Les errements têtus de Dominique Domerçant, indocte « historien » de la gastronomie haïtienne
— Par Robert Berrouët-Oriol (*) —
La scène se déroule à Port-au-Prince au lieu-dit La joie de lire, une branlante et comateuse librairie sise à la Rue des Pas perdus et qui, de nos jours encore, reçoit la visite d’improbables lecteurs… Une librairie ? Plutôt une sorte de chétive tour de Babel où s’entassent pêle-mêle de vieux romans ébréchés et jaunis, des rêves endimanchés partis sans laisser d’adresse, des palabres abandonnés au grenier dont on a perdu la clef… Des palabres borgnes, manchots ou cul-de-jatte… Des palabres lourdement indoctes lorsque l’ignorance –en ses plissures sentencieuses, insouciantes et bavardeuses–, brandit ses trompettes et se pare des habits élimés d’une toute virtuelle axiomatique, comme pour mieux masquer la profondeur de son aveuglement…
Oyez, oyez ! La scène se déroule à Port-au-Prince au lieu-dit La joie de lire, où palabrent une petite sizaine de voisins fort occupés à déguster un article paru en Haïti le 10 janvier 2026 dans Le National, « Journal de la soup joumou ? » sous la plume aventureuse et inutilement prolixe de Dominique Domerçant. Alors même que la dégustation avait débuté dans l’allégresse toute œcuménique d’une savoureuse « soup joumou », elle a abruptement pris fin dès l’énoncé du diagnostic du docteur Lafortune accouru au secours des intrépides voisins de La joie de lire. La petite sizaine de voisins, au sortir de l’article paru dans Le National, avait en effet reçu le verdict d’une lecture incomestible, indigeste, voire toxique… Féru d’histoire avec grand H, passionné d’épistémologie et d’herméneutique, le bon docteur Lafortune était ravi. Il avait ouvert les yeux de ses imprudents voisins sur le retour obstiné d’une imposture, la fraude et l’arnaque de la « soup joumou » dans le bol famélique du journal Le National.
Qu’est-ce à dire ? L’on observe au seuil de chaque Nouvel An que l’arnaqueuse affabulation identitaire de la « soup joumou » revient invariablement sur le devant de la scène. Elle est servie d’abondance et selon la même recette totémisée par les maîtres-queux d’une « identité haïtienne » aussi fantaisiste qu’aventureuse et mythomaniaque… Car nous sommes sur le registre du « faux » donné pour le « vrai », celui où le délire idéologique et le verbe hallucinatoire prétendent instituer un discours scientifique sur l’« identité haïtienne ».
L’article de Dominique Domerçant paru dans Le National du 10 janvier 2026, « Journal de la soup joumou ? », expose une turbulente et abondante récolte de clichés, de poncifs et de paresseuses idées reçues –comme si l’ignorance et le déni de la moindre recherche historique permettaient d’accéder à la connaissance scientifique. Voici un florilège des clichés, poncifs et paresseuses idées reçues repérables dans cet article :
« Difficile de ne pas saluer la participation à la fois des anciens promoteurs et contributeurs (publics et privés), autant que les nouveaux acteurs et organisations qui investissent et s’investissent dans la promotion et le partage de la soupe Joumou, la soupe de l’Indépendance chaque début d’année. »
« À travers le Gwoup Konbit, via le Konbit soup Joumou, et les nombreux autres acteurs mobilisés et évoluant en Haïti et dans la diaspora, c’est le pays qui se renouvelle et se réinvente à travers une nouvelle dynamique identitaire, culturelle, citoyenne et solidaire. »
« De quoi sera fait le journal officiel (national et international) de la soupe Joumou d’Haïti ? Pourquoi encourager la création d’un tel outil de communication et instrument de promotion de l’un des premiers symboles de la nation haïtienne ? »
« Depuis le premier janvier 1804, la soupe Joumou demeure l’un des symboles les plus puissants de l’identité haïtienne. Préparée ou servie au premier jour du nouvel an, elle rappelle la proclamation de l’indépendance en 1804 et la victoire contre l’esclavage. Longtemps interdite aux personnes réduites en esclavage, elle était réservée aux colons français ; après la libération, les Haïtiens se la sont [sic] réappropriée comme un acte de dignité et de souveraineté. »
« Dans les villes comme Port-au-Prince, Cap-Haïtien ou Jérémie, la préparation de la soupe devient un acte de résistance culturelle, un moment de cohésion dans un pays fragmenté. »
« De plus en plus, la soupe joumou occupe une place centrale dans la culture haïtienne. Elle est présente dans la peinture, la littérature, la musique et même le cinéma. L’UNESCO souligne que sa préparation « favorise la cohésion sociale et le sentiment d’appartenance ». »
« La soupe devient un pont entre les générations et un marqueur identitaire fort, permettant aux jeunes nés à l’étranger de renouer avec leurs racines. »
[Fausse information, invention] « Depuis cette reconnaissance par l’UNESCO en 2021, la soupe Joumou a également généré une vague de contenus éducatifs et militants, rappelant l’importance historique du plat », (…) « ce bol de soupe incontournable et impayable, un dossier national, un symbole rassembleur, un patrimoine à la fois national et universel. »
« Longtemps interdite aux personnes réduites en esclavage, [la soup joumou] était réservée aux colons français ; après la libération, les Haïtiens se la sont [sic] réappropriée comme un acte de dignité et de souveraineté. [Pour toutes les citations de l’article de Dominique Domerçant, le souligné en italiques et gras est de RBO.]
