Chronique d’une adhésion historique et stratégique
— Par Jean Samblé —
L’adhésion de la Martinique à la Communauté des Caraïbes (CARICOM) constitue l’une des évolutions géopolitiques et institutionnelles les plus marquantes de son histoire contemporaine. Elle est l’aboutissement d’un long cheminement, à la fois juridique, diplomatique et politique, qui traduit une volonté affirmée de réinscrire pleinement le territoire dans son environnement caribéen naturel, longtemps tenu à distance par les héritages coloniaux et les cadres institutionnels européens.
Un processus engagé de longue date
Dès 2012, la France donne son feu vert à la demande de la Collectivité territoriale de Martinique (CTM) visant à engager un rapprochement formel avec la CARICOM. Cette autorisation marque un premier tournant, reconnaissant la légitimité pour un territoire ultramarin français de renforcer son intégration régionale. Toutefois, la démarche s’annonce complexe. La CARICOM, créée par le traité de Chaguaramas en 1973, est une organisation intergouvernementale dont les membres à part entière sont exclusivement des États souverains. La Martinique, territoire non indépendant, ne peut donc prétendre qu’au statut de membre associé.
Ce statut spécifique, déjà accordé à d’autres territoires non souverains de la région, permet une participation active aux travaux de la communauté sans remise en cause de l’ordre institutionnel existant. Il n’ouvre ni droit de vote au sein des instances décisionnelles, ni compétence en matière de politique étrangère, et ne modifie en rien le statut de la Martinique en tant que collectivité française et région ultrapériphérique de l’Union européenne.
Une reconnaissance juridique et institutionnelle encadrée
Sur le plan du droit français, cette adhésion s’appuie sur le Code général des collectivités territoriales, qui autorise les collectivités à adhérer à des organisations régionales, sous réserve de l’accord de l’État. Elle s’inscrit également dans le respect du droit européen, sans transfert de compétences ni remise en cause des engagements communautaires de la France.
La phase diplomatique aboutit les 20 et 21 février 2025, lors du 48ᵉ sommet de la CARICOM, organisé à la Barbade. À cette occasion, l’accord ouvrant à la Martinique le statut de membre associé est officiellement signé. Pour les autorités locales, cet acte revêt une portée symbolique majeure. Le président du conseil exécutif de la CTM, Serge Letchimy, parle alors d’un moment « émouvant et historique », évoquant le retour de la Martinique dans son bassin maritime caribéen après plusieurs siècles d’éloignement institutionnel.
Une adhésion saluée à l’échelle caribéenne
La future adhésion de la Martinique est chaleureusement accueillie par les dirigeants de la CARICOM. La Première ministre de la Barbade, Mia Mottley, salue l’entrée prochaine du territoire, premier territoire français à rejoindre l’organisation et septième membre associé. Elle souligne les atouts stratégiques de la Martinique, notamment dans les domaines de la santé, des infrastructures médicales de pointe et de l’expertise technique, déjà mises ponctuellement au service de pays voisins comme Sainte-Lucie, la Dominique ou Saint-Vincent.
Au-delà des aspects techniques, les responsables caribéens insistent sur la dimension humaine et culturelle de cette intégration. Pour Mia Mottley, la CARICOM doit être un espace où les barrières linguistiques héritées de la colonisation sont dépassées, afin de renforcer l’unité caribéenne face aux défis communs : changements climatiques, risques naturels, crises sanitaires et incertitudes géopolitiques mondiales.
Le passage décisif devant le Parlement français
Après la signature de l’accord, l’adhésion doit encore être ratifiée par le Parlement français, notamment à travers le protocole relatif aux privilèges et immunités de la CARICOM. En janvier 2026, le Sénat adopte à l’unanimité le projet de loi autorisant la France à ratifier ce protocole. Ce vote unanime, au-delà des clivages politiques, marque une reconnaissance forte de l’intérêt stratégique de l’intégration régionale de la Martinique.
Les travaux parlementaires mettent en lumière un constat largement partagé : les territoires français de la Caraïbe souffrent d’un déficit historique d’intégration régionale, qui freine leur développement économique et limite l’efficacité des coopérations face à des enjeux transfrontaliers majeurs. L’examen du texte par l’Assemblée nationale, prévu dans la continuité du processus législatif, doit permettre l’officialisation complète du statut de membre associé.
Un levier de développement et de transformation économique
L’adhésion à la CARICOM s’inscrit dans une stratégie de transformation du modèle économique martiniquais. Les autorités locales souhaitent dépasser un schéma de dépendance historique centré sur l’Europe et promouvoir une dynamique d’échanges régionaux plus équilibrée. Serge Letchimy plaide notamment pour l’émergence d’un « triangle du progrès » reliant l’Europe, l’Afrique et la Caraïbe, en rupture avec les logiques anciennes du commerce triangulaire.
Concrètement, cette intégration vise à faciliter les échanges commerciaux, à lever certains obstacles réglementaires, et à renforcer la connectivité aérienne, maritime et numérique au sein du bassin caribéen. Elle ouvre également la voie à des accords bilatéraux entre la Martinique et les États membres de la CARICOM, dans des domaines tels que l’économie, la formation, la culture ou la recherche.
Une ambition régionale au service des générations futures
Au-delà des enjeux économiques, l’adhésion à la CARICOM est perçue comme une opportunité majeure pour la jeunesse martiniquaise. Elle offre de nouvelles perspectives de mobilité, d’ouverture culturelle et de coopération universitaire et professionnelle. Elle participe également à la construction d’une identité assumée, à la croisée des appartenances : européenne, française et caribéenne.
Ainsi, l’entrée de la Martinique au sein de la CARICOM symbolise un retour à la Caraïbe, une réappropriation de son espace régional et une volonté de contribuer activement à la construction d’un avenir commun avec les peuples caribéens, fondé sur la solidarité, la coopération et la reconnaissance d’une histoire partagée.
