Exposition : « L’irréversible » jusqu’au 4 avril

— Par Philippe Charvein —

L’adjectif qualificatif « irréversible » désigne une réalité inéluctable ; une réalité dont la progression se poursuit jusqu’à son terme, sans que rien ni personne ne puisse la stopper.

Le plus souvent associé à la négativité, ce terme n’est pas sans évoquer la tragédie en arrière-plan.

L’exposition qu’il nous est donné de voir (en relation avec la revue « Recherches en Esthétiques », de Dominique BERTHET), envisage plutôt ce terme comme un substantif évoquant, au contraire, la poussée – irrécusable, inextinguible – d’un mouvement vital… mouvement par le biais duquel s’expriment – malgré tout – la vie, la nature, l’humanité… mouvement vital éminemment associé à l’espoir et à l’optimisme.

Quatorze artistes sont donc conviés – conviées à l’occasion de cette exposition collective : Victor ANICET, Michèle ARRETCHE, Christian BERTIN, Julie BESSARD, Manon CASAGRANDE, Chantal CHARRON, Bruno CREUZET, HABDAPHAI, Hugues HENRI, Hamideh HOSSEINI, Valérie JOHN, Robert MANSCOUR, Luz SEVERINO, Henri TAULIAUT.

Quatorze artistes qui déclinent donc « L’irréversible » dans ses aspects les plus divers : humain, géologique, cosmique, onirique, physique.

Autant d’aspects où se déploie une ligne directrice : une volonté d’être chez l’humain ; un désir de verticalité et de plénitude ; une volonté d’exister et de faire corps ; de faire peuple ; une danse du monde se construisant et se reconstruisant ; une vie prête à se disséminer.

Le terme « irréversible » gagne, par ailleurs, à être envisagé sous un double aspect : sur un plan artistique, chaque œuvre livrée au public, acquiert un statut d’œuvre unique et définitive, ne pouvant être « reprise » par l’artiste.

Sur un plan existentiel, ce qui a eu lieu ne se produit qu’une seule fois, dans une succession « irréversible », sans retour en arrière ni suppression possible : destinée tragique ou exaltante !

Il nous semble donc opportun de restituer ce mouvement propre à « L’irréversible », tel que le conçoivent les artistes conviés-conviées à l’occasion de cette exposition qui se veut – malgré tout – une célébration des ressources profondes et insoupçonnées d’un monde et d’une humanité refusant de disparaître comme cela ; une célébration de ces formes, de ces tracés et de ces fils tissant et retissant le mouvement permanent d’une pulsation vitale, d’une… « âme ».

« L’irréversible », nous l’avons dit, est souvent associé à la négativité et à la tragédie. Perspective illustrée d’emblée dans le photomontage que propose Hugues HENRI et qui est intitulé : « Apocalypse irréversible ».

Photomontage mettant en scène… une scène effroyable : la destruction – irrémédiable – de notre planète à la suite d’une catastrophe de grande ampleur.

La mise en relation d’horloges évoquant une configuration différente dans la destruction annoncée de notre monde, souligne bien symboliquement l’avancée inexorable du temps…le temps de notre fin.

Occasion, pour nous, de remarquer cette dernière horloge, dépourvue de chiffres, celle-là, marquant l’acte ultime : la destruction de toute vie et le chaos généralisé… disparition d’autant plus manifeste que le Temps… lui-même a disparu ! L’autre réalisation proposée par Hugues HENRI (une photographie sur aluminium intitulée : « Le temps est venu »), porte à réflexion dans ce contexte.

Ce « temps venu », est-il celui de la destruction effective ; ou celui de… l’espoir renaissant ? A quoi sont attentifs les trois êtres énigmatiques suspendus ? Qu’y a – t – il dans cette action consistant à crier, entendre ou regarder au loin ? Une volonté de guetter le moindre sursaut vital ; le moindre signe d’une humanité, elle-même renaissante ?

