Écriture d’une danse : Valérie H.Biegel

— Par Philippe Charvein

Ecriture et Danse – Danse et Ecriture : deux moyens d’expression, en apparence éloignés, mais se retrouvant dans le projet conçu par Valérie H.BIEGEL consistant à restituer une danse… la danse du jour qui se lève et se déploie en strates ; la danse des individus ; la danse de l’humanité ; la danse de l’écriture… danse multiple et protéiforme donc, qui est celle de la vie en fin de compte… une vie qui s’affiche et s’imprime dans ses « pleins et déliés », s’écrit en permanence, comme pour ne pas être happée par l’informel du néant ; comme pour défendre une identité.

L’exposition de Valérie H.BIEGEL est ainsi une célébration d’un mouvement vital… toujours actuel, toujours présent, même dans les réalités les plus ténues ; d’une écriture – elle-même vitale – qui véhicule une envie d’être et d’exister.

Il nous semble important de restituer ce vaste mouvement d’ensemble – sur un pas de danse sans cesse renouvelé – qui met précisément en scène l’histoire d’une humanité disparue, transformée en texte.

Notons à cet égard l’intégration de textes et de mots au cœur même des toiles, comme pour rehausser ce dialogue permanent entre notre humanité et cette instance – auctoriale – mystérieuse qui la porte tout en disant la réalité de son être et de ses aspirations ; comme pour rehausser la dimension philosophique d’une épopée intérieure restituant la fragilité de notre histoire en regard de l’ordre naturel.

Symbolique, à cet égard, apparaît l’ombilic cosmique dont le centre est occupé par un arbre ; de même cette autre toile où un insecte, co-présent avec un arbre, s’est fixé sur le parchemin de l’humanité disparue.

Eco-graphie qui révèle les vaines prétentions de l’anthropocentrisme !

En même temps, l’écriture d’une danse, qui se manifeste aussi bien comme la danse d’une écriture, transfigure le corps humain, calligraphié, stylisé, à la manière d’idéogrammes ou d’icônes, entraînés dans une chorégraphie parfaitement ordonnée, par-delà les jeux de collage et de surimpressions.

S’imposent ainsi des suites linéaires et des strates textuelles, définissant des tissus de signes, selon le rituel d’une fête des signifiants ; le geste d’écriture naissant du silence et du vide générateur au sein duquel s’abolissent et se renouvellent toutes les formes de la vie.

Notons enfin l’emploi, par l’artiste, d’une diversité de papiers (papier coton, papier wenz hou, papier marouflé)… autant de supports destinés à dire et célébrer une danse constante ; une danse vitale et salvatrice par le biais de laquelle tout aurait commencé ; par le biais de laquelle nous affirmons notre être.

L’artiste, en effet, portant en elle toutes les virtualités d’une humanité rêvée, accorde les solitudes sur ces fragiles supports de papiers : ici, les figures de couples déroulant une suite chorégraphique pour signifier les pleins et les déliés de leur entente ; ailleurs, un peuple de corps graphiques pour évoquer une destinée commune dont le tragique est conjuré par le mouvement magique de la danse, ce paradigme de toute action rythmée.

Autant de supports formels – fragiles au demeurant – devenant eux-mêmes une « peinture » inédite des potentialités de l’être… riches parce que fragiles.

L’exposition de Valérie H.BIEGEL accorde donc une place prépondérante à l’écriture… l’écriture, ce marqueur incontestable d’une humanité… depuis les commencements… l’écriture, marqueur d’autant plus incontestable que l’humanité précisément est… « écriture », comme le marquent ces toiles où il est possible de distinguer une série de signes signifiants, à la forme vaguement humaine.

Des signes signifiants saisis dans leurs pas de danse par le biais desquels ils font corps et « peuple » ; écrivent une histoire ; s’engagent dans une marche aux allures d’épopée.

Sans multiplier les éléments, évoquons par exemple cette réalisation artistique subdivisée en trois planches – trois strates – racontant précisément cette marche existentielle dont la finalité est de s’extraire de l’anonymat.

Le choix de cette structure si particulière (en trois pans), de même que le papier utilisé s’imposant comme une sorte de parchemin, participent de cette volonté, chez Valérie H.BIEGEL, de restituer la dimension à la fois solennelle, spirituelle et festive, de cette marche originelle ; de ces premiers pas, préludes à une danse plus aboutie.

Il est intéressant de remarquer que dès ces premiers « pas », l’Histoire se met déjà en mouvement ; un autre tableau ; une autre piste de danse se laisse deviner, comme en témoignent ces… « bouts » de papiers sur le bord, saturés de mots et de tracés… comme une sorte de palimpseste bruissant déjà du désir de restituer, de révéler, une future chorégraphie.

L’humanité est une… écriture qui… s’écrit, comme en témoigne cette toile où il est possible d’observer quatre rangées de signes… consignés sur du papier coton… lui-même surimposé sur un support plus large, aux allures de parchemin.

Manière, pour l’artiste, de restituer une écriture signifiante en mouvement, désireuse de laisser entendre l’énergie qui l’anime !

Le support textuel qui l’accompagne : « Corps et Graphie », témoigne bien de cette volonté de restituer une danse signifiante dans sa… « chorégraphie » ; une danse restituant la volonté d’une humanité de s’extraire de l’informel et de donner forme à son identité.

Fête et danse des lettres-signes !

