Et le chef s’imposa…

Alors que la question du charisme en politique s’invite de nouveau dans le débat public, plusieurs essais interrogent l’évidence de la soumission au leader et à l’Etat

Il n’est pas rare de voir s’afficher des déplorations sur la ” crise de l’autorité “. Un récent sondage a même fait un certain bruit en laissant entendre que 87 % des Français désireraient un chef énergique pour la France. Il est plus rare en revanche de lire sur ces sujets des livres aussi stimulants que les deux ouvrages dont il est question ici. L’un – Le Siècle des chefs. Une histoire transnationale du commandement et de l’autorité, de l’historien Yves Cohen – est publié chez Amsterdam, petite maison d’édition dont il faut saluer le courage de publier un ouvrage aussi volumineux. L’autre est la traduction en français d’un livre de James C. Scott, professeur à l’université de Yale, Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, publié aux Etats-Unis en 2009 et dont il manque malheureusement dans la version française le sous-titre provocateur : Une histoire anarchiste des hautes terres d’Asie du Sud-Est. Ces livres portent sur des objets, des espaces et des périodes différents, mais partagent bien des choses, à commencer par des références communes aux oeuvres de Pierre Clastres et de Michel Foucault. Ils ont surtout en commun de mettre le pouvoir à distance, c’est-à-dire de ” dénaturaliser ” des notions auxquelles nous sommes depuis fort longtemps habitués, celle de ” chef ” pour Yves Cohen, celle d'” Etat ” pour James Scott.

Yves Cohen montre dans son ouvrage que la figure du chef s’est imposée dans la culture politique et sociale de quatre pays à partir des années 1890 dans un contexte de peur des masses et de profondes mutations industrielles. En France, en Allemagne, aux Etats-Unis et en Russie, terrains d’une vaste enquête qui pourrait encore être élargie, l’obsession du chef devient durablement un des ” modes de discussion des sociétés sur elles-mêmes “.

Traités militaires, réflexions politiques, ouvrages de psychologie sociale, prescriptions liées à l’organisation du travail : des publications innombrables fleurissent dans tous les domaines pour vanter le commandement d’un homme sur d’autres hommes et pour légitimer l’existence de hiérarchies. Toutes utilisent le mot ” chef “, décliné dans les quatre langues étudiées. Ce discours général est corrélé à des pratiques d’encadrement inédites, aussi bien dans l’espace du travail – les débuts du taylorisme – que dans l’espace politique, avec des appels de plus en plus insistants au chef, au leader, au Führer et au vozd’.

Que l’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas d’une énième étude sur le populisme ou les totalitarismes. Ces derniers ne constituent pour Yves Cohen que l’expression la plus extrême d’une fascination beaucoup plus répandue pour le chef. Toute la force de cette Histoire transnationale du commandement et de l’autorité est là : dans la démonstration rigoureuse, au plus près des textes et surtout des pratiques effectives de commandement, que cette culture du chef concerne, évidemment avec des formes différentes, des démocraties comme la France et les Etats-Unis ou des Etats autoritaires (l’Allemagne de la fin du XIXe siècle, la Russie d’avant 1917), voire totalitaires. La valorisation du leader n’y poursuit pas les mêmes buts, mais elle existe de manière également insistante. Roosevelt est célébré comme leader et parce que leader, et le grand résistant Henri Fresnay est loué par ses camarades ” parce que c’est un chef “.

Traversant les frontières nationales, Yves Cohen réussit le tour de force de montrer l’universalité de cette préoccupation des universités aux entreprises, de l’armée à l’usine, des partis politiques à l’Ecole coloniale. Il mobilise pour cela la lecture d’auteurs connus (Gustave Le Bon, Gabriel Tarde) ou inconnus (la spécialiste américaine de formation des cadres Mary Follett), l’analyse de la correspondance de Staline, le dépouillement patient des comptes rendus des cadres de l’usine Poutilov de Saint-Pétersbourg ou encore les carnets inédits de l’ingénieur Ernest Mattern, l’un des organisateurs de la rationalisation du travail chez Peugeot au début du XXe siècle, objet d’une précédente étude de l’auteur. Il est impossible de rendre compte en quelques lignes de ce livre foisonnant, fruit d’un travail de vingt ans, inscrit dans une trajectoire intellectuelle et de vie passionnante et qui ne fournit rien de moins que des pistes nouvelles pour repenser l’unité et la périodisation du XXe siècle : celui-ci pourrait bien avoir commencé plus tôt que prévu et avoir connu ses premières lézardes dans la contestation antiautoritaire de la fin des années 1960. Tout au plus peut-on regretter, outre quelques répétitions, le peu de place accordé aux questions de genre. On imagine que la valorisation du chef a beaucoup à voir avec l’organisation de la famille, la domination masculine en général et la construction sociale de la virilité.