L’atmosphère d’irréalité qui se dégage de cette photographie (alimentée par ce jeu de clair-obscur), ajoute à cette ambiguïté, à cette « indécision » au cours de laquelle tout semble se décider et se jouer.

Derrière ce cri, ce regard ou cette oreille à l’écoute, nous devinons, malgré tout, une volonté – bien humaine – d’espérer en un lendemain toujours possible ; une volonté – bien humaine – d’agir, de résister, d’être là, tout simplement, de manifester une présence quand bien même… celle-ci serait suspendue face au vide.

L’irréversible, ou une volonté irrécusable de traduire un mouvement – non moins irrécusable – qui habite l’homme et que veulent restituer certains artistes : exister, afficher une existence, une identité, des potentialités. Perspective qui rassemble des œuvres aussi diverses que : « L’Homme martiniquais », de Victor ANICET ; « Tablette alchimique » ; « Stani » et « MASK bèlè », de Robert MANSCOUR ; « Silence de la ligne n°2 », de Chantal CHARRON ; « Sak vid pa ka tjembé », de Christian BERTIN ; « Corps accord », de Bruno CREUZET.

Autant de réalisations artistiques construites en effet autour de la question de l’identité, symbole de richesses et de permanences.

S’agissant des deux premiers artistes évoqués, notre attention se porte d’emblée sur la représentation de leur… « visage » : abstrait, chez ANICET, avec cette série de sept constructions superposées les unes sur les autres, figurant ainsi un « être » à la présence et à la conscience redoublées, nourries de toutes les histoires passées ayant contribué à la formation de sa propre personnalité.

Notons, à cet égard, la présence, au sommet, d’un petit bout de bois qui n’est pas sans rappeler la présence d’une société caribéenne ancienne… encore très présente dans la mémoire de l’être ainsi figuré sous nos yeux ; visages plus stylisés chez MANSCOUR et dont l’apparence, par le biais du « Verre thermoformé », figure d’emblée une identité, certes fragmentée, mais aussi et surtout en… construction perpétuelle.

Derrière ces formes stylisées, il nous faut sans doute lire une volonté prégnante chez cet artiste plasticien : restituer la présence d’une identité voulant affirmer son être-là ; réaffirmer le « mystère » de cette même présence dont la composition – presque magique – échappera toujours à l’informel et au néant, de là, peut-être, ce titre non moins énigmatique : « Tablette alchimique ».

Est-ce à dire que l’artiste serait devenu le nouvel « alchimiste » des temps modernes, celui qui, précisément, serait à même de faire ressortir ce mouvement irréversible d’une âme humaine en construction permanente ? Pour ce nouvel alchimiste en tout cas, l’identité humaine est une précieuse valeur, comme en témoigne le nom même de cette autre œuvre : « Stani ». Nom qui évoque la gloire… gloire attachée à l’idée même d’exister, à l’identité, à la personne, à la fois dans sa fragilité intrinsèque (rendue par l’emploi du verre) et sa dureté (matérialisée par l’emploi du fer)… un être – à l’apparence féminine – se tenant là, debout sous nos yeux, dans une attitude humble… mais debout dans sa verticalité tranquille !

Que dire de ce « MASK bèlè », si ce n’est qu’il semble vivant, récapitulant en lui toutes les fulgurances vitales de ces danses des terres profondes par le biais desquelles les corps accèdent à une forme d’éternité ? Autre silhouette énigmatique : celle que nous propose Chantal CHARRON… et qui… surgit tout simplement dans le silence de la Création. Sans multiplier les éléments, nous sommes avant tout sensibles à cette « entrée en scène » de cette nouvelle forme dont la présence est dévoilée, révélée par ce « rideau » d’un nouveau genre, matérialisé par le Bogolan.

