La rhétorique de la « Terreur »        

Par Georges Trésor —

Assez étrangement, l’engagement du collectif contre l’obligation vaccinale en Guadeloupe emprunte sous un certain aspect à la Révolution française. Pas dans son contenu moral et politique, mais dans sa rhétorique. Une rhétorique symbolisant la période sans doute la plus sombre et la plus controversée de l’histoire de la Révolution. Celle de la terreur. Une politique mise en place par les Montagnards afin d’éliminer au moyen de méthodes radicales les opposants à la Révolution.

Ainsi, lorsque Gaby Clavier établit une distinction entre la liberté défendue par le collectif et la liberté des « autres », son point de vue renvoie à la célèbre phrase de Saint-Just : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ». Cette formule n’a pas de sens moral ou civique. Elle a un sens politique. Il faut la comprendre comme une arme de guerre destinée à faire taire les ennemis contre-révolutionnaires et royalistes de la liberté. Elle a la vengeance pour support.

C’est ce même sentiment de vengeance qui anime Gaby Clavier pour hiérarchiser la liberté en justifiant le droit de priver de liberté d’accès au centre hospitalier celles et ceux qu’il désigne comme étant les ennemis de la liberté défendue par le collectif. Dans cette configuration guerrière, puisque « la guerre est déclarée », il ne paraît pas du tout illégitime à Gaby Clavier de défendre la liberté en la refusant à d’autres.

Sous la Révolution, la terreur fut le prolongement logique de cet état d’esprit. Et c’est Élie Domota qui assume cette évolution lorsqu’il dit vouloir « instaurer la terreur » pour faire valoir les revendications du collectif. Mais, que l’on ne s’y trompe pas. La terreur n’est jamais seulement à usage externe. Elle est surtout à usage interne. Ainsi sous la Révolution française, les victimes les plus marquantes de la terreur ont été les révolutionnaires eux-mêmes. La Révolution « a dévoré ses propres enfants ».

Manifestement le mouvement animé par le collectif en Guadeloupe n’a pas d’assise populaire. Sa brutalité, son caractère exclusif remuent obligatoirement les consciences. Y compris dans les rangs des membres du collectif. Et c’est la terreur, la peur d’être désigné comme traître à la cause, qui poussent nombre d’entre eux à s’enfermer dans une logique de contestation défiant toute rationalité.

Pour l’heure, notre épisode « révolutionnaire » a plutôt l’air d’avoir pour finalité le chaos.

Georges Tresor

PS de JD:

J’ai lu dans le Monde un article affirmant que deux responsables syndicaux du collectif martiniquais sont  morts du covid. L’un avait 62 ans et l’autre 58 ans. Nous exprimons toutes nos condoléances à leurs familles.

Selon le journal, les syndicalistes ont accusé le Préfet d’être à l’origine de cette  contamination, à la suite d’une réunion, car le préfet a lui aussi eu le Covid. Pour les syndicalistes, c’est la preuve que le vaccin ne protège  pas. Le Préfet a répondu, selon le Monde, qu’il a eu une forme  très légère compte tenu qu’il était  vacciné. Un de mes amis  anti-vaccin me dit que cela signifie que le vaccin est fait pour les Blancs et pas pour les Noirs. Je suis resté a ba ba ! Après l’envoi de mes newsletter je reçois un courrier abondant surtout de la part des antivaccins. Je ne réponds pas bien sûr. Une personne m’a écrit pour me  dire  qu’elle était pour la science mais contre les scientifiques qui selon elle serait tous au service des bigpharma. J’en conclus, à tort peut-être, qu’il faudrait une science sans scientifiques et une médecine sans médecins. Faudrait-il confier la science à Dieu ? Les croyants qui interviennent sur les ondes disent tous qu’il ont peur du vaccin mais que le virus relève de la volonté de Dieu. “La volonté de Dieu disait, le philosophe Spinoza, cet asile de l’ignorance”

