La vulgarité dit toujours Je …

( Citation de Lionel de Fonséka )

— Par Roland Tell —

Comment allait-il explorer le sens de l’interview, qu’il venait d’avoir avec le Président ? Jeune journaliste dans les sources primevales de la vie politique, comment allait-il décrire la longue communication présidentielle, dont il avait du mal à en préciser le statut et les intentions ? Le champ en était-il de l’ordre du vouloir-faire-savoir ou du vouloir communiquer ?

Tout était pourtant là, dans la totalité des notes prises, en fragments brisés, comme autant de captures dans le flot des propos tenus, tour à tour contre la vieille garde de son parti, contre les prédécesseurs au pouvoir, même contre les alliés du moment. Certes, les diatribes, proférées ici ou là, procurent autant d’informations sur l’atmosphère des débats, sur l’insécurité et l’angoisse personnelles, en une sorte de métalangage “créole-français”, qu’il importe maintenant de transcoder au mieux.

Cela signifie que l’interview-article envisagé, à partir de la collection d’interprétations, d’injures, de fureurs, proclamées, devra donc faire l’objet d’une analyse pertinente, à partir des caractéristiques communes aux groupes incriminés. Mais alors qui a-t-il de commun entre les Patriotes historiques, et les opposants actuels de l’Assemblée ? La mise en oeuvre du principe de pertinence devra nécessairement réduire au maximum la narrativité de l’entretien, en retenant donc ce qui est pertinent, notamment ce qui rend mieux compte de l’activité centrale du Président, laissant, en dehors du champ de gouvernance, les matériaux des discordes politiques, qui risquent de créer beaucoup de mal, et de malaise, aux uns et aux autres de la communication totalisante fournie, avec ses interprétations politiciennes, ses points de vue divergents, voire ses intrigues, et ses drames de partisans !

Il importe donc de s’astreindre à un travail de mise en ordre, au sein d’un article cohérent, avec toute la perfection qu’il faut à l’art d’ennuyer le lecteur. Il faut bien cela, au niveau rédactionnel, suivant d’ailleurs les directives du rédacteur en chef, pour qui seul compte le processus créateur, l’élaboration de la forme, donc une certaine alerte tranquillité !

En quelques semaines de fonction, notre jeune journaliste a bien intégré la loi du journal, où le degré de camouflage reste proportionnel au degré de l’à-peu-près en journalisme ! Combien de fois n’a-t-il pas entendu ce conseil : ” Pour que tu prospères dans ce métier, il faut que s’approfondisse en toi le sens du recul, de la distanciation, par rapport aux autres et à toi !”

En suivant cette ligne de direction, il a peu à peu appris à renoncer à la croissance de l’esprit d’objectivité. De telles paroles n’aident-elles pas à comprendre le désintéressement de l’activité journalistique ? Et pourtant, rendre compte, de façon impersonnelle, de la communication politique d’un Président, dont le moi est en permanence centré sur lui-même, qui dit toujours je – le je de l’égoïste et du tyran expansif, cherchant à conduire tout et tous avec une hécatombe de paroles, à engendrer l’avenir de la Martinique, à partir de ses seules entrailles.., c’est donc à partir de la plume d’un journaliste qu’il lui faut étancher toute sa soif de gloire !

Comment, après cela, refaire en soi les motivations nécessaires, pour comprendre la Martinique, et sa jeunesse qui souffre ? Est-ce que, face à tout cela, la destinée du journaliste est un sacrifice de soi continuel, une continuelle extinction de son talent, afin de plaire et complaire à l’égocentrisme de gouvernants, usuriers du pouvoir depuis des décennies, auteurs de toutes les mésaventures de l’histoire politique, dont, par exemple les déviations idéologiques, pour, comme ils disent “s’offrir en sacrifice au peuple !” Dans ce but d’ailleurs, il faut voir comme ils se ménagent, tantôt se nourrissant des valeurs médicinales de Cuba, tantôt courant nuitamment sur les vaguelettes des rivages caillouteux de Grand Anse, en un incessant travail de rajeunissement, s’efforçant de combattre contre le temps de la vieillesse, contre le destructeur cruel couteau du quatrième âge ! N’est-ce pas que leur sang a de plus en plus tendance à couler à l’envers de leurs veines, du fait que le vertige de l’échec s’est saisi de leur personne ? Paraphrasons le poète Max Jacob, en demandant : ” ne sont-ils pas mourants d’avoir compris que la Martinique n’est d’aucun prix ?”

Paroles de budget, certes, entraînant une servitude excessive pour la Collectivité ! C’est tout à fait d’actualité, d’ailleurs, et tout à fait dans l’ordre d’une gestion à l’esclavage – maladie bien connue de l’engeance actuelle des dissipateurs, qui se propagent à Plateau Roy, pour y produire la pénurie, l’échec, le trouble, comme le corps humain produit le vomi et la bile. Quelle médecine, non pour y remédier, mais pour les éliminer ?

Mais revenons à l’article de notre jeune journaliste. Certes, l’interview réalisée n’aura pas de sincérité discursive, pas d’analyse naturelle, pas de distribution polémique. Il restera donc au niveau superficiel, telle la représentation d’un personnage, se proclamant héros manifesté par son oeuvre politique. Un tel phénomène de rédaction est ici la tendance générale, c’est l’héroïsme frauduleux de l’égo centré sur soi. Inutile donc de rendre compte des désordres, des manques, qui obscurcissent la vie politique martiniquaise ! Hélas, il n’y a pas d’erreur plus infortunée que de laisser aller la descente vertigineuse de la Martinique, en pleine zone de banqueroute !

Quelle conclusion produire, pour tenter de faire mieux, au yeux du rédacteur en chef, pour ne pas abîmer le sujet initial de montrer le miroir du journal au Président, afin qu’il s’y mire à loisir, en racontant ses dons et ses mérites ? Hélas, la conviction du jeune journaliste reste la plus forte. Son talent n’est pas une marchandise, dont l’estimation se proclame par la langue des supérieurs. C’est pourquoi une idée lui vient, afin de clôre l’article : pourquoi le Président ne retournerait-il pas à son parti, pour survivre toujours vert, en son quatrième âge ? Hélas, les anciens du mouvement ne sont-ils pas venus entonner un hymne funêbre, endormant à jamais celui-ci ? Oui, ils refusent de se courber devant ses transgressions, et ses abus de pouvoir. Heurtés et meurtris qu’ils sont de la méchanceté présidentielle, de la mégalomanie comme seule boussole dans la procession des années, ils lui rappellent les dernières législatives de malheur, le chagrin qui les frappe, leurs coeurs blessés de partisans fidèles. Aussi réclament-ils désormais paiement des trahisons du Président, paiement par des réunions normales de toutes les instances du parti. Ô le bienfait du mal partout engendré ! Le Président revient pour être châtié !

ROLAND TELL