Enseignement et déconfinement : entre la classe et la garderie

Vidéo. Alors que les collégiens des départements verts ont repris le chemin des cours, certains enseignants sont dubitatifs devant l’organisation de cette reprise.

— Par Nora Bussigny —

Alors que pour les zones rouges les portes des établissements restent résolument closes, de nombreux collèges situés en zone verte ont à nouveau pu accueillir des élèves depuis le 18 mai. S’ils sont beaucoup à estimer que le face-à-face leur manque, les professeurs sont majoritairement dubitatifs quant à cette reprise aseptisée, où pédagogie rime avec bactérie et grammaire avec sanitaire.

C’est le cas de deux professeurs qui ont accepté de prendre le risque de raconter leurs « rentrées » respectives, même si l’Éducation nationale a pourtant stipulé qu’il n’était pas conseillé de répondre aux sollicitations des médias.

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Une organisation opaque

Les rentrées étant échelonnées pour éviter de recevoir trop d’enfants, l’établissement de Léa* en Normandie (76) est ouvert aux sixièmes et cinquièmes uniquement le matin. « Je pensais honnêtement que je n’allais pas revoir mes élèves avant septembre. Étonnamment, peu d’élèves ont fait le choix de revenir, je fais donc de la continuité pédagogique par Internet les après-midi », explique la jeune professeure d’histoire-géographie.

En Bretagne (22), dans l’établissement privé de Martine, professeur de français, la direction a choisi de procéder différemment : « Nous donnons cours les lundis et mardis toute la journée. Mais nos classes de sixième et cinquième sont divisées en deux groupes afin d’effectuer un roulement : cette semaine, le groupe a, la semaine prochaine, le groupe b. Cela évite que les élèves soient trop nombreux par classe. » Cependant, les enfants du personnel mobilisé sont tenus de venir chaque semaine : « Pour eux, c’est extrêmement redondant, ils sont contraints de revoir la même chose, mais nous n’avons eu aucune précision à leur sujet », s’agace Martine.

D’un établissement à l’autre, les mesures sanitaires sont contradictoires : dans celui de Léa, il est interdit de retirer son masque, même si l’enseignant se tient à bonne distance des élèves. Dans celui de Martine, au contraire : « On passe notre temps à le mettre et à le retirer pour que notre cours soit audible. » D’ailleurs, ses élèves ont eux aussi le droit d’enlever leurs masques en classe puisque les tables sont éloignées les unes des autres. Alors que dans le collège de Léa, les règles sont plus strictes : « Tous les élèves restent masqués, ils n’ont ni le droit de se lever ni de se prêter du matériel ou de manipuler quoi que ce soit. Quant à la récré, ce n’en est pas vraiment une, plus un temps pour aller se laver les mains, ce qui est bien moins distrayant qu’une récréation classique. »

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« Ce sont les élèves qui trinquent »

Dans le collège de Martine, il est difficile pour les élèves de pouvoir envisager un retour au travail scolaire correct : « Comme nous ne voyons chaque groupe d’élèves qu’une semaine sur deux, il y a un véritable décalage, tous ne progressent pas à la même vitesse ce qui crée des différences de niveau et d’acquisition scolaire », précise-t-elle. Et la politique de l’établissement est stricte : seuls les élèves présents en classe auront le droit d’obtenir les corrections aux exercices mis sur l’espace numérique de travail (ENT). « C’est la politique du « tant pis pour eux » et ce sont les élèves qui trinquent », soupire Martine. La professeur de français déplore d’ailleurs que le nombre limité d’élèves par classe ne profite pas aux élèves décrocheurs : « Une classe de cinq ou dix, c’est le nombre d’élèves parfait pour ceux qui ont du mal en classe entière ! Mais la distanciation physique les empêche de progresser, car on ne peut pas s’approcher d’eux pour travailler à leurs côtés… »

Léa, elle aussi, a constaté une différence des niveaux scolaires. « On peut craindre un aspect garderie, car plusieurs d’entre eux n’ont pas pu profiter des cours en ligne durant le confinement : certains ont suivi tous les cours, d’autres un sur deux, et quelques-uns pas du tout. Pour de l’histoire-géographie, cela reste accessible, mais pour des maths ou de la physique, manquer des notions empêche de suivre correctement par la suite. »

Martine a décidé de jouer la carte de l’honnêteté avec ses troisièmes et a sondé leur ressenti sur le confinement et une potentielle reprise pour eux en juin : « On avait déjà remarqué après les vacances confinées qu’il y avait un sacré relâchement des élèves, déjà car ils sont certains d’avoir quasiment tous leur brevet. J’ai fait un QCM sur l’ENT pour savoir s’ils souhaitent continuer à travailler : certains disent que oui pour se préparer à leur entrée en seconde, d’autres n’y voient aucun intérêt. La plupart se sentent démobilisés et ont du mal à se réorganiser. Mais, paradoxalement, ils ont gagné en autonomie grâce à cette période. »

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