L’article de Dominique Domerçant illustre une évidente absence de pensée analytique et critique, un lourd déficit de culture historique, ainsi qu’un rachitique enfermement au périmètre d’un ramassis de clichés et de poncifs…
En effet l’examen attentif de l’article de Dominique Domerçant atteste ce qui suit :
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À aucun moment il n’a présenté la moindre étude historique, le moindre document crédible et accessible à l’appui de son hasardeux et fantaisiste « bréviaire » identitaire selon lequel la « soup joumou » serait « l’un des premiers symboles de la nation haïtienne ». Chimérique et fantaisiste, cette scabreuse affirmation ne s’appuie sur aucune étude historique crédible et consultable.
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Dominique Domerçant assène que « Depuis le premier janvier 1804, la soupe Joumou demeure [sic] l’un des symboles les plus puissants de l’identité haïtienne » : ce mantra lourdement déclaratif est pourtant inconnu d’un historien aussi rigoureux que Thomas Madiou –auteur d’une « Histoire d’Haïti » en huit volumes. On ne trouve non plus nulle trace de ce mantra chimérique dans les études historiques de Beaubrun Ardouin, Louis-Joseph Janvier ou Jean Price-Mars…
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En dehors de la moindre étude de terrain, loin du plus simple examen de sources sociologiques et historiques crédibles et consultables, Dominique Domerçant invente une nouvelle fable à la sauce « anthropologique » lorsqu’il se hasarde à affirmer que « De plus en plus, la soupe joumou occupe une place centrale dans la culture haïtienne ». Ce présumé OVNI, vu uniquement par Dominique Domerçant, n’a pas été aperçu dans le ciel d’Haïti par l’Assemblée constituante de 1986 qui a élaboré la Constitution de 1987. Notre Charte fondamentale énumère les attributs républicains d’Haïti et à aucun moment elle n’a servi, dans un « bol patriotique » la ci-devant pseudo « soupe de l’identité haïtienne ».
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La fable selon laquelle la « soup joumou » « Longtemps interdite aux personnes réduites en esclavage (…) était réservée aux colons français » est pure invention de pseudo « historiens » qui n’ont publié aucune étude historique à l’appui de cette chimère. On cherchera en vain, sur le site Web d’une présumée « historienne » ardente propagandiste de la pseudo « soupe de l’identité haïtienne », la moindre recherche scientifique de référence sur ce sujet… Ce site Web, qu’aucune recherche universitaire ne cite en référence, a pour nom la Fondation Marie Claire Heureuse Félicité Bonheur Dessalines.
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C’est encore enfermé dans sa lourde inculture historique que Dominique Domerçant appelle de ses vœux la survenue d’un « instrument de promotion de l’un des premiers symboles de la nation haïtienne » –la « soup joumou »… Il est invraisemblable qu’un tel « premier symbole », marqueur présumé d’identité nationale, ait échappé aux rédacteurs des 23 Constitutions de la République d’Haïti de 1805 à 1987…
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« Des faits divers : elles sont nombreuses les histoires insolites autour de la soupe Joumou »… Il s’agit là d’aveu inattendu de Dominique Domerçant : son article, en effet, colporte des « faits divers » qu’il actualise et auxquels il accorde la valeur d’une axiomatique dénuée de tout fondement historique.
