« La désoccidentalisation des savoirs », un livre de Thomas Brisson

Décentrer l’Occident sans renoncer à l’universel

Dans Désoccidentaliser les savoirs, Thomas Brisson propose une analyse nuancée et ambitieuse des circulations intellectuelles entre l’Occident et les sociétés dites du « Sud ». Plutôt que d’opposer frontalement savoirs occidentaux et savoirs non occidentaux, il interroge les conditions dans lesquelles les sciences humaines et sociales se sont diffusées à l’échelle mondiale, transformées au contact d’autres contextes, et parfois retournées contre l’hégémonie dont elles étaient issues.

L’ouvrage s’ouvre sur une série de questions provocantes : peut-on comprendre le capitalisme indien contemporain avec les catégories de Max Weber ? Analyser le suicide au Japon à partir des concepts forgés par Durkheim pour la France du XIXe siècle ? Appliquer sans précaution l’historiographie occidentale moderne à des mondes – arabe ou chinois – dotés de traditions historiques pluriséculaires ? Ces interrogations ne visent pas à disqualifier les sciences sociales européennes, mais à mettre en lumière leur inscription historique et culturelle. Elles soulignent le décalage possible entre des concepts élaborés dans un contexte précis et leur usage dans d’autres univers sociaux.

Pour autant, « désoccidentaliser » ne signifie pas rejeter en bloc les savoirs nés en Europe. Brisson insiste sur ce point : l’enjeu n’est pas d’ériger des frontières intellectuelles étanches ni de substituer un particularisme à un autre. Il s’agit plutôt de faire des outils théoriques occidentaux un bien commun mondial, appropriable, transformable, critiquable. Un concept n’est jamais idéologiquement neutre, mais il peut être mobilisé dans une perspective contre-hégémonique. Les idées circulent, se traduisent, se modifient. Elles ne restent pas la propriété exclusive de leur lieu d’origine.

L’auteur montre ainsi que, bien avant les indépendances politiques, des intellectuels d’Égypte, du Japon, d’Inde ou de Chine ont envoyé des missions d’étude en Europe, traduit des textes, fréquenté les universités du Nord. Leur démarche n’était pas passive. Il ne s’agissait pas d’imiter servilement l’Occident, mais de comprendre les ressorts de sa puissance, notamment scientifique et technique, afin de les adapter à leurs propres sociétés. Cette appropriation a souvent servi de levier pour penser l’émancipation nationale et contester la domination coloniale.

Le cas des sciences sociales est particulièrement révélateur. Importer la sociologie, l’anthropologie ou l’histoire suppose un travail de traduction conceptuelle. Comment dire « société » en japonais ou en arabe lorsque le terme renvoie, en Europe, à une construction théorique spécifique ? La création de nouveaux mots, l’adaptation de catégories existantes, ou leur reformulation à partir de traditions locales (comme la référence à Ibn Khaldoun dans le monde arabe) transforment en profondeur les disciplines elles-mêmes. Loin d’être un simple transfert, la mondialisation des savoirs produit des recompositions.

Brisson souligne aussi l’ambivalence du processus. D’un côté, la globalisation des sciences humaines tend à homogénéiser les cadres d’analyse : mêmes références canoniques, mêmes méthodes universitaires, mêmes standards académiques. De l’autre, elle suscite des revendications d’autonomie intellectuelle, des projets de « modernités alternatives », des tentatives pour fonder une psychologie à partir du bouddhisme ou pour relire les Lumières à la lumière d’une « Renaissance arabe ». Homogénéisation et fragmentation ne s’opposent pas : elles sont les deux faces d’un même mouvement.

L’un des apports majeurs du livre est de dépasser l’affrontement stérile entre deux simplifications. D’un côté, un universalisme naïf qui suppose que les savoirs occidentaux se diffusent naturellement en vertu de leur seule vérité. De l’autre, une critique décoloniale radicale qui tend à voir dans ces savoirs l’expression pure d’un projet impérial et à négliger les appropriations créatives dont ils ont fait l’objet. En retraçant des trajectoires concrètes, des échanges, des emprunts réciproques, Brisson restitue la complexité des circulations intellectuelles.

La désoccidentalisation apparaît alors comme un processus inachevé et dynamique : non pas la substitution d’un centre à un autre, mais la transformation d’un espace scientifique mondial traversé par des asymétries persistantes. Elle invite à reconnaître que les sciences humaines se sont construites dans des contextes situés, tout en étant capables de voyager, de se reconfigurer et de s’enrichir au contact d’autres traditions.

En ce sens, le livre de Thomas Brisson constitue une enquête rigoureuse sur la fabrique mondiale des savoirs. Il rappelle que penser l’universel ne consiste ni à l’imposer ni à l’abolir, mais à le construire dans l’échange, la traduction et la confrontation.

Jean Samblé

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Thomas Brisson

La désoccidentalisation des savoirs

Paru en octobre 2025

La Découverte

Disponible
Prix : 22,00 €
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252 pages – 13,5 × 22 cm
ISBN 978-2-348-08187-3 – octobre 2025