Hommage de Fernand Tiburce Fortuné à Henri Corbin

henri_corbin-400Henri CORBIN nous  a quittés, le mois dernier. Je me souviens de lui dans ce texte, de 1997,  retrouvé et que je vous demande aimablement d’accueillir. Qu’il repose en paix.

Le 06/05/2015

Fernand Tiburce Fortuné

SEMAINE DE LA POESIE

DES GRIOTS DE LA MARTINIQUE

INVITÉ D’HONNEUR :

HENRI CORBIN – poète
LAMENTIN – MARTINIQUE (Mer Caraïbe) – 8/4/19

Contribution de Fernand Tiburce FORTUNÉ
Président du GROUPE FWOMAJÉ

 

Lamentin – 13/3/1997

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. Mesdames, Messieurs les poètes,

Amis de la poésie, bonsoir !

Quand on voit Henri CORBIN pour la première fois, on essaie de trouver un sens à ce rictus permanent qu‘accompagne son mouvement d’épaule, ou peut être le contraire. On croit alors trouver une réponse dans un sourire franc et un rire ouvert sur l’amitié qui vous mettent en confiance.

Certes l’Homme doit avoir des défauts. Il ne doit pas en disconvenir. Mais quel poète n’en a pas ? Et que vive la poésie dans sa peine, dans ses joies, dans ses bonheurs même les plus brefs, comme les plus infinis. Car tout l’homme en lui vibre et vit dans la poésie.

 

J’ai dit un jour à André Lucrèce qu’il serait intéressant de faire une émission littéraire sur les titres des livres. Il en est qui vous coupent le souffle, qui vous coupent le souffle à ne savoir exprimer tout votre bonheur, qui vous émerveillent, qui vous laissent les bras ballants. Ces moments comme je l’ai écrit, où le bonheur de vivre le dispute à la joie d’exister. Ces moments sublimes où l’on a l’impression, que tant de beauté ne se vit que dans cette ultime et unique seconde ou Dieu rencontre le Diable.

Henri, j’ai toujours deviné le soin méticuleux et gourmand que tu mets à choisir tes titres. J’imagine la satisfaction toute égoïste du poète que tu es, quand tu savoures un titre qui vient d’émerger de ta sensibilité poétique et qui a couru sous la plume, heureux d’être né.

Je me suis donc senti soudain inspiré. Et avant de vous dire le premier sentiment qui vient à la lecture des titres, avant même de lire la première page, je vais vous égrener les titres d’Henri Corbin, qui chacun est une invite à poétiser, invite à l’échange et à la rencontre, à la réflexion.

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J’en ai choisi quelques uns :

Silence touché d’étoiles

Éclairs en obole endormis

Contes des savanes vernies de lune

Loin comme un voyage

La Lampe captive

Offrande

La Terre où j’ai mal

Chacun de ces titres est déjà en lui même un petit poème, une porte ouverte sur l’imaginaire. Chaque titre est une invitation forte à entrer dans le poème, une supplication presque haletante pour la découverte.

Chaque titre vit déjà dans son rythme et par son rythme, pour son rythme. Chaque mot, chaque vague de mots baigne dans une poésie primordiale définitivement ancrée dans la modernité avec des chocs et des rencontres inespérés ou inattendus. Chaque mot est essence et poésie en devenir. Chaque titre est une image et un partage, une offrande, une amitié.

Chaque titre est un rêve rempli des errances les plus riches.

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“ Silence touché d’étoiles ”. Allegro moderato.

Comme un froissement, mieux un murmure. Une confidence dans la lumière tamisée des étoiles, une nuit sereine. Comme une peinture, comme un rien d’étoiles pour parfaire le tableau et embellir le silence. Ce silence où l’âme peut se perdre dans l’infini étoilé et où l’on est face à soi, seul au monde. Ce silence qui laisse aller l’imaginaire et où l’on se croit unique au monde. Ce silence, où à la limite de la déraison, à la lisière de la poésie, on devient la pensée elle-même, si l’on n’y prend garde.

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 “  Eclairs en obole endormis 

Il faut d’abord accepter les sons, le rythme, la musique, les images, la lumière. Tenter de tout saisir, sans comprendre, pour entrer dans le titre, comme pour le voler à Henri. Happer le titre goulûment et savourer tout de suite, lentement, avec les oreilles, puis le cœur. Après, avec la tête. Car si la poésie d’Henri Corbin procède de la séduction, elle n’en est pas moins ardue. C’est pourquoi, il y a d’abord la nécessité de cette approche pas à pas, avant de succomber, pour se réveiller, avec en tête une gerbe de poésie, comme des éclairs offerts en abondance. En toute générosité.