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L’article de Dominique Domerçant témoigne de la persistance du phénomène de la « pensée défaillante » dans un pays (1) qui n’a toujours pas mis en route sa dé-duvaliérisation ; (2) qui est en butte à la balkanisation de ses institutions régaliennes ; (3) qui est en perte de véritables repères historiques rassembleurs, ce qui se traduit par un ample déficit de citoyenneté.
Dans le corps social haïtien, tout cela conduit à l’adoption de référentiels identitaires fantaisistes, bancals, affabulatoires et à des dispositifs déclaratifs pré-scientifiques, frauduleux, populistes et démagogiques : la saga de la « soup joumou » du PHTK néo-duvaliériste à l’Unesco l’illustre amplement (voir plus bas).
Les rapports entre gastronomie et identité nationale remontent à la nuit des temps et toute l’histoire de l’ethnologie en témoigne aux 19ème et 20ème siècles, en particulier grâce aux travaux de Claude Lévi-Strauss. Ainsi, « La cuisine d’une société est un langage dans lequel elle traduit inconsciemment sa structure, à moins qu’elle ne se résigne, toujours inconsciemment, à y dévoiler ses contradictions » (Claude Lévi-Strauss, « Le triangle culinaire », L’Arc, n°26, 1965 ; article reproduit dans Le Courrier de l’UNESCO numéro 5, 2008 ; voir aussi Denieuil Pierre-Noël, « L’identité selon Claude Lévi-Strauss. De la substance à la structure », paru dans « Raison présente », n°169, 1er trimestre 2009 : « Les usages politiques de l’identité », p. 83-93. Dans le cas de la « soup joumou », l’on observe qu’aucune étude ethno-anthropologique et historique n’a jusqu’à présent démontré que ce savoureux mets de la gastronomie haïtienne –abusivement dénommé « soupe de l’identité nationale » en dehors de la moindre attestation scientifique–, aurait passé le cap d’« un langage dans lequel elle traduit inconsciemment sa structure ». Autrement dit, le prétendu rôle structurant de l’identité nationale haïtienne attribué à la « soup joumou » est encore de nos jours une fantaisiste chimère, qui ne repose sur aucun travail de recherche scientifique : cette fantaisiste chimère a été et demeure un énoncé déclaratif fantasmé et il « fonctionne » essentiellement à l’idéologie. L’idéologie, certes, d’une fraction minoritaire de la petite bourgeoisie urbaine qui mythologise une soupe fantasmée et croit pouvoir faire accéder ce fantasme identitarisé au statut historique de « soupe de l’Indépendance ». C’est bien sur ce registre pré-scientifique que s’ancre et prospère les propres fantasmes identitaires de Dominique Domerçant qui voit, dans la « soup joumou » ainsi totémisée, mythologisée et muséifiée, « l’un des symboles les plus puissants de l’identité haïtienne ». Le bric-à-brac idéel et fantasmagorique de Dominique Domerçant, à l’instar du cocorico populiste et propagandiste de la PHTKiste Dominique Dupuy à l’Unesco, renvoie à l’urgente nécessité d’une véritable « épistémologie de l’identité haïtienne » au sens où l’entend Michel Oriol, enseignant-chercheur à l’université de Nice, lorsqu’il explore « l’épistémologie de l’identité » dans son étude « Le statut épistémologique des théories de l’identité » (Bulletin de psychologie, 1995). C’est le lieu de rappeler que sur le registre de « l’épistémologie de l’identité », la réflexion analytique devra également aborder « l’objet identité » tel qu’il est circonscrit et ausculté dans l’étude « L’objet identité : épistémologie et transversalité » parue sous la direction de Jean-Paul Rocchi, de l’Université Paris 7- Denis Diderot (Cahiers Charles V, n° 40, juin 2006).
NOTE — Nous avons consacré plusieurs articles à l’arnaque de la « soup joumou » à laquelle l’on attribue frauduleusement le prétendu statut historique de « soupe de l’Identité haïtienne » et de « soupe de l’Indépendance ». Ces articles (voir plus bas la section consacrée à nos articles sur la « soup joumou ») ont été élaborés au creux des rigoureuses recherches que nous avons menées et ils ont bénéficié de l’éclairage de plusieurs historiens haïtiens.