Evocation symbolique et métaphorique du mystère de « l’écriture », de la création artistique se dérobant à la raison ! La création artistique qui – elle aussi – se renouvelle et se régénère, se construit en permanence et à qui est attachée une liberté certaine, comme en témoigne la posture de cette silhouette ; de biais, un peu à l’écart, refusant de se laisser diluer par l’informel.

La démesure même de cette silhouette n’est pas sans évoquer un désir – chez elle – de marquer les « pleins et les déliés » de sa présence – physique – … démêlée de la matière de laquelle elle s’est extraite.

Une présence qui traduit le caractère irréversible des possibilités de l’être… l’être humain en l’occurrence, évoqué – paradoxalement et de manière métonymique – par le… « Sac » que propose Christian BERTIN.

Grand « Sac » avec, en son cœur, cette cavité recélant précisément toutes ces possibilités au moyen desquelles l’individu reste debout… irrémédiablement debout… trouvant irrémédiablement les moyens d’alimenter une volonté intérieure !

Quand le corps fait corps et peuple… trouvant ainsi le moyen de réaliser l’accord parfait, gage d’unité… plurielle… tel est le cas de figure qui caractérise l’œuvre de Bruno CREUZET.

Elément capital s’agissant de celle-ci : la mise en relation de toutes ces formes constituées du même argile… toutes ces formes qui réalisent une unité faite de pluralités… bien ancrées dans la matière de laquelle elles sont nées.

Illustration métaphorique saisissante d’une humanité qui réalise la partition délicate de la diversité dans ce qu’elle peut avoir de plus nourrissant !

L’irréversible, ou la déclinaison inédite de toutes les forces qui constituent l’être… au cœur même de son être intérieur.

Perspective qui rassemble des œuvres aussi diverses que les toiles d’HABDAPHAI : « L’irréversible condensé » (1,2 et 3) ; la photo et le texte insoutenables accompagnant la toile d’Hamideh HOSSEINI : « Une tulipe du sang » ; « Ilusiones », de Luz SEVERINO ; « L’ivre-indigo », de Valérie JOHN.

Autant de réalisations artistiques qui disent l’espoir, la colère, la perspective de la beauté, de la vérité… des vérités ?

S’agissant des trois toiles du premier artiste évoqué, nous sommes d’emblée sensibles à une… totalité nimbée de spiritualité : totalité qui irradie l’être par tous les pores de son âme, le comble de bonheur et de plénitude, matérialisés effectivement par un univers végétal particulièrement prégnant. Manière, pour l’artiste, de figurer un être moral travaillé – de manière irréversible – par une dynamique régénératrice, porteuse d’éclosions multiples !

Perspective similaire s’agissant des réalisations de Luz SEVERINO et de Valérie JOHN dans la mesure où elles mettent en avant les possibilités qui tissent – et retissent – une vie morale, la parsemant de pépites les plus diverses.

Sans multiplier les faits, s’agissant des « Ilusiones » du premier artiste évoqué, nous sommes précisément sensibles à ces multiples fils qui s’imposent comme des passerelles, des chemins envisageables ; fils qui, d’ailleurs, débordent du cadre de la toile et prennent place dans notre réalité, comme un continuum inédit.

Nous sommes également sensibles à cette forme ronde parfaite : parfait résultat de toute la somme de ces « illusions » qui construisent et façonnent aussi notre vie morale… notre vérité intérieure.

Illustration métaphorique saisissante d’un monde en miniature – monde intérieur – monde des possibilités multiples, se construisant selon l’alchimie d’une régénérescence inédite !

Premier point notable, s’agissant de l’œuvre de Valérie JOHN : le jeu de mots caractérisant son titre : « L’ivre… » ; lequel nous rappelle le mot « livre ».

Illustration métaphorique saisissante de l’être moral de l’individu qui, tel un « livre » ouvert, invite à la rencontre, à la découverte de l’intime, des richesses profondes, matérialisées, ici, par ces « pierreries » de tailles diverses !

