“Il n’y a pas de France sans impertinence”

— Par Alain Mabanckou —

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Dénoncer “l’arrogance française” dans l’affaire Charlie Hebdo-Le Pen America? Comme de reprocher “au zèbre d’avoir des zébrures et à la tortue de porter sa carapace”, selon Alain Mabanckou.

En récompensant Charlie Hebdo pour son “courage dans la liberté d’expression”, le Pen America a provoqué la colère de six de ses membres, qui s’en sont publiquement émus. Le romancier Alain Mabanckou dit son incompréhension devant cette forme d'”ignorance”.

Je serai présent au “Pen World Voices Festival” organisé par le Pen American Center du 4 au 10 mai pour célébrer les littératures du monde. Et c’est le 5 mai 2015 que cet organisme, fondé en 1922 pour la promotion de la littérature et la défense de la liberté d’expression décernera un prix à l’hebdomadaire Charlie Hebdo.

J’ai appris avec stupéfaction que six de mes confrères, Peter Carey, Michael Ondaatje, Francine Prose, Teju Cole, Rachel Kushner et Taiye Selasi ont décidé de boycotter la cérémonie de la remise de ce prix à l’hebdomadaire français dont le drame du massacre de la rédaction par des terroristes est encore dans nos mémoires. Ces écrivains sont, comme qui dirait, des “poids lourds” dans la littérature d’expression anglaise. Leur attitude et leurs déclarations ne sont donc pas passées inaperçues et, paradoxalement, ce sont elles qui mettent en danger la liberté d’expression! Si je peux comprendre la liberté de chacun d’eux d’agir en son âme et conscience – et peut-être aussi d’alimenter des controverses oiseuses – je ne saisis pas l’argument de “l’arrogance culturelle de la France”, considérée comme la pomme de discorde. La France ne respecterait pas “son devoir moral à l’égard d’une grande partie de sa population”. Quel est ce devoir moral qui serait au-dessus des percepts constitutionnels même si ceux-ci demanderaient à être appliqués dans la réalité quotidienne et devant toute forme d’injustice?

Que vaut la liberté d’expression sans cette “arrogance culturelle” qu’il nous faut exhiber aux yeux des fanatiques qui, eux, ne se privent pas de nous imposer la leur par des moyens que nous connaissons? Combien faut-il de cadavres de journalistes, de caricaturistes afin que mes confrères cessent d’insinuer que les crimes commis contre les rédacteurs de Charlie Hebdo ne relèvent pas de la liberté d’expression pour que cet hebdomadaire bénéficie d’un tel hommage par le prestigieux organisme américain? Quelle est finalement leur définition de cette liberté d’expression?

Ici se pose au fond la question de l’ignorance. L’arrogance – je dirais l’impertinence ou l’insolence intellectuelle – est dans la nature française, et il n’y a pas de France sans arrogance…
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