Au seuil du Nouvel an 2026, la « soup joumou » –emprisonnée dans les filets d’une verbeuse et récidiviste imposture à géométrie variable–, est de retour sur le registre préfabriqué de la fraude identitaire et de l’arnaque populiste. Ce délicieux mets de la gastronomie haïtienne est une fois de plus convoqué pour entonner le cocorico d’un discours affabulatoire selon lequel la « soup joumou » serait parée des vertus curatives de « soupe de l’identité nationale » et de « soupe de l’Indépendance »… Dans tous les articles que nous avons consacrés à cette arnaque affabulatoire et à ses manipulations politiques, nous avons démontré que le statut de « soupe de l’identité nationale » et de « soupe de l’Indépendance » ne repose sur aucune étude historique et scientifique connue et consultable. Nous avons également démontré que le cartel policito-mafieux du PHTK néo-duvaliériste a spécialement missionné sa porte-parole auprès de l’UNESCO, l’ambassadrice Dominique Dupuy, dans le but de faire figurer la « soup joumou », en décembre 2021, sur la « Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO ». L’arnaque identitaire a à dessein emprunté le vocabulaire démagogique du populisme dans les termes suivants : « Symbole de l’identité et de la liberté du peuple haïtien, notre soupe de l’indépendance, soupe de la liberté, est la première inscription haïtienne à cette liste, depuis la ratification par le pays, en 2009, de la Convention de 2003 pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel », a écrit fièrement dans un communiqué l’ambassadeur, déléguée permanente d’Haïti auprès de l’UNESCO, Dominique Dupuy » (source : gazettehaiti.com, 16 décembre 2021). Cette opération cosmético-politique été mise en route dans le contexte où le PHTK néo-duvaliériste était en quête de légitimité politique en Haïti et à l’international et dans l’écosystème où les agences spécialisées de l’ONU –notamment le PAM, le Programme alimentaire mondial–, ont alerté sur le retour de la famine chronique dans la population haïtienne. En effet, « La population d’Haïti souffre de niveaux très élevés d’insécurité alimentaire et de malnutrition. Selon les estimations les plus récentes du Cadre intégré de classification de la phase humanitaire et de la sécurité alimentaire (IPC), quelque 4,5 millions d’Haïtiens (45 % de la population) devraient souffrir de la faim. Parmi eux, plus de 1,3 million seront probablement en situation d’urgence (phase 4 de l’IPC) entre mars et juin 2022. Ce nombre devrait passer à 4,6 millions d’ici juin 2022 en raison d’un accès réduit aux denrées alimentaires de base alors que les revenus restent faibles et que les prix sont en hausse » a déclaré lors d’une conférence de presse virtuelle depuis Port-au-Prince, Pierre Honnorat, Représentant du PAM à Haïti » (source : « Haïti, 4,5 millions d’Haïtiens menacés par la faim, selon le PAM… », rhinews.com, 22 mars 2022).
Premier rappel – En Haïti, un retentissant et délirant « cocorico identitaire » a retenti dans les pages du vénérable journal Le Nouvelliste de la manière suivante : « La soupe joumou, une fierté haïtienne » : « L’UNESCO a fait entrer dans le patrimoine culturel immatériel de l’humanité, le jeudi 16 décembre 2021, lors de la 16e session intergouvernementale, la Soupe joumou. Une bonne nouvelle pour tous les fils et filles d’Haïti, quel que soit l’endroit où ils se trouvent. Par cette grande décision [sic] au niveau de la plus haute sphère des Nations unies, notre Soupe joumou, une fierté nationale, jouit désormais d’une reconnaissance mondiale [sic] ». Le retentissant et délirant « cocorico identitaire » se donne à mesurer à l’aune du propos surréaliste de Dominique Dupuy alors ambassadrice d’Haïti auprès de l’UNESCO à Paris : « Le jeudi 16 décembre 2021 est historique [sic]. C’est la date à laquelle l’organe de l’évaluation de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO) a fait adopter l’inscription de la « Soup joumou » sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. La soupe traditionnelle de la cuisine haïtienne comme patrimoine de l’humanité a été quasiment adoptée à l’unanimité à la 16e session intergouvernementale de cette organisation internationale septuagénaire. À la suite de la décision classant ce mets hautement historique [sic] au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, l’ambassadeur d’Haïti auprès de l’UNESCO, Dominique Dupuy, n’a pas caché sa joie. Le diplomate a sauté au plafond et laissé parler son cœur. « J’aimerais exprimer avec grande émotion ma reconnaissance envers tous les États membres de l’UNESCO, les amis d’Haïti, pour leur solidarité sans équivoque, ainsi que celle du secrétariat et de la direction générale… Cette inscription de la Soup joumou, à ce sombre moment de notre parcours de peuple, à la clôture d’une année des plus éprouvantes, est un nouveau flambeau [sic] qui saura raviver nos élans solidaires, et notre foi dans des lendemains meilleurs. Haïti dit merci à l’UNESCO ! L’humanité dit merci à l’UNESCO ! Ayibobo ! », s’est [exclamé] l’ambassadrice d’Haïti auprès de l’UNESCO, Dominique Dupuy », dans sa tonitruante et fantaisiste intervention, en dehors de la moindre référence à des travaux scientifiques relatifs à la « soup joumou ».
