Le professeur, la machine, l’élève…

— Par Roland Tell —
Les technologies éducatives ont introduit un mouvement de réflexion, et de conscience pédagogique, une dialectique vers la réflexion et la conscience pédagogique, à caractère essentiel. Donc, elles constituent des facteurs de changement, dont les conséquences sont d’ores et déjà technologiques. Le surgissement de la technologie entraîne donc le surgissement de la prise de conscience, qui ne se limite pas à la procédure de transmission des connaissances. Il va beaucoup plus loin, en mobilisant, de proche en proche, tous les facteurs de la rénovation, y compris ceux qui ne sont pas technologiques. Ils déterminent ainsi à la fois un mouvement de technicité, et de dépassement de la technicité, qui finira par déterminer, dans une même perspective opérationnelle, l’évolution des problématiques éducatives.
Dans ce but, l’Éducation Nationale doit avoir une attitude technique opérationnelle, à caractère conquérant. Il ne s’agit pas de démissionner, ni de se jeter dans le “technicisme”. S’abandonner aux “médias” ne signifie pas renoncer à ses responsabilités ! Car la technologie éducative met en évidence les différents facteurs fondamentaux de la réalité de l’enseignement. Il y a quelque chose d’analogue aux rapports des machines complexes et de l’homme. Les machines complexes simulent certaines opérations humaines, mais, tout en le faisant, elles donnent à l’humain un certain relief et une certaine profondeur. L’essence humaine est, qu’à un moment donné, l’homme n’est pas imitable ! L’homme, étant placé du côté de l’intelligence, fait non seulement progresser la mécanique, mais aussi l’intelligence de la mécanique. En participant à la création technique, l’homme participe, en même temps, à l’enveloppement des conditionnements techniques par l’intelligence, en faisant entrer la conscience du conditionnement technique dans la conscience elle-même, alors que le drame est dans la coupure entre l’essence technique, les intellectuels, et la culture.
C’est un problème général, mais transposable dans le domaine particulier de l’Éducation. De même que la machine technique cache et révèle à la fois l’essence humaine, et la développe au fur et à mesure qu’elle se développe, de même les moyens, en prenant en charge certaines fonctions pédagogiques, situent chez le professeur, chez les élèves, et dans le milieu naturel, ce qui est particulier, spécifique, et irremplaçable ! L’éducateur se trouve ainsi réintégré dans les procédures, qui ont engagé et engendré les médias, de sorte qu’il apparaît aujourd’hui sous la forme d’un mixte confus entre une machine à enseigner et un homme !
La formule “apprendre à apprendre” signifie que la connaissance ne se transmet plus sous forme d’éléments, qui seraient des éléments de connaissance, qu’on aurait seulement à mémoriser. Le but poursuivi est de donner à l’homme le pouvoir de se monter des mécanismes, et de les utiliser. S’il en est ainsi, c’est parce qu’aujourd’hui la mémoire est hors de l’homme. Ces nouveaux contenus sont en rapport avec la civilisation post-industrielle, c’est-à-dire une civilisation, où l’homme vit en symbiose avec des instruments technologiques extrêmement compliqués, vis-à-vis desquels il doit maîtriser les démarches opératoires. D’où l’approche appelée par la notion d’auto-instruction et de travail indépendant ! D’où encore l’idée que l’école a comme finalité l’éducation permanente. C’est pourquoi il importe d’offrir aux élèves un champ d’auto-instruction dans l’école, le collège, ou le lycée. Un professeur technologue peut les aider à planifier leur auto-instruction, les conseiller, les orienter. D’où la nécessité de développer, dans l’emploi du temps, des procédures d’auto-instruction !
Il en découle que les centres de documentation ont une importance capitale dans les établissements scolaires, qu’ils doivent être ouverts aux élèves. Le professeur technologue devient, dans cette perspective, une aide induisant et soutenant l’auto-instruction. La présence physique de l’ordinateur en classe, donc “machine à enseigner”, fait apparaître une intersection entre toutes les procédures qu’il implique, et l’acte pédagogique lui-même, et cela d’autant plus que se pose le problème réel de l’apprentissage à l’informatique comme contenu. En effet, dès l’école, apparaît aujourd’hui la nécessité de donner cette initiation à l’informatique. De ce fait, l’ordinateur apparaît comme une variable importante de la mutation pédagogique vers la technologie de l’éducation. On voit donc apparaître ici la notion de “machine à enseigner”, au sens général, pouvant progressivement être séparée du professeur incarné, pour des fonctions d’information, de contrôle, d’interrogation. Ce mouvement progressif vers la technologie de l’éducation est la manifestation la plus forte et la plus haute de l’idéologie éducative, qu’il importe d’atteindre, jusqu’à l’approche de l’enseignement programmé.

