— Par Selim Lander —
Les histoires se répètent. La crise de l’Aquarius, ce bateau chargé de migrants vers l’Europe qui ne parvenait pas à débarquer les passagers qu’il avait secourus en Méditerranée fait bien sûr écho à celle de l’Exodus rempli de 4500 juifs rescapés de la Shoah qui voulaient rallier la Palestine après la deuxième guerre mondiale, refoulé par les Anglais et qui finit par aborder … en Allemagne. En 2018 l’Aquarius, affrété par l’ONG SOS-Méditerranée, emportait plus de 600 migrants lorsqu’il s’est vu interdire par l’Italie, sa destination logique suivant le droit de la mer, d’entrer dans ses ports. Après une longue partie diplomatique où chacun se renvoyait la balle, l’Espagne puis la France ont fini par accepter de recueillir respectivement 230 et 180 migrants, l’Italie se chargeant du reste.
La pièce écrite et mise en scène par Lucie Nicolas raconte cette odyssée depuis le départ du bateau et les préparatifs de l’expédition jusqu’à la fin de son voyage en passant par le sauvetage des migrants en mer et les péripéties diplomatiques. C’est du bon théâtre documentaire qui ne saurait laisser personne indifférent, même s’il peut laisser certains spectateurs sur leur faim comme un peu trop manichéen. Pour résumer : il y a des malheureux qui fuient la misère en Afrique, des personnes généreuses qui font tout ce qu’elles peuvent pour les aider à pénétrer en Europe et, en face, des fonctionnaires ou des politiciens qui font preuve d’inhumanité.
Cette pièce qui relève donc à la fois du théâtre documentaire et du théâtre militant est quoi qu’il en soit fort bien menée. Même les spectateurs – sans doute les plus nombreux – qui connaissent l’odyssée de l’Aquarius s’y laissent prendre alors même que la mise en scène bannit tout réalisme, le décor se résumant à une armée de micros dont la disposition variera au fil de la pièce. Trois comédiens parviennent à incarner toutes les parties prenantes de ce drame aidés par un musicien en fond de scène pourvu en particulier d’un saxophone basse, un instrument qu’on a rarement l’occasion de découvrir mais qui fait merveille pour imiter les sirènes des bateaux. Pas de vidéo mais par contre un rôle important des lumières pour accompagner les changements d’atmosphère. À noter que si les micros ne sont pas de simples éléments du décor, une grande partie du texte est dite hors micro.
Deux remarques pour finir. Comme cela se pratique parfois, les spectateurs sont invités à patienter en dehors de la salle, avant d’y pénétrer tous ensemble, chargés pour certains d’un seau en caoutchouc noir censé servir d’accessoire, ce qui ne sera en fait pas le cas. Cette façon d’impliquer le spectateur avant même que ne commence la pièce paraît le plus souvent artificielle, ce qui est encore le cas ici.
Enfin, la salle du Théâtre municipal était loin d’être remplie lors de la première des trois représentations, le 19 mars. A croire que le public martiniquais désire d’autre chose que des pièces à thèse (sauf lorsque que l’on fait directement référence à son histoire et à sa culture)
En tournée au Théâtre municipal, Fort-de-France du 19 au 21 mars 2026.
Aquarius – Le dernier voyage. Texte et m.e.s. Lucie Nicolas. Avec Saabo Balde, Fred Costa, Jonathan Heckel et Lymia Vitte. Lumières Laurence Magnée. Musiques Fred Costa. Costumes Léa Gadbois Lamer. Compagnie Collectif F 71 (Île-de-France).
