité et qu’il couvre du manteau de l’impunité la corruption systémique Fonds national de l’éducation –comme, d’ailleurs, au PSUGO ?
RAPPEL — Au pays des délinquants à cravate où l’impunité caracole à chaque coin de rue, l’Unité de lutte contre la corruption (l’ULCC) a été aux trousses de Jean Ronald Joseph, l’ancien directeur du Fonds national de l’éducation (FNE). Il s’agit là d’un événement significatif dans la longue saga de la corruption, du népotisme et du détournement des finances de l’État au Fonds national de l’éducation comme l’atteste l’article paru le 11 novembre 2025 sur le site Fact checking News (FCN), « Corruption au FNE : l’ULCC met Jean Ronald Joseph sur sa liste rouge » (voir aussi l’article paru en Haïti dans Le Nouvelliste du 11 novembre 2025, « L’ULCC lance un avis de recherche contre l’ex-directeur général du FNE Jean Ronald Joseph »). En effet l’ULCC a lancé, le 11 novembre 2025, l’« AVIS DE RECHERCHE No ULCC/SEI/11-25-002 » assorti d’une photo du délinquant-fugitif Jean Ronald Joseph, « gestionnaire expert » missionné par le PHTK néo-duvaliériste à la direction du FNE. Voici en quels termes cette nouvelle de premier plan est formulée sur le site Fact checking News (FCN) dans l’article « Corruption au FNE : l’ULCC met Jean Ronald Joseph sur sa liste rouge » : « L’étau se resserre autour de l’ancien directeur général du Fonds national de l’éducation (FNE), Jean Ronald Joseph. Dans le cadre d’une enquête pénale sur des soupçons d’abus de fonction, de détournement de biens publics, d’abus de biens sociaux et d’entrave au bon fonctionnement de la justice, l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) a lancé un avis de recherche officiel contre l’ex-responsable. Ce dernier est accusé d’avoir gravement compromis la gestion des fonds destinés à financer des projets éducatifs à travers le pays ».
La corruption systémique au Fonds national de l’éducation va de pair avec la corruption à grande échelle et solidement établie au PSUGO, Programme de scolarisation universelle et gratuite créé en 2011 par le PHTK néo-duvaliériste. En ce qui concerne le PSUGO, il faut encore rappeler qu’il a donné lieu à d’énormes opérations de détournement de fonds publics et de gabegie administrative. Il a été avec constance dénoncé par les enseignants et par la société civile haïtienne comme l’atteste le diagnostic objectif établi par AlterPresse au terme d’une longue et rigoureuse enquête portant sur des documents et à l’aide de témoignages et entrevues, et dont les résultats ont été publiés en trois livraisons, Le Psugo, une menace à l’enseignement en Haïti ? (parties I, II, III) ». Dans ce diagnostic il est précisé que « Mal planifié et slogan de campagne électorale de l’actuelle administration politique, le Programme de scolarisation universelle, gratuite et obligatoire (Psugo), dit « Lekòl gratis », se révèle entaché d’irrégularités, trois ans après son lancement officiel en octobre 2011, suivant les données recueillies par Ayiti kale je (Akj) au cours d’une investigation [de] deux mois. » À propos des malversations constantes au PSUGO, le même diagnostic objectif a été établi par Charles Tardieu, enseignant-chercheur, docteur en sciences de l’éducation, ancien ministre de l’Éducation nationale (1990) et auteur d’une remarquable thèse de doctorat publiée en 2015 aux Éditions Zémès sous le titre « Le pouvoir de l’éducation / L’éducation en Haïti de la colonie esclavagiste aux sociétés du savoir ». Dans son article fort bien documenté et rigoureux, « Le Psugo, une des plus grandes arnaques de l’histoire de l’éducation en Haïti » (30 juin 2016), Charles Tardieu analyse les mécanismes mis en œuvre par le PHTK néo-duvaliériste pour pérenniser cette arnaque historique confortablement installée dans les lakou encombrés de l’impunité en Haïti. L’on a bien noté que sur le site officiel du ministère de l’Éducation nationale, l’on ne trouve nulle trace d’un quelconque bilan financier systématique et exhaustif de toutes les opérations menées par le PSUGO depuis sa création en 2011 jusqu’à nos jours. L’on n’y trouve pas non plus le moindre audit d’état financier exécuté par la Cour supérieure des comptes à la demande des différents ministres de l’Éducation de 2011 à 2025 (voir notre article « Le système éducatif haïtien à l’épreuve de malversations multiples au PSUGO », Le National, 24 mars 2024).
Pour mémoire, il est utile de rappeler que FJKL (Fondasyon je klere) est une institution haïtienne –connue pour sa rectitude et la rigueur de ses analyses–, dont la mission consiste à « Promouvoir la défense et la protection des droits humains en Haïti ». Le 14 mars 2022, elle a diffusé un rapport en 46 points intitulé « Programme de scolarisation universelle, gratuite et obligatoire (PSUGO) : détournement de fonds publics ?
