Grand Prix du Roman de l’Académie française 2016 : “Le dernier des nôtres” Adélaïde de Clermont-Tonnerre

le_dernier_des_notresLe dernier des nôtres
roman
Adélaïde Clermont-Tonnerre (de)
« La première chose que je vis d’elle fut sa cheville, délicate, nerveuse, qu’enserrait la bride d’une sandale bleue… » Manhattan, 1969 : un homme rencontre une femme.
Dresde, 1945 : sous un déluge de bombes, une mère agonise en accouchant d’un petit garçon.
Avec puissance et émotion, Adélaïde de Clermont Tonnerre nous fait traverser ces continents et ces époques que tout oppose : des montagnes autrichiennes au désert de Los Alamos, des plaines glacées de Pologne aux fêtes new-yorkaises, de la tragédie d’un monde finissant à l’énergie d’un monde naissant… Deux frères ennemis, deux femmes liées par une amitié indéfectible, deux jeunes gens emportés par un amour impossible sont les héros de ce roman tendu comme une tragédie, haletant comme une saga.
Vous ne dormirez plus avant de découvrir qui est vraiment « le dernier des nôtres ».

Lire un extrait :
Manhattan, 1969

La première chose que je vis d’elle fut sa cheville, délicate, nerveuse, qu’enserrait la bride d’une sandale bleue. Je n’avais jamais été fétichiste avant ce jour de mai et si j’avais dû me concentrer sur une partie de l’anatomie féminine, j’aurais spontanément choisi les fesses, l’entrejambe, la gorge ou peut-être le visage, certainement pas les pieds. Je ne les remarquais que s’ils étaient moches ou mal tenus, ce qui n’arrivait pas souvent. J’avais la chance d’être aimé des jolies femmes et je mettais un point d’honneur à répondre à leur affection. C’était justement le sujet de notre conversation…

« Il te les faut toutes mon vieux, s’agaçait Marcus avec qui je déjeunais. C’est à croire que tu veux planter ton drapeau sur chaque satellite féminin de ce système solaire ! » Mon ami et associé, qui avait du mal à en séduire une seule, ajouta : « Tu t’assois quelque part, tu regardes, tu bois des verres et hop ! Au bout d’un quart d’heure il y en a déjà deux qui te tournent autour et se trémoussent. »

Il ouvrit de grands yeux, la bouche en cœur, pour imiter l’effet que j’étais supposé produire sur les filles, moment que choisit l’une des serveuses, une petite brune timide et potelée, pour me sourire.

« C’est exaspérant, s’indigna Marcus. Si j’étais elle, j’aurais plutôt la frousse de t’approcher. Avec ta dégaine de géant, ta tête slave et tes yeux délavés…

— Mes yeux ne sont pas délavés ! Ils sont bleu clair…

— Ils sont délavés. Les miens sont bleus, et ils ne leur font pas du tout le même effet. Elles adorent me raconter leur vie, leurs malheurs, leurs parents et leur première dent. J’écoute leurs confidences pendant des semaines, je suis sur le point d’arriver à mes fins, et toi, en un quart d’heure tu deviens leur amant.

— Je ne t’ai jamais piqué personne !

— C’est pire ! Tu ne fais rien pour me les piquer et elles te tombent dans les bras…

— Si tu me disais celles qui te plaisent, je ne les regarderais même pas.

— Je ne veux pas d’une copine qui m’oublie à la minute où tu entres dans la pièce… Elle perd toute valeur pour moi. »

Le portrait que Marcus faisait de moi était très exagéré. Je ne me contentais pas de m’asseoir en attendant qu’elles se jettent sur moi. Je me donnais le mal qu’il fallait pour les avoir. Je lui avais répété mes règles d’or, mais mon approche directe lui semblait « simpliste ». Il préférait excuser sa propre timidité par mon prétendu magnétisme. Il était pourtant plus riche que moi, mais ses principes lui interdisaient d’utiliser cet avantage. Il se ligotait dans un schéma mental compliqué alors que les femmes sont, contrairement à ce que l’on dit, prévisibles. Pour coucher avec une fille, il faut :

A/ Trouver ce qu’elle a de beau – car il y a de la beauté en chacune d’entre elles – et lui montrer que vous l’admirez ;

B/ Demander, voire quémander du sexe ;

C/ Toujours ajouter à cette demande suffisamment d’humour pour ne pas perdre la face quand elle vous dit non ;

D/ Rester simple et concret en évitant de lui envoyer trois pages de citations littéraires qui vous feront passer pour un détraqué.

J’avais dit vingt fois à Marcus qu’il fallait être plus clair, mais ce n’était pas dans sa nature. Il avait le talent pour susciter les confessions, masculines ou féminines, sans savoir les utiliser à son avantage. J’avais la même efficacité pour attirer les filles dans mon lit.