A l’Atrium “L’échange” : gagnant/gagnant

— Par Roland Sabra

 A l’Atrium de Fort-de-France

La compagnie de la Comédie Noire, dirigée par le guadeloupéen Jacques Martial, présentait, à Fort-de-France, les 08 & 09 novembre 2007, « L’échange » de Paul Claudel, dans une mise en scène de Sarah Sanders. La pièce existe dans deux versions, écrites à plus de 50 ans de distance.

La version retenue par Sarah Sanders est l’originale, la flamboyante, celle rédigée en 1893. C’est la plus jouée, la seconde, dans laquelle l’influence de Jena-Louis Barrault est sensible, semble imprégnée d’une lecture claudelienne de Teilhard de Chardin.

L’intrigue est connue. Deux couples se rencontrent sur une plage du Nouveau monde. L’un est au service de l’autre. Deux couples donc, l’un composé d’un homme d’affaire, Thomas Pollock Nageoire, immensément riche, figure prototypique de Citizen Kane et d’une actrice sur le retour, Lechy Elbernon, figure prémonitoire des stars hollyvoodiennes, l’autre d’un homme immensément pauvre, Louis Laine, de tout juste vingt ans,  toujours adolescent, forcément, projection rimbaldienne de Claudel lui-même, et d’une femme un peu plus âgée, peut-être un peu frustre mais servante du Seigneur et engagée dans sa parole.

Thomas va proposer à Louis de « lui » acheter Marthe. Posée en ces termes, et c’est l’intelligence de Sarah Sanders de l’avoir comprise, la question de savoir si l’on peut vendre ou acheter un être humain, renvoie, particulièrement aux Antilles, à un passé on ne peut plus douloureux. Louis Laine est un enfant du métissage «  J’ai du sang Indien dans les veines » dit-il. Claudel le décrit comme : « … le jeune sauvage,[…], cet affamé de l’horizon, réfractaire à toute discipline, à toute entrave et à tout ordre imposé, quel poète,[…], quel mâle,, enfant d’homme ne le porte en lui. » Ce qu’incarne avec justesse Vincent Byrd Le Sage, mal nommé pour l’occasion, puisqu’il est sommé par la mise en scène d’explorer les plages de l’adolescence insoumise. L’originalité de Sarah Sanders consiste, lors de la distribution, à confier le rôle de Marthe à une comédienne noire. A la petite paysanne mal dégrossie de l’origine se substitue une Marthe très antillanisée en la personne de la guadeloupéenne Martine Maximin. « Marthe, c’est l’âme en ce qu’elle a de meilleur. C’est une fidélité avec nous de la femme. C’est cette compagne qui ne nous abandonne qu’à la mort de la conscience, cette voix tendre, suave, pleine d’autorité aussi, qui nous conseille le bien. Son autre nom est Douce-Amère.[…] Mais elle aussi en ce Monde est une exilée. » ( id.) Le rôle de Lechy Elbernon, pas facile à jouer -comment jouer à jouer?- est confié à la comédienne et metteur en scène au métier affirmé  et confirmé Laurence Février. Elle incarne « une promesse qui ne peut être tenue », une sœur de Louis Laine, une représentation de la « Liberté », « cette liberté dérisoire qui donne sous l’amorce des sens le dérèglement de l’imagination. » ( id.). L’habit de Thomas Pollock Nagoire est normalement endossé par Jean-François Prévaud, qui indisponible ce soir là était remplacé au pied levé par un autre comédien Patrick Simon. On retiendra de lui des accents empruntés à l’immense Jean-Quentin Chatelain qui lui donnait l’apparence d’un personnage venu tout droit d’une scène de Claude Régy. Il a tenu le rôle avec cette distance « régyenne » respectueuse du texte qui déroute si souvent le spectateur novice peu habitué au travail du grand maître. Thomas Pollock Nageoire est tout d’une pièce. « Il est tout animé de cette honnête simplicité qui ne permet pas à un homme de douter de ce qui est bon et ce qui lui paraît bon, c’est l’argent, c’est à dire cet espèce de sacrement matériel qui nous donne la domination du monde moyennant un contrôle exercé sur notre goût de l’immédiat. Il possède ce signe dont parle l’Apocalypse, en qui il est possible de vendre et d’acheter.(id.)

La règle des trois unités est respectée même si les trois actes ont des méthodes d’exposition qui mobilisent, pour l’acte I la comédie, pour l’acte II le drame et pour l’acte III la tragédie. Sarah Sanders en joue avec habileté.. Mais l’intérêt de son travail réussi se situe dans ce qu’elle a su lire du texte de Claudel pour le transposer dans une situation coloniale. La direction d’acteurs précise et pointilleuse a exigé des caractères typés mais jamais caricaturaux. Marthe est donc une antillaise empreinte de religion élevée dans la foi du seigneur. Martine Maximin réalise cette performance de jouer quelqu’un de humble, dont on sent que les mots sont pesés à l’aune de ce qui la transcende et dont elle ne sait pas grand chose, dans la langue solaire, éblouissante de Claudel. Comment dire peu et parcimonieusement quand le verbe est exubérance et magnificence?

Le sens des réalités rêvées de Marthe est l’exact pendant de celui de Thomas Pollock Nageoire sur un autre domaine, de même que résonne chez Louis Laine le propos de Lechy. Le jeu des quatre coins auquel se livrent les comédiens sur scène dans l’acte 2 est un vrai bonheur de ce point de vue. Par ailleurs Sarah Sanders a su éviter avec finesse, l’écueil que constitue le long monologue introductif de Marthe dans l’acte 3. D’abord elle l’a raccourci – coupez ce que vous voulez disait Claudel- et ensuite c’est en voix Off que Marthe l’entame. Voix Off que l’on retrouvera comme une ponctuation lorsque le corps de Laine est ramené à Marthe.

Petites faiblesses du spectacle, les accessoires un peu trop réalistes et pour tout dire inutiles en ce qui concernent l’arbre ( en était-ce un?) et les bois flottés qui encombraient la scène. Les lumières belles et discrètes dans l’ensemble se laissent aller à souligner inutilement le propos comme ces rouges de l’incendie. Mais il est vrai que la scénographie présentée à Fort-de-France était celle d’une troupe en tournée et non en résidence avec les aléas que cela comporte.

Mais cela compte peu au regard du plaisir offert par l’incarnation du verbe claudelien qui plus que de se laisser écouter se laisse entendre. Nous reconnaîtrons sans fausse honte qu’il nous a fallu vieillir pour en arriver à goûter ce plaisir.

Roland Sabra

Mise en scène : Sarah Sanders
Avec :
Vincent Byrd Le Sage
Laurence Février
Martine Maximin

et Patrick SIMON dans le rôle de Thomas Pollock Nageoire