Deuxième rappel — Le retour de la « soup joumou », le 30 décembre 2025, sur le registre affabulatoire de la fraude identitaire et de l’arnaque populiste a pris le chemin d’une reluqueuse affiche, « Soup libète 2026 »/« Operasyon men nan men » flanquée du slogan à prétention œcuménique « N ap reziste ansanm pou nou libere ansanm » (voir plus bas la reproduction de cette affiche). L’on observe, ô ironie de l’Histoire –en dépit de l’alerte du Programme alimentaire mondial sur la résurgence de la famine en Haïti–, que le nouveau masque de l’arnaque identitaire de la « soup joumou » est co-commandité par le… « Regroupement des Haïtiens pour lutter contre la faim »…
En donnant accès, ci-après, à divers documents relatifs à la « soup joumou », nous entendons fournir aux lecteurs une information permettant de comprendre en quoi consiste l’escroquerie identitaire et l’arnaque politico idéologique dont la « soup joumou », bien malgré elle, fait encore les frais.
Articles relatifs à la « soup joumou »
1. « Haïti soumet la candidature de la ‘’ Soup joumou’’ au patrimoine culturel immatériel de l’humanité » : « Je viens de soumettre la candidature de la ‘’Soup joumou’’ au patrimoine culturel immatériel de l’humanité », a confié le jeudi 25 mars, en primeur au Nouvelliste, l’ambassadrice d’Haïti à l’Unesco, Dominique Dupuy » (Le Nouvelliste, 25 mars 2021).
2. « L’UNESCO approuve l’inscription de la « Soup joumou » sur la Liste représentative du patrimoine immatériel de l’humanité », Vant bèf info, 16 décembre 2021.
3. « La « soup joumou » dotée du statut chimérique de « soupe de l’Indépendance » ou l’histoire d’une frauduleuse affabulation dénuée de fondements historiques », Rezonòdwès, Madinin’Art et Médiapart, 17 novembre 2024.
4. « La « soup joumou », pseudo « soupe de l’Indépendance » : les dessous d’une obscure fraude académique à l’Université Laval (Québec, Canada) », Rezonòdwès, Madinin’Art et Médiapart, 21 novembre 2024.
5. « La fable de la « soup joumou », soi-disant « soupe de l’Indépendance », dans le brouillard de la patrimonialisation et de l’arnaque identitaire », Madinin’Art, 11 décembre 2024.
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« Le rôle des « intellectuels serviles » dans l’arsenal idéologique érigé par le cartel politico-mafieux du PHTK néo-duvaliériste », Rezonòdwès, 22 novembre 2024. [Article de contextualisation de la « soup joumou » à l’intérieur du narratif idéologico-politique du PHTK néo-duvaliériste.]
DEUXIÈME PARTIE
« Notre Soup joumou est-elle francaise ? (Une autre lecture) »
Par Max Manigat
New York, 27 décembre 2024
Article paru dans Haïti en marche, vol. XXXI, no 513, janvier 2018, page 11.
La réédition de ce remarquable article est un hommage à Max Manigat décédé à New York le 23 décembre 2024.
Propos introductif du linguiste-terminologue Robert Berrouët-Oriol, Montréal, le 25 décembre 2024.
La nouvelle a fait l’effet d’une ample déflagration parmi les enseignants, les intellectuels et les opérateurs culturels de New York et d’ailleurs : Max Manigat est décédé en maison de retraite le 23 décembre 2024. Figure de proue de l’intelligentsia haïtienne newyorkaise durant plusieurs décennies, Max Manigat fut un éducateur de carrière. Il a enseigné en Haïti, en République démocratique du Congo et durant vingt-trois ans il fut professeur à CUNY (City University of New York) où il a enseigné l’histoire, la culture haïtienne et le créole. Historien rigoureux, passionné de recherches et bibliophile reconnu, il nous a légué un patrimoine de premier plan à la fois novateur et riche de ses découvertes. Natif du Cap Haïtien, homme de grande culture et de savoirs encyclopédiques, il cultivait avec une élégance toute naturelle la discrétion qui sied à l’honnête homme. Max Manigat était un homme de dialogue à l’esprit ouvert et il a apporté à maintes reprises sa contribution à divers débats citoyens en lien avec Haïti. Visionnaire soucieux de mettre les livres écrits en Haïti et dans la diaspora à la portée des lecteurs haïtiens chez eux, dans leur environnement habituel de vie, Max Manigat a inauguré dans les années 1980 le premier service de commande téléphonique de livres haïtiens de l’État de New York. Les lecteurs vivant à New York et ailleurs passaient commande et recevaient contre paiement garanti les livres préalablement choisis. Le « Haitian Book Center » créé par Max Manigat fut ainsi la première librairie patrimoniale en ligne de l’État de New York.
