Gouvernementalité à la C.T.M.

— Par Roland Tell —

Quel sort pesant à la Martinique que d’appartenir à la race des hommes hantés par l’esprit, et par les moeurs de verticalité ? Certaine littérature les dit pourtant suffisamment carrés de corps et d’âme, pour libérer notre île de ses chaînes politiques, et donc faire relever, vive, l’espérance de liberté dans l’indépendance ! Ce serait là le plus pénible cauchemar du peuple martiniquais, dans ce sommeil sans rêve, où il se trouve plongé depuis Décembre 2015. Pour paraphraser Maupassant, la politique, actuellement suivie, est une politique de hannetons, qui, par autoritarisme, se heurte à tout et à tous, selon l’art de faire hurler les grandes gueules. On se heurte au Parc Régional pour licenciement abusif, donc pour abus d’autorité, on se heurte à la CACEM, s’agissant du financement du transport collectif, on se heurte à des syndicats, pour faire obstacle au dialogue démocratique, on se heurte à l’usine du Galion, à propos des entrailles d’une cheminée, on se heurte aux édilités du Carbet, de Saint-Pierre, et du Prêcheur, en prévision de dédommagements subis après le passage d’un cyclone, on se heurte enfin à un ancien collègue député, candidat maire à Sainte-Marie, pour des chimères politiciennes passées et futures, parce qu’on se sent souffrant et torturé à la seule idée de perdre un jour sa gouvernance actuelle ! N’est-ce pas qu’il faut veiller à tout, même pour l’avenir, sans jamais songé à une quelconque retraite, lors même que s’amasse la nuée des ans ?
En effet, c’est bien là, la plus grande folie qu’une gouvernance verticale, avançant partout par heurts et sommations, mais aussi se faisant de plus en plus sombre, à mesure que fuit le temps ! De nouveau, il faut prendre assurance, retrouver de bonnes heures de domination, et, comme le veut certaine littérature idolâtre, rester fidèle à soi, pour ses vérités, et pour d’autres victoires dans l’art de gouverner. Hélas, même dans la tragédie de l’échec total, on ne continue de voir que malentendus, injustice, et manigances des ennemis, à la recherche du moindre profit politique, ramassé dans la poubelle de leur idéologie ! Suivre le chemin tracé, rester souverain dans sa mission, tel est le cap !
Dans une île d’un peu plus de 1100 km2, où vit une population d’environ 380000 personnes, l’oeuvre politique doit être essentiellement une oeuvre de civilisation et de culture. D’où plutôt l’approche horizontale du “Tous et Chacun”, pour assurer à la fois les garanties économiques du travail, les droits politiques, les vertus civiles, la culture de l’esprit. Ce faisant, ne passe-t-on pas de l’obscurité régnante du pouvoir personnel vers la lumière de la démocratie authentique ? L’aspiration innée, n’est-ce pas, pour chacun, la liberté d’épanouissement ? D’où la nécessité, dans cette approche horizontale de la gouvernance, de chercher à développer au mieux les conditions de vie commune, d’aider chaque Martiniquais à conquérir progressivement cette liberté d’épanouissement, à la fois sur le plan moral et dans la sphère sociale. De quelle liberté peut-il s’agir avant tout pour le Martiniquais ? De la liberté d’autonomie, portée au niveau élevé des vraies aspirations de chaque citoyen : affranchissement de toutes formes de servitude politique, comme la dépendance électorale, les faveurs et autres privilèges de nature matérielle, la délivrance enfin de tous bons offices politiciens dans l’éducatif, le social, et l’économique.
Le citoyen martiniquais souhaite vivre sa citoyenneté en situation normale, de manière accomplie, capable de se guider dans la vie, non par la passion politique, non plus par son seul intérêt, mais selon des principes humains, dont il perçoit personnellement la validité, par exemple le lien rationnel, le rattachant à l’Etat Français, à son administration, à sa justice. Le citoyen martiniquais souhaite donc être à la hauteur de soi-même, en hiérarchissant au mieux toutes ses appartenances, vers l’instauration d’une Martinique plus fraternelle, où la jeunesse sera affranchie du chômage, du désespoir, de la violence. Cet idéal, c’est la limite supérieure, vers laquelle tendent toutes les familles martiniquaises, d’autant plus ardemment que la politique, actuellement réalisée à la C.T.M., n’arrive pas à régler les formes de conflictualité, qui surgissent de plus en plus, jour après jour, dans les phères de l’intégration professionnelle et sociale.
La tâche d’une gouvernance horizontale à la Martinique doit se fonder sur une solidarité pratique avec le peuple martiniquais, spécialement avec ses membres les plus démunis, qui souffrent de plus en plus de marginalisation, pour des raisons économiques et sociales. L’horizontalité, dont il s’agit, doit aussi se fonder sur la praxis de l’accompagnement, par des institutions sociales de la Collectivité, à créer si elles n’existent pas. Le chemin de la justice sociale est, en ce cas, le seul chemin rationnel. Il importe de diriger toutes les ressources vers cette fin, y compris les ressources intellectuelles, en direction des jeunes en perdition, pour qui la violence apparaît comme une solution. En effet, de plus en plus, des bandes de jeunes ont fait de la violence un choix délibéré. Sans travail, et donc sans perspectives, ils sont souvent présents dans les faits divers crapuleux, c’est-à-dire ayant l’argent pour mobile. Qui sont-ils vraiment ? Depuis Aristote, on sait la distinction à faire dans l’activité de l’intellect humain. En fait, il s’agit d’une distinction essentielle entre l’intellect spéculatif ou théorique, et l’intellect pratique, c’est-à-dire d’une distinction essentielle entre deux manières différentes, dont l’esprit humain exerce son activité d’apprendre. L’intellect pratique concerne surtout nos jeunes en difficulté. D’où la nécessité d’une prise en charge éducative, sociale, professionnelle, quand, à 18 ans ou plus, ils sont livrés à eux-mêmes dans la société globale, sans formation et sans travail.
Ce n’est pas là une voie moyenne de gouvernance horizontale, c’est la seule voie vraiment radicale, c’est la voie d’une praxis humaine, transformatrice, susceptible de s’exercer de manière responsable. Certes, hors l’Etat gestionnaire, c’est là un chemin difficile, d’autant plus qu’il reste à tracer, mais c’est un chemin nouveau, qu’il importe d’ouvrir pour ces jeunes. Aucune gouvernance horizontale à venir ne saurait se dérober à cette responsabilité. Car s’y dérober, c’est renoncer à leur responsabilité !
ROLAND TELL