La France et ses esclaves. De la colonisation aux abolitions, 1620-1848 de Frédéric Régent

 

Esclavage, colonisation.  Blessures françaises

Qualifié par le Parlement de  » crime contre l’humanité « , l’esclavage devient un sujet de société – sans cesser d’être un objet d’histoire. Frédéric Régent publie une synthèse magistrale de ce douloureux passé. Parallèlement, un dictionnaire passe en revue tous les aspects de la vie quotidienne dans la France coloniale. Longtemps occultée, la question de la servitude en terre d’islam commence à intéresser des chercheurs. Qualifié par le Parlement de  » crime contre l’humanité « , l’esclavage devient un sujet de société – sans cesser d’être un objet d’histoire. Frédéric Régent publie une synthèse magistrale de ce douloureux passé. Parallèlement, un dictionnaire passe en revue tous les aspects de la vie quotidienne dans la France coloniale. Longtemps occultée, la question de la servitude en terre d’islam commence à intéresser des chercheurs.

 

C’est une très vieille histoire, dont subsistent peu de vestiges : à partir du début du XVIIe siècle, 4 millions d’êtres humains ont connu l’esclavage sur des terres françaises. La moitié d’entre eux avaient été capturés en Afrique puis envoyés à fond de cale sur des navires négriers, en direction des colonies. Les autres étaient nés sur place.

Privés de toute personnalité juridique, les esclaves étaient condamnés à subir l’arbitraire de leurs maîtres. En 1848, le gouvernement français décida de mettre un terme à ces traitements inhumains ; pendant plus d’un siècle, la République glorifia cet acte d’humanité, sans jamais parler des souffrances qui l’avaient précédé.

La question du passé esclavagiste de la France est revenue au premier plan ces dernières années, grâce au dynamisme de la recherche et à l’action déterminée d’associations d’habitants des anciennes colonies esclavagistes. En 2001, le Parlement vota une loi qualifiant l’esclavage et les traites atlantiques de  » crimes contre l’humanité « . Ce texte s’est retrouvé au coeur de l’actualité en 2005, lorsqu’il servit de fondement juridique à une plainte contre l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, auteur des Traites négrières, essai d’histoire globale (Gallimard, 2004 et  » Folio « ), déposé par un collectif d' » Antillais, Guyanais et Réunionnais « , qui l’accusaient de contestation de crime contre l’humanité. Dans le même temps, des associations de  » descendants d’esclaves «  parvenaient à perturber les célébrations officielles du bicentenaire de la victoire napoléonienne à Austerlitz, au nom du souvenir du rétablissement de l’esclavage par le Premier Consul, en 1802. Cette exposition au grand jour du passé esclavagiste de la France, en plein débat sur le  » rôle positif  » de la présence française en Afrique du Nord, ajouta encore à la confusion.

L’esclavage français était devenu un  » sujet de société « . Mais aucune synthèse générale n’existait à ce jour, malgré l’incontestable vitalité de la recherche sur la question. C’est pourquoi il faut saluer le travail entrepris par Frédéric Régent, jeune enseignant à l’université des Antilles et de la Guyane, auteur d’un remarquable Esclavage, métissage, liberté, la Révolution française en Guadeloupe (Grasset, 2004), qui publie, avec La France et ses esclaves, la première histoire générale de l’esclavage français.

 » Etant à la fois descendant d’esclaves et de colons « , Régent entend livrer ici une synthèse méthodique et dépassionnée du phénomène :  » L’historien ne peut pas se contenter d’écrire uniquement la souffrance des 4 millions d’esclaves qui ont vécu dans les colonies du royaume. Il se doit d’expliquer les mécanismes ayant permis à une minorité de colons (…) de dominer une majorité d’esclaves. « 

Renonçant à la facilité d’un découpage chronologique ou géographique, Frédéric Régent procède par étapes :  » Comment devient-on esclave ? Quelle condition subit-on, pour quelle contribution à la construction de le France (…) ? Comment devient-on français lorsqu’on est esclave ou descendant d’esclave ?  » Ce parti pris permet de mieux mettre en lumière l’enchaînement des faits et les raisons des choix opérés par l’Etat français.

Ainsi, les premières installations de colons, au début du XVIIe siècle, sont le fait d’initiatives privées, bientôt récupérées par la Couronne. L’importation de captifs africains découle de l’échec de la politique de recours aux  » engagés  » blancs, ces volontaires transportés en Amérique en échange de trois ans de servage sur les plantations. N’arrivant pas à créer de vraies colonies de peuplement, la France choisit l’esclavage.

Elle en vint alors à autoriser la Traite, que Louis XIII, dans un premier temps, refusait avec la dernière énergie ( » Jamais une terre française ne connaîtra cet odieux trafic « ). Celle-ci est autorisée en échange de la conversion des captifs. Elle fut bientôt si nécessaire à la survie des plantations que la royauté en vint à la subventionner.

Par deux fois, après la guerre de Sept Ans et après l’indépendance américaine, la France préféra conserver ses esclaves plutôt que ses colonies de peuplement d’Amérique (Québec, Louisiane). La révolution sucrière était passée par là et avait fait des colonies esclavagistes le plus précieux des joyaux de la couronne. En un siècle, ce système d’exploitation était devenu vital pour l’économie française.