L’œuvre de Max Manigat, issue de ses recherches historiques et sociologiques, comprend plusieurs titres de référence :
1. « Haitiana 1971-1975. Bibliographie haïtienne » (Éditions du Cidihca, 1981).
2. « Haitiana 1991-1995. Bibliographie haïtienne » (Éditions du Cidihca, 1997).
3. « Haitiana 1996-2000. Bibliographie haïtienne » (Éditions du Cidihca, 2003).
4. « Leaders of Haïti : 1804-2001 – Historical Overview » (EducaVision 2005, 2006).
5. « Mots créoles du Nord d’Haïti. Origines – Histoire – Souvenirs » (EducaVision, 2006).
6. « Le joyau de la cuisine capoise : la noix cajou » (EducaVision, 2012).
7. « Origines, histoire et souvenirs de 600 mots créoles de ma jeunesse capoise » paru dans « Cap-Haïtien. Excursions dans le temps. Au fil de nos souvenirs » (Éditions Sanba, [Haiti], 2014).
8. « Mots créoles du Nord d’Haïti. Origines-Histoire-Souvenirs » (EducaVision, 2006).
9. « Patamouch » (EducaVision, 2007).
10. « Proverbes créoles haïtiens du dix-neuvième siècle » (EducaVision, 2009).
11. « Sajès ayisyen / Ansyen pwovèb ayisyen » (EducaVision, 2009).
12. « Les proverbes haïtiens d’Edmond Chenet » (EducaVision, 2013).
13. « Cap Haïtien / Excursions dans le temps » (Éditions Sanba, [Haiti], 2014).
14. « Cap Haïtien / Excursions dans le temps » / Voix capoises de la diaspora » (Educa Vision, 2008).
Notre Soup joumou est-elle francaise ? (Une autre lecture)
Par Max Manigat
Des traditions bien ancrées dans beaucoup de familles haïtiennes « plus françaises que de Gaulle » nous font, parfois, porter des œillères, et dès qu’il s’agit d’étymologie ou de coutumes culinaires elles ramènent tout à « nos ancêtres les Gaulois ». Il suffit de nous rappeler l’étymologie traditionnelle loufoque du mot créole « marassa » dont l’origine serait : « [c’est] ma race ça. » Comme je l’ai écrit dans mon « Mots créoles du Nord d’Haiti… » (2006, p. 238) notre mot marasa n’est autre qu’une prononciation haïtienne des mots kikongo : « mapása, mapésa : des jumeaux ; variantes : mahása, mayása. » (Pierre Swartenbroeckx (1973, p. 303) L’auteur de « Philologie créole » avait vu juste quand il écrivait : « Le mot marasa est africain et l’une de ses variantes kikongo est mayása… » (Faine, Jules : « Philologie créole »…, p. 319.) * L’origine de notre soupe joumou traditionnelle du 1er janvier se prête aussi à une version fantaisiste faisant croire que nos ancêtres africains jetés dans l’esclavage à Saint-Domingue devenus libres et haïtiens ne songeaient à rien d’autre, le premier jour de notre indépendance, qu’à se régaler d’un plat que leurs anciens maîtres leur refusaient. Deux vodoulogues compétents : Jerry & Yvrose Gilles, auteurs du livre : « Sèvis Ginen. Rasin, Rityèl, Respè lan Vodou » (2009, 401 p., il.) » ont dans un article intitulé « Soup Joumou » (www.bookmanlit.com) mis les points sur les « i » : « Kwak se vre moun ki tap travay kòm esklav te mal manje, nanpwen okenn prèv pou montre kolon Franse te anpeche Afriken bwè Soup Joumou, ni anpeche yo manje okenn lòt manje. Soup Joumou pat janm yon manje ki te rezève pou kolon sèlman. Soup Joumou kuit yon jan ki byen chita lan Eritaj Ginen an. Se pa yon manje kopye. Li pa gen anyen arevwa ak mòd manje Franse. » [« Bien qu’il est vrai que les personnes travaillant comme esclaves n’avaient pas une alimentation adéquate, aucune preuve n’existe pour montrer que les colons français interdisaient aux Africains de manger de la soupe joumou. Cette soupe ne fut jamais un plat réservé aux seuls colons. La soupe joumou se prépare d’une façon conforme à l’Eritaj Ginen [notre héritage africain]. C’e n’est pas un mets que nous avons copié. Elle n’a rien à revoir