La CSC/CA finira-t-elle par décider dans ce dossier d’une technicité qui tranche avec la routine ? » Dans ce rapport, la FJKL estime que « Le dossier du PSUGO est l’un des dossiers sur lesquels la population souhaite qu’une décision de justice soit prise, précisément sur la gestion de ces fonds. La CSCCA [Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif] doit se prononcer, dans le meilleur délai possible, pour qu’un début d’éclaircissement y soit apporté, prenant ainsi en compte les attentes légitimes de tout le pays et de la diaspora haïtienne fortement concernée dans ces prélèvements pour le compte du PSUGO ».
L’on observe qu’au moment où il est question de REFONDATION DU SYSTÈME ÉDUCATIF HAÏTIEN, le ministère de l’Éducation nationale n’a élaboré aucun bilan analytique de l’action du Fonds national de l’éducation et du PSUGO –qui demeurent amplement gangrénés par la corruption, le népotisme et le détournement des finances de l’État. L’on prétend vouloir refonder un système tout neuf par la reproduction des structures managériales et politiques d’une corruption endémique à tous les étages de l’édifice…
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La refondation du système éducatif haïtien et la saga du LIV INIK AN KREYÒL
Décrié par les enseignants, les associations d’enseignants et les directeurs d’écoles, le LIV INIK AN KREYÒL a été reconduit par le ministre de l’Éducation nationale Augustin Antoine en dehors du moindre bilan analytique… Et l’on observe que les promoteurs de la refondation du système éducatif haïtien ne se sont pas prononcés sur la « pertinence » d’un si chétif et si aberrant « outil pédagogique » hérité de la précédente administration PHTKiste…
En février 2024, la « vedette médiatique » du cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste, le ministre de l’Éducation nationale Nesmy Manigat, rend visite au journal Le Nouvelliste (voir l’article « Le ministre de l’Éducation nationale visite Le Nouvelliste et présente la version numérique du livre unique », Le Nouvelliste, 21 février 2024). Il présente en ces termes la version numérique du LIV INIK AN KREYÒL :
« C’est une véritable révolution sur le chemin de l’équité et de l’inclusion en Haïti qui permettra à des milliers d’élèves défavorisés d’avoir accès à des contenus multimédias riches dans toutes les disciplines obligatoires du cadre d’orientation curriculaire actuel », a jugé Nesmy Manigat. Pour le ministre de l’Éducation nationale, la version numérique du livre unique est signe « d’un nouvel effort pour offrir une éducation de qualité, à travers des programmes d’étude renouvelés et modernisés à toutes les catégories d’enfants ». (…) « Conçu selon la pédagogie basée sur l’approche par compétence, ce nouvel outil a été mis au point par l’Unité de technologie de l’information et de la communication en éducation (UTICE) ». [Le souligné en italiques et gras est de RBO]
Comme nous l’avons rappelé lors la conférence que nous avons donnée via Zoom au PEN CLUB des Gonaïves le 21 février 2024 –« Dwa lengwistik tout Ayisyen, dwa pou sèvi ak lang matènèl kreyòl nan tout lekòl ann Ayiti : ki sa Konstitisyon 1987 la di lan sa ? »–, Haïti est le seul pays au monde à vouloir implanter dans son système éducatif national SEPT VERSIONS DIFFÉRENTES d’un LIVRE UNIQUE EN CRÉOLE élaboré par SEPT ÉDITEURS DIFFÉRENTS. Haïti est le seul pays au monde à vouloir instituer « une véritable révolution sur le chemin de l’équité et de l’inclusion en Haïti », selon Nesmy Manigat, quitte à emprisonner et à ratatiner toutes les matières scolaires dans l’étroitesse d’un livre unique de 300 pages tandis que les élèves du Sénégal, de l’Afrique du Sud, du Canada, de la Martinique, de l’Algérie, de l’Argentine, de la Finlande ou de la Suisse ont à leur disposition des milliers de livres couvrant diverses matières et accessibles dans les bibliothèques scolaires, municipales ou nationales. À titre comparatif, il est utile de signaler que la Bibliothèque Schœlcher, qui est la bibliothèque publique départementale de la ville de Fort-de-France en Martinique, a été inaugurée en 1893. Elle possède un fonds de 130 000 ouvrages incluant un important fonds antillais. Inaugurée en mars 1939 et responsable du dépôt légal des livres à l’échelle du pays, la Bibliothèque nationale d’Haïti comprenait en 2012 environ 60 000 ouvrages. Première bibliothèque patrimoniale du pays et la plus ancienne bibliothèque d’Haïti, la célèbre Bibliothèque haïtienne des Spiritains (BHS) anciennement Bibliothèque haïtienne des Pères du St-Esprit (BHPSE) a été fondée en 1873 par le Père Daniel Weick. Elle compte aujourd’hui 20 000 ouvrages incluant des documents et collections historiques, des fonds d’archives privées, des cartes, etc. Le remarquable site officiel de la Bibliothèque et archives nationales du Québec (BanQ) répertorie les bibliothèques nationales des États et gouvernements membres ou observateurs de l’Organisation internationale de la Francophonie. Pour la petite île sœur de la Dominique, la BanQ précise que la Bibliothèque publique de la Dominique, membre du National documentation center and public library of Dominica, comprend 50 000 volumes.