Apprécions, à ce propos, ce jeu entre l’intériorité (les contenants) et l’extériorité (les « pierreries » à l’extérieur) ; ce qui permet à l’artiste de figurer cette « écriture » d’un nouveau genre donnant ainsi son assise et sa valeur à l’individu.

Univers radicalement différent chez l’artiste iranienne, Hamideh HOSSEINI qui nous présente une toile aussi bien violente qu’énigmatique.

Quelle est cette forme – pendue ? – s’offrant ainsi à nos yeux ?

Le buste d’une femme martyrisée 

Que dire de la photographie insoutenable qui l’accompagne, si ce n’est qu’elle témoigne d’une soif irréversible de liberté ; d’une colère irrécusable face à la barbarie ?

Irréversibles, aussi, la marche et la danse du monde ; une danse qui devient fête parfois, célébration d’une vie se renouvelant elle aussi.

Perspective qui regroupe des œuvres aussi diverses que : « Caldeira », de Victor ANICET ; les réalisations de Michèle ARRETCHE, rassemblées sous la série intitulée : « Carnet de dérive » ; la « Danse cosmique », de Julie BESSARD ; « Le pont submergé », de Manon CASAGRANDE et « Pistil », de Henri TAULIAUT.

Autant d’œuvres qui donnent en effet la parole au monde ; nous mettent en présence d’un monde qui évolue, se façonne encore, distille la vie.

Elément notable, s’agissant de la réalisation en terre cuite que nous propose l’artiste plasticien : le mélange de beauté ; une beauté à l’état brut, inscrite dans la dureté de la matière et de mystère, symbolisé ici par la cavité en son milieu… manière, pour l’artiste, de suggérer symboliquement la réalité d’un travail en profondeur se poursuivant… à l’abri des regards !

Célébration « poétique » d’un monde qui nous offre la multiplicité de ses facettes… cas de figure que nous trouvons précisément dans les « Carnets » que nous propose Michèle ARRETCHE ; papiers qui traduisent justement cette ambition, chez l’artiste, de saisir et restituer ces multiples occurrences d’un monde – toujours – en devenir… qui s’écrit, se réécrit et se teinte en permanence.

Célébration « poétique » d’un monde saisi dans ses fulgurances et sa danse… cas de figure que nous trouvons sur la toile de Julie BESSARD… toile dont la particularité est de tourner sur elle-même… figurant ainsi cette danse vitale au moyen de laquelle notre planète assure sa survie… son identité.

Notons que cette « danse » matérialisée par l’emploi d’un mécanisme technique, est redoublée par la multitude des tracés zébrant la planète ; se connectant les uns aux autres… manière, pour l’artiste, de figurer cette danse des éléments cosmiques qui, à l’instar d’une « écriture » – eux aussi – nous inscrivent au cœur d’un chaos originel… bien loin des « horloges » annonçant la fin de tout.

Célébration « poétique » d’un monde qui nimbe de beauté le monde technique des êtres humains… cas de figure que nous trouvons sur la grande toile de Manon CASAGRANDE qui nous plonge d’emblée dans un univers « flou », à travers l’évocation de ce pont que l’on distingue à peine… recouvert qu’il est de bleu et de divers coloris, obtenus notamment par le travail de l’eau salée.

Illustration métaphorique inédite d’une nature qui reprend ses droits ; nimbe de mystère ce qui s’impose quotidiennement dans la force de ses structures !

Aura de commencement ou de recommencement à travers la restitution d’une atmosphère irréelle où les couleurs – pour le moment – sont reines !

Célébration « poétique », enfin, de la vie dans ce qu’elle a de plus primaire : un organe reproducteur femelle… cas de figure qui caractérise les structures en céramique proposées par Henri TAULIAUT.

Élément notable, s’agissant de celles-ci : leur apparence en forme de masques au moyen de laquelle elles s’imposent comme une sorte de présence – magique – veillant au bon déroulement d’un processus vital.

Philippe CHARVEIN, le 29/03/2026