Le développement de plus en plus important des technologies de l’éducation entraîne une nouvelle méthodologie pédagogique. D’où, comme caractéristique principale, l’exigence du développement créateur de l’élève. Il s’agit d’un principe de philosophie éducative. C’est la sollicitation systématique des facultés créatrices individuelles. L’objectif visé est l’exercice de l’intelligence des élèves, et , simultanément, de l’intelligence des professeurs, dès lors que, de plus en plus, les contenus ne sont pas des savoirs finis et capitalisables. N’est-ce pas que l’axe d’évolution du monde moderne tend à transférer la mémoire à l’extérieur du cerveau humain ? Donc, ce qui devient important, c’est la manière de construire des mémoires. Ce qui appartient au domaine de l’instrumentalité. Face à la machine, il s’agit de placer les élèves dans un processus d’auto-création irréversible. C’est extrêmement difficile, parce que la défiance à l’égard du pouvoir créateur de l’élève est ce que les professeurs ont hérité du système traditionnel. Ils hésitent à laisser les élèves découvrir les structures eux-mêmes. Ils interviennent toujours par manque de confiance. D’où la nécessité de débarrasser l’enseignant d’un grand nombre de contraintes externes, contraires au développement créateur de l’élève.
De la sorte, l’exigence du développement créateur a des conséquences pédagogiques, d’ordre méthodologique. Par exemple, en philosophie de l’éducation, la distinction, entre méthodologies instrumentales et méthodologies inductrices, est fondamentale. Les méthodologies instrumentales portent véritablement sur le cerveau, en tant qu’organe de conception et d’action. Elles donnent des pouvoirs logiques, expressifs, scientifiques, portant sur la manipulation des codes, par lesquels le cerveau humain travaille. Les méthodologies inductrices, sur le plan de la philosophie de l’éducation, sont celles qui stimulent l’ensemble de la personne. Les premières sont intellectuelles, les autres sont à la fois intellectuelles, volitionnelles, affectives, politiques, sociologiques, socio-psycho-dynamiques. Cette différence fait apparaître, surtout face au travail de programmation, la nécessité d’une double conversion méthodologique. La rénovation pédagogique en cours est la conversion simultanée vers l’instrumentalité, et vers l’induction, tandis que les méthodes traditionnelles confondent les deux exigences, en refusant la rationalisation de l’instrumentalité, au nom de l’ineffable de l’individu, et en renonçant à mobiliser l’individu, au nom des connaissances à acquérir.
La pédagogie, face à la machine à enseigner, requiert la complémentarité et l’articulation entre la direction instrumentale et la direction inductive. En ce cas, cette complémentarité est très forte, parce que les technologies éducatives permettent, justifient, cautionnent, sécurisent, et par conséquent autorisent, l’utilisation des techniques inductrices. Il faut voir, en effet, que les technologies éducatives peuvent prendre en charge aussi bien les fonctions d’induction que les fonctions d’instrumentalité. Il ne faut pas croire qu’aux technologies éducatives sont réservées les méthodologies instrumentales, et qu’à la présence humaine du professeur sont réservées les méthodologies inductrices ! Donc, pas de disjonction de cette nature, à l’intérieur des technologies éducatives ! Au fur et à mesure que l’élève travaille sur l’ordinateur, le professeur est à même d’apercevoir où sont ses spécificités. N’est-il pas alors un bon outil d’analyse, du point de vue de l’informatique, quand il s’agit, pour l’élève, de données complexes ? Certes, l’ordinateur a une plus grande puissance de diagnostic automatique, quand il fait intervenir un très grand nombre de variables opérationnelles, liées à des manipulations ou à des traitements de l’information. Le professeur tire aussi, de son contact avec l’informatique, un certain nombre d’exigences méthodologiques, extrêmement utiles, même s’il n’applique pas ces techniques là. Cela veut dire que, actuellement, le meilleur système de validation et de rectification, c’est le couplage d’une station d’interrogation collective, et d’un enseignant.
Il ne faut donc pas rejeter d’un bloc, du côté des technologies de l’éducation, tout ce qui est instrumental, tout ce qui est basé sur des automatismes. Il ne faut pas davantage rejeter, du côté du professeur, tout ce qui est induction et développement. Les technologies de l’éducation peuvent, par l’audio-visuel, par la création de documents, par le circuit fermé, prendre en charge des opérations de création, de libération, de spontanéité. D’autre part, par le contact avec un milieu élargi, elles amènent un épanouissement personnel plus grand. De son côté, le professeur peut se coupler aux processus d’automatisation, de fixation, de validation, de contrôle, de manière beaucoup plus serrée. C’est donc à l’articulation de cette exigence, qu’il s’agit de veiller ! Ce qui est essentiel, en vérité, c’est le couplage induction-instrumentalité ! Il y a aussi une double conversion méthodologique, une double évolution, et ces deux évolutions peuvent aller finalement dans le sens d’une pédagogie du développement créateur. C’est cela la finalité philosophique.
ROLAND TELL