«Kinshasa Kids» : chiards d’assaut

— Par Maria Malagardis —

Congo. Dans «Kinshasa Kids», le Belge Marc-Henri Wajnberg invente une fiction survoltée sur des «enfants sorciers» sauvés de la rue par un musicien lunaire et excentrique.

Ville gigantesque et délabrée de 12 millions d’habitants, Kinshasa, capitale de la république démocratique du Congo (RDC) a inspiré ces dernières années bien des cinéastes étrangers qui l’ont élu comme un eldorado disjoncté de la créativité de rue. Ils en ont fait le décor de documentaires particulièrement réussis, comme Benda Bilili ! (2010), qui raconte l’émergence d’un groupe de musiciens handicapés, ou Kinshasa Symphony (2011), qui évoque le destin d’une formation de musique classique. Mais Kinshasa est aussi la ville de l’Affaire Chebaya, un crime d’Etat ? (2012), le plus politique de tous, qui évoque le procès raté de l’assassinat d’un militant des droits de l’homme.

Kinshasa Kids semble ainsi s’inscrire dans cette lignée de fascination pour la vitalité de la capitale congolaise. Mais, contrairement aux apparences volontairement trompeuses, ce n’est pas un documentaire. Le scénario, «totalement construit», souligne le réalisateur belge, Marc-Henri Wajnberg, utilise simplement les codes du documentaire «pour insuffler plus de vie et de liberté dans la narration».

Eglises. Le résultat est bluffant. Car on doute sans cesse : n’est-elle pas réelle cette scène où un policier prend à partie l’équipe de tournage et réclame «les autorisations de filmer» ? Une caméra filme la scène au ras des jambes, comme si elle était restée discrètement en marche alors que l’équipe est conduite dans un commissariat de fortune, installé dans un conteneur, où un autre flic débonnaire, le visage dissimulé par de grosses lunettes de soleil, attend sa «petite enveloppe», sous le portrait du président et d’une affichette qui promet une «tolérance zéro» face à la corruption. Ce genre de situation relève du grand classique dans un pays où les appétits s’aiguisent vite à la seule vue des Blancs. Pourtant, les deux policiers hilarants qu’on croisera à plusieurs reprises dans le film «sont les seuls vrais acteurs», révèle Wajnberg, «les autres personnages improvisent ou jouent leurs propres rôles».

A commencer par les enfants des rues, qui justifient le titre du film. Ils sont huit, sept garçons et une fille, tous chassés de chez eux car accusés d’être des enfants sorciers, des shegués. Un phénomène inquiétant et bien réel, qui s’est développé ces dernières années en Afrique et singulièrement à Kinshasa. La faute en revient aux églises évangélistes qui ont prospéré sur le terreau de la misère et du désespoir. Dans la seule capitale congolaise, ces sectes qui mêlent transe et prières collectives seraient plus de 3 000. Un chiffre à rapprocher des quelque 30 000 enfants des rues, souvent accusés de sorcellerie par les pasteurs évangélistes qui offrent ainsi une explication facile au malaise ressenti par des familles déstructurées, incapables d’assumer leur progéniture dans un climat de survie (et d’infidélité) permanente.

Magma La première scène de Kinshasa Kids, bien réelle celle-là, évoque justement une de ces séances d’exorcisme. Au milieu d’une foule compacte, on y voit un prêtre «extirper» le diable du corps d’enfants épouvantés. Le spectateur ne tarde pas à partager cet effroi tant est forte l’impression qu’il ouvre vraiment le ventre de l’enfant allongé et en sort un magma de chairs et de membranes ensanglantées : «La séance d’exorcisme est l’une des seules qui relèvent vraiment du documentaire, avec celle de l’accident de voiture et de la bagarre entre les enfants sur le toit. Les deux dernières n’étaient d’ailleurs pas prévues, mais j’avais dit à mon équipe de rester vigilante, de faire toujours tourner une caméra car, dans cette ville, tout peut arriver», se souvient Marc-Henri Wajnberg.

Peu connu en France, il a, en qualité de cinéaste et de producteur, une filmographie hétéroclite où se côtoient une fiction sur un saxophoniste de jazz à Anvers, un documentaire sur l’architecte brésilien Oscar Niemeyer, un autre intitulé le Tour du monde en 80 bières… Wajnberg, comme tant d’autres avant lui, ressent «un véritable choc» en découvrant Kinshasa en 2009. Il y débarque avec le vague projet de faire un film sur un groupe de musiciens. S’étonne de se sentir à l’aise dans cette ville africaine «où personne ne me reproche d’être Belge, comme les anciens colonisateurs», souligne-t-il. Wajnberg va y retourner six fois en s’immergeant volontairement «dans la cité», les quartiers populaires, «sans jamais rencontrer un seul Mundelé [un Blanc, ndlr]». Des rencontres, beaucoup de discussions et quelques hasards qui lui font réaliser que les gens qu’ils croisent sont souvent liés les uns aux autres, lui inspirent alors l’idée de réaliser l’équivalent africain du Short Cuts choral de Robert Altman : un film où différents personnages sans liens au départ finissent tous par se croiser au gré d’un vaste récit speedé.

«Au départ, les enfants des rues n’étaient pas au centre de l’histoire, juste un des fils de la narration», raconte-t-il. Il en auditionne plus d’une centaine, néanmoins. Et se laisse vite subjuguer par ses petites vies précaires qui luttent avec une inventivité incomparable pour survivre dans ce monde sans pitié. Les huit petits héros qui ne se connaissaient pas avant le film, ont chacun une personnalité bien distincte qui fait d’eux des personnages à part entière. Il y a «Michael Jackson», qui rêve de réincarner la pop star, «Emma le tendre», qui veut aider sa maman (sa vraie mère dans le film et dans la vie), Joël, qui, en imaginant une chanson va changer le destin du petit groupe, et, bien sûr, Rachel, la seule fille, la seule aussi qui, a l’issue du tournage, a réellement changé de vie puisqu’elle a été aussitôt recrutée par le Canadien Kim Nguyen pour jouer le premier rôle dans Rebelle, interprétation qui lui a valu l’ours d’argent au dernier Festival de Berlin. «Curieusement, Kin Nguyen a clamé partout que c’est lui qui avait trouvé Rachel dans la rue, alors qu’il l’a découverte en regardant mes rushs à Kinshasa», rappelle Wajnberg, qui note, un peu cynique, que «la loi de la jungle ne se limite pas au Tiers-Monde».

2 avril 2013 à 19:06 (Mis à jour: 3 avril 2013 à 09:19)

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