avec la cuisine française. »] [Ma traduction] * Descourtilz ne mentionne pas la « soupe au giraumon » : « Les dames créoles aiment beaucoup le Giraumon cuit avec du petit-salé et des bananes mûres. On prépare aussi la pulpe avec du lait et du sucre pour entremets, et on appelle cette préparation Giraumonade. (Descourtilz : « Flore pittoresque »… t. V, p. 75) Le mot : jiwomonad / joumounad n’est pas consigné dans le « Haitian-English Dictionary » (2004, 1020 p.) de Bryant C. Freeman (dir.) Le plat décrit par Descourtilz « (…) Les dames créoles aiment beaucoup le Giraumon cuit avec du petit-salé et des bananes mûres » a disparu de notre répertoire culinaire. Il ressemble à celui proposé par Niniche Gaillard (1950, p. 198) : « Jourou-mounade », mais au lieu d’être dégusté seul, il est « … servi bien chaud, garni de persil émincé. Il accompagne viande rôtie (sic). » Le Joumounad est connu dans le Nord, c’est une préparation de riz et de giraumon. * Le « Grand dictionnaire de la cuisine… » (1873, 1 155 p.) d’Alexandre Dumas (oui ! Alexandre Dumas père) ne nous propose que ce potage au potiron : « Potage au potiron. — Coupez votre potiron en petits morceaux dans votre casserole, versez-y un verre d’eau, laissez-le bouillir jusqu’à ce qu’il soit bien cuit, puis tirez-le de l’eau, faites-le égoutter et passez-le à l’étamine, mouillez cette purée avec du lait, ajoutez-y du beurre venant d’être battu, salez convenablement, faites bouillir votre potage et versez-le sur des croûtons passés au beurre et coupés en losanges ou en deniers. » (p. 876) * * Consommé en Afrique de l’Ouest la version moderne de ce plat nous donne une idée de cette préparation du giraumon (joumou) que nos ancêtres connaissaient dans leurs pays d’origine. Recette africaine (trouvée sur la Toile) Soupe joumou d’Afrique de l’Ouest (Libéria, Sierra Léone) Cette soupe joumou est plutôt un ragoût épais et est servi avec du riz (Sert : 4-6
Ingrédient s: 1 giraumon moyen pelé, débarrassé de ses pépins et coupé en cubes 2 tomates fraîches, écrasées 1 c. à s. de pâte de tomate 1 gros oignon, haché 4 c. à s. d’huile de palme 1 bouillon cube 300 gr de viande, coupée en cubes (optionnel) 1 c. à s. de poisson, préalablement bouilli, sans arêtes ou de poisson fumé Poivre noir ou blanc. Sel piment fort au goût 1 l. d’eau 2 c. à s. de beurre d’arachide ou manba (optionnel) Il s’agit d’une version moderne d’une recette ancienne à cause de la présence du bouillon cube. J’ai enseigné en République Démocratique du Congo dans les Provinces du Kwango, du Nord-Kivu (pron. kivou) et du Kivu (pron. kivou). À ma connaissance, cette soupe ne faisait pas partie des plats ordinaires. Cependant, les giraumons existaient. Toutes les familles haïtiennes d’enseignants gardaient la coutume de la soupe joumou traditionnelle du Jour de l’an. * Diaspora africaine : J’ai mangé à Pointe-à-Pitre, Guadeloupe, de la soupe joumou presqu’en tous points pareils à la nôtre excepté qu’à la pension d’Anna (originaire de Sainte-Lucie) elle se prenait le samedi soir. Voici les ingrédients d’une de ces soupes antillaises trouvée sur la Toile : Soupe antillaise au bœuf 100 gr. de bœuf salé 3 pommes de terre 3 poireaux ¼ de chou 3 navets 1 carotte 250 gr. d’épinards 2 oignons 200 gr. de potiron 2 branches de céleri Oseille 50 gr. de beurre Huile. * La soupe joumou existe aussi à cuba et en République dominicaine. Elle ne ressemble à la nôtre que par le giraumon qui en est un des ingrédients essentiels. * Jamaïque La soupe joumou est connue à la Jamaïque : soupe de bœuf au giraumon jamaïcaine Sert : 6 Ingrédients : 2 l. d’eau 1 lb. d’os de soupe ou de bœuf pour