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“ Contes des savanes vernies de lunes 

Quelle rencontre ! La pawol et les lunes. Une pawol pleine d’enchantements, de peurs primordiales, de joies d’enfances ; une pawol qui retient la tradition avec les lunes qui la font briller, la rehaussent en quelque sorte dans ces savanes sombres, où dansent les esprits, où court le vent qui sait si bien caresser les corps, et charroyer les désespoirs.

“ Contes des savanes vernies de lunes ” : l’image est superbe et peut faire s’en aller, avec la complicité de la poésie, toutes les peurs.

“ Contes des savanes vernies de lunes ”, l’image est splendide et peut chasser tous les frissons, peut apaiser les cœurs en dérade.

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“ Loin comme un voyage ”

Ah ! comme j’ai aimé celui-là.

Voyage de l’esprit. Voyage des corps en extase.

Il est aussi beau qu’un retour au Pays.

Ici, la poésie réside dans l’errance profonde. Elle est dans la route que l’on devine. Elle est là sur les chemins. Elle vit dans les fleuves, elle rit dans les lacs, elle serpente avec les ruisseaux.

Ce titre vogue bien au-delà de l’horizon. Il vous entraîne. Il est comme un compagnon de voyage. Il est comme un guide.

Je l’ai utilisé dans un passage d’une de mes nouvelles inédites : “ L’ombre du Fromajé ” (1) : Mon héroïne vient de vivre un grand, très grand bonheur. Je cite :

“ Quelques soubresauts encore, la dernière vague.

Le silence.

Amener les voiles.

Mer étale, mer d’huile.

Ses yeux sont fermés.

Elle reprend son souffle qui remonte des profondeurs abyssales, des grands lointains.

-“Loin comme un voyage”, aurait dit le poète. ”

 

(1) dans le recueil de nouvelles «Pas de deux»,1999

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“ La lampe captive  ”

La poésie, ici, réside, dans l’énigmatique et dans une contradiction menée à son paroxysme, en trois mots. On reste perplexe et l’on cherche à tout prix où se cache la beauté. On cherche où Henri Corbin a voulu nous étonner, nous surprendre. On se demande quelle aventure d’écriture il veut vivre. De quoi veut-il nous parler ? Est-ce de la lumière ? Est-ce de l’esprit ? Est-ce de la liberté

Il est vrai que ce titre paraît sans rythme, sans vie. Il est posé comme un fait exprès sur la crête de notre esprit critique. Il nous aiguillonne, nous pousse à réfléchir et plus on le lit et le relit, plus on l’entoure, on l’enveloppe, on l’enserre dans une pensée qui se débat avec toutes les contradictions de la vie. Lumière et ombre. Vie et Mort. Liberté et Contrainte.

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“ Offrande ”:

La main ouverte,

le don de la poésie,

le silence de la prière.

Ici, pas de contradiction, il y a union toute naturelle.

Il ne peut y avoir de poésie sans partage et échange. Il ne peut y avoir d’offrande et de poésie sans rite et sans rituel. Même le silence est poésie, est pawol offerte au vent et à l’air du temps. Silence qui accompagne la feuille qui s’envole et tourne. Silence qui accompagne la feuille qui tombe et se dépose au fond d’une corbeille de mots, pour aborder les plaisirs les plus subtils de la création poétique. L’offrande, est la compagne du silence. Il y a une poésie du silence, comme il y a aussi une poésie du cri : c’est pourquoi, la femme est poème et ventre de nous-mêmes. La plus belle offrande, quand le cri et le vagissement.

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“ La terre où j’ai mal  :

Contre l’oubli, comme une revanche !

Comme une déchirure !

Comme une longue souffrance !

Comme un désespoir!

Comme un refus catégorique de l’Autre!

Comme un gros chagrin!

Comme un malheur qui ne vient jamais seul!

Comme une histoire qui finira mal!

Comme un abandon!

Comme une tristesse infinie !

Comme ce génie nôtre de gestion du désastre!

Comme le dernier espoir!

Comme une confession!

Et puis, cet emploi de la première personne, qui nous rapproche un peu plus de la vie et du cri! Qui nous rend presque prêt à réconcilier “ je ” avec la vie, avec les autres! Avec l’histoire, avec demain ouvert sur nous-mêmes et le monde !

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Voici donc, cher Henri CORBIN, Mesdames et Messieurs les Griots et poètes, Mesdames, Messieurs, le modeste hommage que je voulais rendre à ce poète et ami, qui, à la fois, nous cache et nous révèle le fond et le chant de sa poésie, dans le titre même de la plupart de ses écrits!

Fernand Tiburce FORTUNÉ

Président du Groupe de plasticiens “ FWOMAJÉ ”

MARTINIQUE (Mer Caraïbe)

Jeudi 13 mars 1997