Le créole, « seule langue officielle d’Haïti » : retour sur l’illusion chimérique de Gérard-Marie Tardieu

— Par Robert Berrouët-Oriol, linguiste-terminologue

La parution en 2018, en Haïti, du livre de Gérard-Marie Tardieu, « Yon sèl lang ofisyèl » (Éditions Kopivit laksyon sosyal) n’a pas soulevé grand intérêt chez les créolistes, les enseignants et les linguistes. Hormis un article du Nouvelliste paru le 30 mai 2018, « Yon sèl lang ofisyèl pou dechouke mantalite nou », ceux qui ont à cœur la défense du créole ne semblent pas avoir pris au sérieux la croisade de Gérard-Marie Tardieu visant à faire du créole la « seule langue officielle » d’Haïti à l’exclusion du français. Et comme pour conjurer le silence, pourtant salutaire, qui a suivi la parution de « Yon sèl lang ofisyèl » (« Une seule langue officielle »), le quotidien Le National, daté du 26 septembre 2019, vient de lui faire l’amabilité d’un entretien sous le titre « Gérard-Marie Tardieu : « kreyòl la ofisyèl sou papye sèlman».

Paru dans Le National  du 7 juin 2018, notre article « Le créole, « seule langue officielle » d’Haïti : mirage ou vaine utopie ? » met en lumière un aveuglement volontaire et têtu chez ceux des bilingues haïtiens éduqués en français qui nient avec légèreté le caractère bilingue de notre patrimoine linguistique biséculaire. Notre article ciblait l’inanité de l’aveuglement volontaire chez ceux qui –au premier chef Gérard-Marie Tardieu–, confondent la juste et nécessaire défense du créole et le mirage de l’unilatéralisme créolophile. Celui-ci étant porteur d’une grande confusion, il y a lieu de revenir sur les ornières linguistiques de Gérard-Marie Tardieu qui défend, à contre-courant des sciences du langage, l’aveuglement créolophile prêché par une partie des membres de l’Académie créole dont fait partie Gérard-Marie Tardieu.

Quels sont les points essentiels du fondamentalisme créolophile et de l’aveuglement volontaire de Gérard-Marie Tardieu exposés dans l’entretien qu’il a accordé au quotidien Le National le 26 septembre 2019 et paru sous le titre « Gérard-Marie Tardieu : « kreyòl la ofisyèl sou papye sèlman» ? Gérard-Marie Tardieu dénonce avec raison les punitions imposées aux écoliers qui s’expriment en créole à l’école. Il s’inscrit en faux contre l’École haïtienne qui, à force de nier l’identité nationale et le rôle-pivot du créole, dépersonnalise l’écolier et forme des non-citoyens vecteurs de corruption. Pour lui, le premier « ennemi » de la langue créole est le ministère de l’Éducation nationale qui accorde davantage de points au français lors d’examens officiels (« Mwen di byen fò byen wo premye lènnmi lang kreyòl la se ministè Edikasyon nasyonal la »). Il dénonce les « abus » dont le créole est « victime » (« (…) yo fè abi sou lang kreyòl la, yo diminye lang kreyòl la, fyète nasyonal yon peyi ki pa gen fyète lang li (…) ». Il dénonce le « scandale » présumément perpétré par des fonctionnaires du ministère de l’Éducation nationale qui « travaillent pour la France » (« (…) se eskandal, kote nan ministè Edikasyon nasyonal gen moun se pou Lafrans y ap travay (…) »). Pince sans rire, Gérard-Marie Tardieu expose combien il « regrette » qu’on lui ait appris le français lorsqu’il était enfant (« Mwen kapab di wi mwen regrèt se te franse lè m te timoun yo te aprann mwen. »; il aurait préféré apprendre l’anglais et l’espagnol à l’école (« (…) anverite mwen ta pito se angle avèk espayòl mwen te aprann lekòl. », suggérant explicitement que ces deux langues remplacent de facto le français en Haïti. Sans en faire la démonstration, l’auteur de « Yon sèl lang ofisyèl » soutient que les enfants ne maîtrisent ni le français ni le créole (« Timoun yo pa metrize ni franse, ni kreyòl la ». Sans doute l’une des rares personnes en Haïti à croire que la population haïtienne supporte l’Académie créole (« Popilasyon an kwè anpil nan Akademi kreyòl Ayisyen an », Gérard-Marie Tardieu affirme que celle-ci doit conduire une « révolution sociale » aux quatre coins du pays (« Se yon revolisyon Akademi an gen wòl pou li limen nan 4 kwen peyi a »), comme pour conjurer les « caprices » et la « folie de parler français » (« foli pale franse » (…) et se défaire des « chaînes de l’esclavage mental » induit et entretenu par la « langue du colon », le français. Croyant à tort que l’Académie créole serait une institution d’aménagement linguistique, Gérard-Marie Tardieu estime qu’elle a l’obligation d’œuvrer pour que les citoyens reçoivent tous les services en créole (« Akademi an gen obligasyon fè kreyòl la sèvi toupatou pou bay pèp la tout sèvis li bezwen nan lang li »), dénonçant du coup le fait que, selon son « analyse », dans la réalité l’État haïtien ne reconnaîtrait que le français comme langue officielle. Réécrivant dans la confusion l’article 5 de la Constitution de 1987, Gérard-Marie Tardieu pose que le créole serait « LA SEULE langue qui unit tous les Haïtiens » (« (…) se sèl lang ki simante tout ayisyen »), alors même que notre loi-mère dit plutôt, en son article 5, que « Tous les Haïtiens sont unis par une langue commune : le créole. Le créole et le français sont les langues officielles de la République ». L’auteur de « Yon sèl lang ofisyèl » pose, sans analyse sérieuse, que l’École et la langue française seraient responsables de la « division » de la société (« (…) yon lekòl ki ap kreye divizyon menm jan franse a kreye divizyon pami nou ». On reconnaît là l’une des affabulations du populisme démagogique qui tente de faire croire que la langue française est responsable des maux de la société haïtienne, gommant ainsi la configuration historique des classes sociales en Haïti. Prenant le contre-pied de l’article 5 de la Constitution de 1987, Gérard-Marie Tardieu soutient qu’il n’y a aucune raison ni nécessité pour que le français soit l’une des langues officielles d’Haïti : « Pa gen rezon pou franse lang ofisyèl. Pa gen okenn nesesite pou jodi a franse ta yon lang ofisyèl Ayiti ». Seuls nos « complexes » et nos « préjugés », affirme-t-il, sont au fondement de la co-officialité de la langue française en Haïti (« Sèlman konplèks nou yo ak prejije nou yo kapab esplike anòmali sa a, bagay dwategòch sa a »). Reconnaissant malgré lui et seulement du bout des lèvres qu’Haïti dispose d’un « héritage documentaire » en français depuis l’Indépendance de 1804, Gérard-Marie Tardieu ne voit aucune raison de faire d’Haïti un « pays bilingue » (« nou gen yon eritaj dokiman franse depi endepandans nou. Men, sa pa konstitye yon rezon pou nou vle fè peyi a yon peyi bileng, yon peyi ki gen bezwen 2 lang ofisyèl »).