ragoût ½ lb. de carottes coupées en cubes ¼ lb. navets coupés en cubes 1 lb. de giraumon caraïbe (ou butternut squash) coupé en cubes 1 branche de thym 2 oignons verts (ciboules) 1 c. à s.. de sel Ingrédients pour les donbrèy : 2 t. de farine 1½ c. à thé de sel ½ t. d’eau froide [traduction] [www.sparkpeople.com]. La recette précédente souligne que l’addition des donbrèy est facultative. * Visitant Nassau, Bahamas, en 1994, je fus invité par le pasteur de l’Église baptiste et sa femme à manger la soupe joumou dominicale, avant le culte. Je fus un peu surpris de constater que la soupe, en tous points, pareille à notre traditionnelle contenait en plus de petits donbrèy. Le couple est originaire de Port-de-Paix. Était-ce une coutume de ce coin d’Haïti ou la femme du pasteur avait-elle adopté cette nouvelle addition à notre recette traditionnelle ? * Brésil : soupe de potiron (joumou) au jambon 1 potiron, environ 7k.2 8 gros oignons jaunes 1 gousse d’ail ou ½ selon votre goût 8 piments forts verts ou rouges 8 litres de bouillon de poulet ½ tasse d’huile d’arachide 3 lb de jambon ou de jarret de jambon 4 -5 feuilles de laurier Sel et poivre au goût Pincée de muscade et pincée de cardamome (facultative) Nettoyer le potiron ; enlevez les pépins. Le couper en petits morceaux. Faire revenir les oignons et l’ail dans l’huile d’arachide, y ajouter les 8 litres de bouillon de poulet ; la citrouille (joumou), les piments forts, le jambon. Quand le potiron est tendre, réduire en purée. Laisser mijoter lentement pendant plus de 30 minutes. Cette recette sert un grand nombre de personnes (environ 40). Cette soupe se congèle bien ; vous pourriez vouloir ajouter du jus de citron ou du jus d’orange au contenu avant de congeler la soupe supplémentaire. Elle est riche et peut être servie avec une bonne cuillerée de crème sûre. [ma traduction] [www.cooks.com] * Comme l’expliquent Jerry & Ivrose Gilles, notre soupe joumou traditionnelle du Jour de l’an ne nous vient pas de la France. Les exemples donnés ci-dessus : Guadeloupe, Cuba, République Dominicaine, Jamaïque, Nassau, Brésil, tous des pays où la tradition africaine demeure vivace, le montrent à suffisance. Faisons remarquer, pour finir, que les mois de décembre et de janvier sont les mois où les giraumonts (joumou) se trouvent en quantité en Haïti. Cela a-t-il quelque chose à voir avec ce repas du 1er janvier ? La recette de cette soupe ne nous est pas parvenue. Imaginons : des morceaux de jarret de bœuf, quelques herbes fines, du giraumon, du sel, du piment fort, et voilà notre plat. Nous pouvons, aussi, comprendre qu’après onze ans de guerre où « la terre brûlée » était l’une des armes de nos ancêtres luttant pour leur liberté et leur indépendance, il ne devait pas rester grand-chose à mettre dans cette soupe. Carottes, chou, pommes de terre, si disponibles, auraient pu être ajoutés. Quant aux pâtes alimentaires : vermicelle, macaroni, elles seraient des additions assez récentes remontant, peut-être, à la fin du dix-neuvième siècle. La cuisine française de l’époque connaissait les nouilles, mais je doute « qu’en ce beau jour de notre » indépendance nos cuisinières aient eu à leur disposition cet ingrédient raffiné.
Montréal, le 12 janvier 2026.
(*) Robert Berrouët-Oriol, Linguiste-terminologue. Ancien enseignant à la Faculté de linguistique appliquée de l’Université d’État d’Haïti, Conseiller spécial au Conseil national d’administration du Regroupement des professeurs d’universités d’Haïti (REPUH), Konseye pèmanan, Asosyasyon pwofesè kreyòl Ayiti (APKA), Membre du Comité international de mise à jour du Dictionnaire des francophones