Tel que précisé lors de notre conférence au PEN CLUB des Gonaïves le 21 février 2024, « (…) la version numérique du LIV INIK AN KREYÒL elle non plus n’a pas été élaborée selon les critères d’une politique nationale du livre scolaire –qui n’existe toujours pas au MENFP. Et elle ne s’inscrit pas non plus dans un programme national d’aménagement du créole, aux côtés du français, dans l’École haïtienne. Cette version numérique n’est que la transposition « technique » (la « photocopie ») immuable, figée, de la version papier de l’ouvrage, elle charrie de ce fait toutes les lacunes méthodologiques, pédagogiques et didactiques de cette version papier, elle ne résoud en rien l’échec attesté du LIV INIK qui se décline en 7 VERSIONS DIFFÉRENTES ÉLABORÉES PAR 7 DIFFÉRENTS ÉDITEURS. Contactés par nos soins, des éditeurs de manuels scolaires en Haïti ont bien précisé que le BAT (le « bon à tirer ») qu’un éditeur achemine à l’imprimeur est déjà une version numérisée de l’ouvrage à paraître. D’autre part, sur le plan technique, les professionnels familiers de la production de livres numériques assurent qu’il suffit d’un ordinateur, d’un équipement dédié à la numérisation directe de textes, d’images et de sons (c’est le rôle du scanneur et d’un logiciel dédié) pour obtenir en une demi-journée un « livre numérique » ou une version plus élaborée, un « livre numérique enrichi » d’environ 300 pages… L’on a bien noté qu’il pourrait y avoir (…) « tromperie sur la marchandise » lorsque le MENFP soutient que la version numérique du LIV INIK AN KREYÒL présentée au Nouvelliste « permettra à des milliers d’élèves défavorisés d’avoir accès à des contenus multimédias riches dans toutes les disciplines obligatoires du Cadre d’orientation curriculaire actuel ». La démonstration n’a pas été faite, qui aurait permis de savoir si la version présentée au Nouvelliste le 21 février 2024 est effectivement un « livre numérique enrichi » (en anglais : « enriched ebook », « enhanced ebook ») qui, au plan technique, est le seul dispositif permettant d’avoir accès à des contenus multimédia enrichis nécessitant une connexion à Internet. L’on a gardé en mémoire que la plateforme « PRATIC » –lancée par le ministère de l’Éducation nationale durant la pandémie de Covid 19 et pour l’enseignement à distance–, annonçait elle aussi « l’accès à des contenus multimédias riches dans toutes les disciplines », mais en réalité cela n’a pas été le cas puisque les « experts » de l’Unité de technologie de l’information et de la communication en éducation (l’UTICE) au sein du ministère de l’Éducation n’avaient effectué que du « copier-coller » brut des programmes et des cours… (voir l’article « Le LIV INIK AN KREYÒL, version numérique, ou la permanence du bluff cosmétique au ministère de l’Éducation nationale d’Haïti », par Robert Berrouët-Oriol, Médiapart, 24 février 2024).
En définitive, le système éducatif haïtien demeure captif, entre ses 1804 « réformes » tant de fois grassement financées par l’UNESCO, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, le Partenariat mondial pour l’éducation… Semblables ou maquillées, ses 1804 « réformes » ont défilé d’une année à l’autre sans résultats mesurables et durables… Malgré cela, l’affabulation illusionniste de sa « refondation » est aujourd’hui promue sur toutes les tribunes de l’échec programmé : nulle part il n’est attesté que l’on peut « refonder » un système éducatif national en le « rapiéçant », en lui infligeant les mêmes recettes d’une année à l’autre… Nulle part il n’est attesté que les vieilles recettes –mises en œuvre par les mêmes « spécialistes » d’hier et d’avant-hier, porteurs des mêmes extraordinaires « visions » invariablement œcuméniques–, peuvent être le terreau de la refondation du système éducatif haïtien.
(*) Robert Berrouët-Oriol
Linguiste-terminologue
Ancien enseignant à la Faculté de linguistique appliquée
de l’Université d’État d’Haïti
Conseiller spécial, Conseil national d’administration
du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH)
Konseye pèmanan, Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (APKA)
Membre du Comité international de suivi du Dictionnaire des francophones
Montréal, le 7 février 2026