Dans l’article « Gérard-Marie Tardieu : « kreyòl la ofisyèl sou papye sèlman», l’auteur de « Yon sèl lang ofisyèl » peine à convaincre le lecteur. Dogmatique et sectaire plutôt qu’analytique, son propos fait appel à une énumération de poncifs qui n’éclairent pas le lecteur et qui sont destinés à conforter l’unilatéralisme créolophile et l’aveuglement volontaire de certains bilingues haïtiens.

D’entrée de jeu il y a lieu de préciser que l’idée centrale défendue par Gérard-Marie Tardieu est anti-constitutionnelle. Dépourvu d’arguments linguistiques, Gérard-Marie Tardieu n’a pas hésité à trafiquer –à réécrire—l’article 5 de la Constitution de 1987 pourtant votée à la majorité par référendum. Il se substitue à la population, croyant par cet illusoire subterfuge pouvoir exclure le français langue co-officielle et obtenir, il ne dit pas comment, l’unilinguisme créole. Ainsi, instituer un plaidoyer pour « Yon sèl lang ofisyèl » en Haïti est essentiellement une posture anti constitutionnelle puisque l’article 5 de la Constitution de 1987 consigne que le pays dispose de deux langues officielles, le créole et le français. En accordant le statut de langue officielle aux deux langues, les constituants de 1987 ont explicitement inscrit dans la Loi-mère la réalité de notre patrimoine linguistique bilingue. Gérard-Marie Tardieu –qui prend le contre-pied du vote référendaire massif de la Constitution de 1987–, entend donc, seul, se substituer aux constituants de 1987 et, dans la plus improductive confusion théorique, il prêche l’unilatéralisme linguistique en croyant ainsi mieux défendre le créole. Fantaisiste et borgne, l’unilatéralisme linguistique de Gérard-Marie Tardieu pourrait éventuellement –s’il était pris au sérieux, ce qui est loin d’être le cas–, inciter le Parlement haïtien à voter un amendement constitutionnel dévastateur au sens où le « droit à la langue », qui est un droit majeur de l’ensemble des locuteurs haïtiens (unilingues et bilingues), serait escamoté au profit d’une vision réductrice de la situation linguistique au pays. En cela également, l’unilatéralisme linguistique de Gérard-Marie Tardieu est toxique et pourrait conduire l’État haïtien sur une voie de garage, un cul-de-sac dans lequel les droits linguistiques de l’ensemble de la nation seraient niés sinon évacués.