Si le lecteur se perd parfois dans le récit des guerres coloniales avec l’Angleterre et la Hollande, l’auteur excelle en revanche à décrire la complexité des rapports sociaux, les rapports de force entre esclaves et maîtres, le lent métissage qui s’opère, et l’apparition du créole.  » La naissance de cette langue nouvelle, parlée par l’ensemble de la population encore aujourd’hui, est le fait majeur de la colonisation « , écrit Régent

A la lumière de cette démonstration, l’abolition de l’esclavage apparaît comme inéluctable : la progressive crispation identitaire des colons blancs, les révoltes incessantes et la crise sucrière ont largement fragilisé le système, facilitant ainsi le combat des abolitionnistes, qui aboutit au décret du 27 avril 1848.

Les planteurs sont indemnisés. Les esclaves affranchis obtiennent, comme seul signe de liberté, un patronyme, attribué par les officiers d’état civil. La parenthèse sanglante se referme. Au nom de l’émancipation des Noirs et de l’abolition universelle de l’esclavage, plusieurs abolitionnistes évoquent le projet d’une conquète de l’Afrique. Une nouvelle colonisation s’annonce, sur les ruines de la première.

 

La France et ses esclaves

De la colonisation aux abolitions, 1620-1848

de Frédéric Régent

Grasset, 368 p., 19,50 €.

   

Le poison du préjugé de couleur

En octobre 1789, Antoine Cournant, professeur au Collège royal, dans une Requête en faveur des gens de couleur de l’île de Saint-Domingue, énonce ce diagnostic implacable :  » On ne le croirait pas si on n’avait pas des preuves sans nombre : les Blancs (…) ont fondé sous le tropique une aristocratie assez dangereuse, et bien moins spécieuse que celle d’Europe : en Europe, c’est la noblesse du nom ; en Amérique, c’est la noblesse de la peau. «  Cournant fait référence à un phénomène qui a bouleversé la physionomie des colonies françaises au XVIIIe siècle : le développement et l’institutionnalisation d’un  » préjugé de couleur « , distinguant, parmi les hommes libres, l’ » aristocratie de l’épiderme «  (les Blancs), des  » sang-mêlé « , alors que le Code noir de 1685 ne faisait aucune différence entre le colon et l’affranchi.

Ce phénomène, parallèle au grand mouvement de réaction nobiliaire qu’on observe au cours du siècle en métropole, a touché toutes les colonies de la Couronne. Mais nulle part il n’eut plus d’ampleur qu’à Saint-Domingue, qui était, à la veille de la Révolution, la colonie européenne la plus prospère. Premier site de production sucrière du monde, la  » Perle des Antilles  » est aussi l’exemple le plus abouti de société esclavagiste. En 1789, 70 000 hommes libres y règnent sur une population de plus de 450 000 esclaves. Chaque année, les navires négriers débarquent 50 000 nouveaux captifs sur ses côtes. Plus encore que dans les autres colonies, le poids économique des  » libres de couleur  » est considérable : ces 28 000 hommes possèdent environ un tiers des habitations, et un quart des esclaves.

Le passionnant ouvrage de Florence Gauthier, L’Aristocratie de l’épiderme, relate le combat pour l’égalité mené en métropole par quelques-uns d’entre eux, de l’ouverture des Etats généraux jusqu’à l’été 1791. Alors que l’Assemblée constituante a accordé une représentation aux colons blancs, les libres de couleur réclament eux aussi de siéger, au nom de la Déclaration des droits de l’homme.

Au premier rang d’entre eux, figure Julien Raimond (1744-

1801). Né à Saint-Domingue, ce fils d’un colon béarnais et d’une riche héritière métisse a fait ses études à Toulouse. Il retourne en métropole en 1785 et y plaide inlassablement la cause des hommes de couleur. A la différence des membres de la Société des amis des Noirs, fondée en 1787-1788, il ne milite pas ouvertement pour l’abolition de la Traite et de l’esclavage. Raimond est un planteur : il n’envisage cette perspective que comme un horizon lointain.

Face à lui, les colons, rassemblés dans le club Massiac, défendent la stricte ségrégation aux colonies. Ils dénient toute légitimité aux libres de couleur, au nom de la pureté du sang. Leur avocat le plus virulent – et paradoxal – est le député de Martinique Médéric Moreau de Saint-Méry (1750-1819), franc-maçon et… métis lui-même, quoique membre à part entière de la classe des colons blancs.

MENSONGES ET PROPAGANDE

Ils ont également des alliés très influents à l’Assemblée, comme Barnave, Adrien Duport ou les frères Lameth. Tout y passe : arguments raciaux (l’infériorité du sang noir), économiques (le spectre de la ruine), politiques (la menace que les colonies déclarent leur indépendance)…

Florence Gauthier relate avec ardeur les étapes de cette lutte acharnée, complexe et ambiguë. Si les citoyens de couleur ont remporté une première victoire le 22 octobre 1789, lorsque l’Assemblée décida d’accueillir une représentation de  » citoyens de couleur « , le parti colonial reprit vite la main, multipliant mensonges et manoeuvres dilatoires. Malgré les prêches enflammés de l’abbé Grégoire ou de Robespierre, sa propagande fut si efficace que l’Assemblée qui vota la Déclaration des droits de l’homme accepta de ne pas la voir appliquée dans les colonies, et en vint même, le 13 mai 1791, à voter un texte qui revenait à  » constitutionnaliser l’esclavage «  !

A l’automne, les colons avaient gagné la bataille en métropole. Mais au même moment, aux Antilles, ils étaient en train de tout perdre. En préférant la solidarité raciale à la solidarité des maîtres, les colons blancs venaient de se priver de précieux soutiens. Et la révolution de Saint-Domingue commençait.

J. G.

 

L’Aristocratie de l’épiderme

Le combat de la Société des Citoyens de couleur, 1789-1791

de Florence Gauthier

Ed. CNRS, 448 p., 22 €.

 

© Le Monde des Livres 09-XI-07

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