Ouvert entre autres par les révolutions sans leader des ” printemps arabes “, le XXIe siècle verra-t-il se diffuser des hiérarchies plus temporaires et plus partagées que celles qui ont eu cours au XXe siècle, comme semble l’espérer Yves Cohen ? Rien n’est moins sûr à la lecture du dernier ouvrage de James Scott, pour lequel ce genre de configurations – des sociétés acéphales ou du moins marquées par le refus de chefs permanents – est en train de disparaître là où il existait. De James Scott, on ne connaissait en français que le pétillant La Domination et les arts de la résistance (1992, traduit chez Amsterdam en 2008), réflexion sur les contournements de l’autorité par les dominés dans diverses situations historiques. Mais Scott est l’auteur de nombreux autres ouvrages, dont certains portaient déjà sur l’Asie du Sud-Est, comme c’est le cas dans Zomia. Empruntée à l’anthropologue Willem Van Schendel, l’expression ” Zomia ” désigne les hautes terres du Sud-Est asiatique qui incluent des parties de la Thaïlande, de la Birmanie, de la Chine, du Laos, du Cambodge et du Vietnam actuels.

Aux yeux de l’auteur, les dizaines de millions d’habitants qui y vivent ont trouvé refuge à un moment ou à un autre de l’histoire dans ces hautes terres, loin des Etats prémodernes puis coloniaux de la région, qui se sont tous développés dans les vallées. Fuir l’Etat, cela signifiait fuir les impôts, le travail forcé et la conscription. Cela revenait aussi à choisir des formes d’agriculture itinérante, permettant une certaine mobilité, et peut-être même à abandonner l’écriture, outil possible de domination et vecteur d’assignations identitaires trop rigides. Scott retourne donc les qualifications péjoratives employées contre ces populations – des ” barbares ” opposés à la ” civilisation ” – pour y voir des choix tout à fait conscients : ” Les peuples des collines ne sont pas “pré-quelque chose”, écrit-il. Bien au contraire, il est plus juste de les considérer comme des peuples “post-riziculture”, “post-sédentaires”, “post-sujets”, et peut-être même “post-lettrés”. “

Pour affirmer cela, l’auteur s’appuie sur les archives des Etats de la région, sur des rapports d’administrateurs coloniaux et surtout sur les travaux d’anthropologues auteurs de véritables enquêtes de terrain, comme Edmund Leach ou Jean Michaud. Ouvrage de seconde main – ce que Scott précise dès l’introduction -, Zomia peut parfois irriter par son caractère un peu trop binaire. Il est probable que les spécialistes de l’Asie du Sud-Est nuanceront certaines affirmations de Scott, d’autant plus séduisantes que celui-ci possède un sens de la formule très aigu. Mais, bibliothèque vivante capable de passer du mode de vie des Karens à une réflexion sur Thucydide puis de mettre en rapport les écrits d’Ibn Khaldun avec des travaux portant sur l’Amérique du Sud, James Scott est un pédagogue génial, virevoltant d’un espace à un autre, d’une époque à une autre, qui réussit toujours à placer le lecteur dans la situation des différents protagonistes, afin qu’il comprenne quels choix très concrets s’offriraient à lui dans telle ou telle circonstance. Ce livre constitue dès lors une réflexion passionnante sur le développement de l’Etat dans ses dimensions les plus pratiques, à commencer par son espace physique de déploiement et par les difficultés de ses administrateurs à caractériser des identités labiles.

Dans la continuité de ses ouvrages précédents, Scott montre en définitive que les populations dominées ne sont jamais passives même lorsqu’elles ne se révoltent pas : comme Yves Cohen, il suggère donc que l’obéissance à des chefs est une possibilité et non un fait de nature. A n’en pas douter, un vrai vent de liberté traverse ces deux ouvrages.

Pierre Karila-Cohen

Le Siècle des chefs, d’Yves Cohen,
Amsterdam, 864 p., 25 €.

Zomia ou l’art de ne pas être gouverné, de James Scott, traduit de l’anglais par Nicolas Guilhot, Frédéric Joly, Olivier Ruchet,

Seuil, 544 p., 27 €.

Biblio

La Crise de la culture, d’Hannah Arendt, première traduction 1968, Folio 1989.

La Société contre l’Etat. Recherches d’anthropologie politique, de Pierre Clastres, Minuit, 1974.

Quelle autorité ?, sous la direction d’Antoine Garapon et Sylvie Pédriolle, Hachette Littératures, 2003.

Les Hommes providentiels. Histoire d’une fascination française, de Jean Garrigues, Seuil, 2011.

Hitler. Essai sur le charisme en politique, de Ian Kershaw, Folio, 1995.

La Notion d’autorité, d’Alexandre Kojève, Gallimard, 2004.

Bains de foule. Les voyages présidentiels en province, 1880-2002, de Nicolas Mariot, Belin, 2006.

Qu’est-ce qu’un chef en démocratie ? Politiques du charisme, de Jean-Claude Monod, Seuil, 2012.

Faire autorité dans la France du XIXe siècle “, revue ” Le Mouvement social “, n° 224, 2008/3.

Économie et société, de Max Weber, Plon, 1971.

Lire le dossier dans le Monde des livre du 05 février 2013