À l’instar de certains locuteurs bilingues créole-français bien éduqués en français, l’auteur de « Yon sèl lang ofisyèl » s’emploie à nier la réalité de notre patrimoine linguistique bilingue. Pareil déni de la réalité historique ne résiste pas aux faits observables : il suffit de rappeler que l’Acte de l’Indépendance de 1804, rédigé et proclamé en français, est le premier document officiel de la jeune République d’Haïti. Considéré comme la première intervention implicite de l’État dans la vie des langues au pays, il précède les nombreux traités, lois, décrets, règlements, conventions, divers textes juridiques, etc. rédigés et/ou adoptés en français au cours des ans. Sur les registres de l’oral et de l’écrit, notre patrimoine linguistique bilingue a su exprimer et accompagner les différents dispositifs de l’identité nationale, et il est illusoire de vouloir réduire l’identité nationale à sa seule dimension linguistique. Le déni de la réalité de notre patrimoine linguistique bilingue est donc le mince drap sous lequel s’abritent quelques locuteurs créole-français dépourvus d’arguments linguistiques mais qui s’emploient à exclure le français du paysage linguistique haïtien au motif qu’il serait une « langue étrangère » ou la « langue du blanc » ou la « langue du colon » (voir là-dessus notre article « Faut-il exclure le français de l’aménagement linguistique en Haïti ? » (Le National, 20 août 2017) ; voir aussi notre texte « Le patrimoine linguistique bilingue d’Haïti : promouvoir une vision rassembleuse », Le National, 25 mai 2018).

Haïti est donc riche d’un patrimoine linguistique comprenant le créole, langue parlée par la totalité de ses locuteurs natifs, et le français, langue très minoritairement maternelle et majoritairement seconde apprise à l’école. Selon l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) Haïti comptait, en 2010, 4 279 000 locuteurs du français, mais en l’absence d’une enquête démolinguistique conduite par une institution nationale, ces chiffres de l’OIF et du PNUD doivent être considérés avec prudence car nous ne sommes pas renseignés sur la méthodologie employée (Sources : Rapport sur le développement humain (PNUD, 2010) et World Population Prospects – The 2008 Revision (Division des affaires économiques et sociales des Nations Unies, 2008).

Tel que rapporté plus haut dans cet article, Gérard-Marie Tardieu soutient qu’il n’y a aucune raison ni nécessité pour que le français soit l’une des langues officielles d’Haïti (« Pa gen rezon pou franse lang ofisyèl. Pa gen okenn nesesite pou jodi a franse ta yon lang ofisyèl Ayiti »). Contrairement à cette hasardeuse assertion, ce sont les faits historiques qui expliquent et justifient la réalité de la co-officialité du français et du créole en Haïti. En fondant le nouvel État en 1804, les Pères de la nation, auparavant officiers de l’armée française, ont institué un usage dominant de la langue française –sans toutefois la proclamer langue officielle–, dans toutes les sphères de l’Administration publique, dans les relations entre l’État et ses administrés et dans les embryons du système scolaire hérité de la France. Le passage d’une société esclavagiste et coloniale à une République indépendante de la France s’est donc effectué dès les premiers instants sur le mode du refoulement et de la minorisation de la langue maternelle des nouveaux libres, le créole, vers les mornes et dans le système de plantations reconstitué presqu’à l’identique pour répondre aux exigences de la centralisation administrative du pays et aux besoins de la militarisation à grande échelle du nouvel État encore menacé par l’Europe esclavagiste. C’est précisément l’usage dominant du français et la minorisation institutionnelle du créole que la Constitution de 1987 entendait déconstruire en consignant la co-officialité du créole et du français en Haïti.

Le lecteur attentif aura bien noté que Gérard-Marie Tardieu, prédicateur de « Yon sèl lang ofisyèl », ne plaide pas pour l’aménagement linguistique en Haïti –et encore moins pour une compétente didactique du créole dans le système éducatif haïtien. Tout occupé à énumérer nombre de clichés sur la situation linguistique du pays, il ne plaide pas pour l’élaboration et la mise en route d’une véritable politique linguistique éducative basée sur les « droits linguistiques » et le « droit à la langue maternelle » créole. Dans l’entretien qu’il a accordé au National le 26 septembre 2019, « Gérard-Marie Tardieu : « kreyòl la ofisyèl sou papye sèlman», Gérard-Marie Tardieu se révèle tout à fait ignorant des exigences portées par les « droits linguistiques » et le « droit à la langue maternelle » créole. C’est sans doute en cela que réside la toxicité de sa croisade pour « Yon sèl lang ofisyèl », et l’on comprend ainsi pourquoi, alors même qu’il est un bilingue créole-français éduqué en français, il s’oppose à la perspective du bilinguisme institutionnel en Haïti.

En définitive, c’est précisément à cette mal-vision des créolistes fondamentalistes que répond avec hauteur de vue le romancier et essayiste Lyonel Trouillot lorsqu’il pose, avec rigueur, que « La seule politique linguistique pouvant corriger le déficit de citoyenneté perpétué par la situation linguistique d’Haïti me semble être la construction à moyen terme d’un bilinguisme créole-français pour l’ensemble de la nation. La tentation facile de considérer le français comme une langue étrangère comme une autre, l’anglais par exemple, me semble un refus délibéré de tenir compte d’une donnée fondamentale : la nécessité de préserver la spécificité culturelle de notre État nation dont l’une des composantes est le patrimoine linguistique. » (Lyonel Trouillot : « Ki politk lengwistik pou Ayiti ? Le Nouvelliste, Port-au-Prince, 7 juillet 2005).

 

Montréal, le 30 septembre 2019