Je ne réponds pas car cela ne sert à rien. Je m’explique : les antivax sont souvent dans une logique dite complotiste. On pose  le “système” comme le Mal. Cela relève d’une problématique des affects et non d’une critique du système capitaliste comme le fait Marx. A partir de là, nous sommes dans une logique paranoïaque, très courante aux Antilles sans doute due au passé esclavagiste. On part d ‘une certitude complotiste et à partir de  là on développe toute une série de “déductions” c’est-à-dire des “biais cognitifs”, opposés à la rationalité et constituant ce que Jacques Généreux appelle de la bêtise. Ces idées spontanées sont contraires au jugement. Nous tombons tous dans ces  travers. Je comprends mieux l’angoisse des soignants qui ont peur de se faire vacciner. Ils ont  besoin d’une aide psychologique. Qu’ils n’aient pas peur du vaccin. Qu’ils fassent comme l’immense majorité de leurs collègues et comme les dirigeants du collectif qui sont en partie vaccinés. Qu’est-ce qui nous sauve de ces travers cognitifs ? Sapere aude, disait Kant ose penser, fais usage de ta raison, ce qui pour lui est au fondement des Lumières.

Celles-ci sont à peine clignotantes aujourd’hui  dans nos pays. Le syndicalisme en Guadeloupe traverse une  crise grave pour  des raisons que je n’ai pas le  temps de développer ici. L’intelligence collective à déserté notre société. Ce qui me donne de l’espoir c’est ce petit mot que m’a envoyé mon ami Bernard Phipps, avec qui j’avais suspendu toute discussion concernant le vaccin et l’hydroxychloroquine. Il n’est toujours pas vacciné. Il m’autorise à rendre publique sa petite lettre :

“Très intéressante ta réflexion Jacky et ta proposition de sujet de philo pour nos candidats au baccalauréat et plus largement pour nourrir la réflexion sur l’épisode que nous traversons au plan mondial et la manière dont elle se traduit singulièrement chez nous. Attends encore avant de monter à Matouba. Pourquoi Matouba d’ailleurs ?”

Je rappelle que j’avais proposé comme sujet de réflexion pour les classes de philosophie : Que pensez-vous de  cette affirmation de Gaby Clavier : “Notre liberté n’est pas la  vôtre”. Beaucoup de mes collègues en exercice m’ont avoué que dès le lendemain, les élèves voulaient traiter ce sujet en classe, sans doute sous l’influence de leurs parents qui pensent que ce sujet peut être donné au baccalauréat. Certains m’ont dit qu’ils voulaient aussi participer à cette réflexion. Mon ami Guylub insiste pour que j’ouvre un cours de philosophie pour adultes. Ce que je n’ai plus la force de faire. Mais je leur conseille comme  méthode, avant de  critiquer le point de vue cité, de se demander d’abord quels arguments peuvent militer en faveur de la thèse de Clavier. Penser c’est avant tout penser en se mettant à la place de l’autre. C’est seulement après qu’on pourra développer une antithèse. J’ai reçu un coup de fil anonyme : “Profésè, ou ké vwè, si la libêté mwen ni arguments”. La personne a raccroché. J’ai cru comprendre que c’est Gaby Clavier, parce que j’ai été son professeur. Mais je n’ en ai pas la certitude. Si c’est lui, je lui demande d’attendre. De  laisser les élèves et leurs parents argumenter en fonction de sa thèse. Si de nombreux guadeloupéens et Gaby Clavier se mettent à réfléchir philosophiquement, ce serait bien pour la société civile guadeloupéenne.

Sinon on peut craindre l’annonce de Domota d’instaurer la terreur en Guadeloupe.

Une petite précision : quand je parle de Matouba je parle  d’un lieu le plus élevé de notre pays. Je ne suis pas dans une logique héroïque. Ma référence au Matouba a suscité une mise au point de Jean-Marie Nol qu’il m’a envoyée.

Jacky Dahomay