Fête d’une humanité en fête ! Fête d’une écriture qui danse d’autant plus qu’elle s’éveille à la saveur – orientale – du sens !

Quand l’humanité en fête prend les traits d’une… danseuse auréolée de bleu. Cas de figure que nous observons sur cette autre toile énigmatique par le biais de laquelle nous devinons une forme engagée dans une danse sertie d’absolu et d’éternité, de là l’emploi de ce bleu qui n’est pas sans conférer un souffle renouvelé et infini à l’être concerné.

Saisissante évocation métaphorique d’une humanité en quête d’absolu !

Notons la présence de l’astre lunaire – de petite taille qui plus est – ramené à la dimension humaine (à la portée de la « danseuse » dont il devient le partenaire) ; ce qui suggère bien cette volonté, chez Valérie H.BIEGEL, de restituer la réalité d’une danse qui s’impose comme un rendez-vous avec soi, ses aspirations… une danse où se jouent une élévation et une… « perfection » futures… une danse – presque mystique – où se joue le devenir d’une condition humaine désireuse d’échapper à toute pesanteur ; à toute oppression !

Ecriture d’une danse… qui permet la rencontre et le rapprochement : tel est le cas de figure que nous observons sur la toile intitulée : « 2 Ames en résonnance ».

Réalisation bien singulière que cette toile figurant deux êtres qui, à l’instar de « lianes », se rejoignent et se font écho malgré la grandeur des continents qui les séparent et sont matérialisés par ces ensembles verts et jaunes.

Finalement, la seule « présence matérielle » est celle assurée par ces deux êtres fabuleux qui surgissent de leur terre respective et donnent naissance à une unité.

L’élasticité de leur « corps » permet symboliquement cette rencontre que rien ne peut entraver, surtout pas la distance.

Notons enfin la présence du « visage » qui marque… l’identité… manière, pour Valérie H.BIEGEL, de donner une identité humaine (une présence matérielle et concrète) à ces êtres imaginaires !

Manière, pour l’artiste, de défendre l’idée d’une identité spirituelle propre à chaque individu ; à chaque être se cherchant…et se rejoignant dans une sorte d’élan absolu !

Ecriture d’une danse… dans sa diversité : cas de figure que nous observons dans ces deux toiles mettant en évidence une danse différente.

Plus classique sur cette série de douze vignettes encadrées de rose ; plus « désordonnée », moins codifiée sur cette série de quatre volets représentant un personnage énigmatique au visage rouge, emporté dans une sorte de vertige gestuel par le biais duquel il témoigne de sa volonté de s’accaparer tout l’espace, d’exprimer toutes les possibilités de son corps… à la recherche, peut-être, du pas de danse le plus abouti… du pas de danse absolu !

Est-il à la recherche de l’écriture parfaite, celle par le biais de laquelle il écrira les contours de son identité sur le blanc informel des panneaux ?

Sur la première toile que nous avons évoquée, notre attention se porte sur ce duo amoureux, engagé dans un « dialogue » gestuel dont l’intensité est marquée par celle qui caractérise les traits, les tracés figurant le mouvement des bras.

Remarquons, à ce propos, les encadrés roses (figurant d’autres formes en train de danser)… autant d’éléments par le biais desquels Valérie H.BIEGEL suggère une danse passionnée au cours de laquelle les participants recherchent une unité inédite, faite de dynamisme et de tensions… prélude, sans doute, à la manifestation de l’amour !

L’écriture d’une danse restituée par Valérie H.BIEGEL est empreinte de mystère et de sagesse, comme en témoigne cette série de textes manuscrits (« Correspon… Danse », « Ecolo… Graphie », « Calligraphie ») placés en juxtaposition à proximité immédiate d’une toile représentant, pour sa part, deux papiers surimposés l’un sur l’autre ; des formes « japonisantes » dansant sur l’un d’entre eux.

Manière, pour l’artiste, de figurer une danse qui ne s’arrête pas ; une humanité dont l’histoire se pense, s’écrit et se réécrit ; une humanité dont l’écriture – devenant métalangage – dit et redit l’histoire ; dit et redit le désir de parvenir à un accomplissement inédit au cours duquel le corps serait en phase avec l’âme ; les phrases en phase avec la réalité de l’être à la lettre ; la calligraphie du corps deviendrait danse à part entière et entretiendrait une correspondance avec la Création dans ce qu’elle a de plus divers.

Nous pouvons, dans cette optique, relever cette toile où il est possible de voir un arbre dont les racines-rhizomes sont profondément ancrées dans le sol… racines qui, par ailleurs, débordent du cadre dans une volonté d’expansion ; de même que cette autre toile où un insecte regarde en direction de l’arbre duquel il tirera sa subsistance.

Belle évocation métaphorique de ce cycle vital au cours duquel chaque être est en relation avec l’autre, à l’instar des grandes antennes de l’animal faisant écho aux racines de l’arbre !

Curieux insecte, à cet égard, car presque personnifié, comme le marque la présence de bras et de jambes épaisses.

Manière, pour Valérie H.BIEGEL, de nous inviter à « regarder » un être qui n’est pas aussi insignifiant que cela car faisant partie de notre écosystème !

Occasion, pour nous, de remarquer ce jeu, cette « correspondance » entre les mots et les couleurs parsemant le milieu naturel faisant ressortir la richesse inédite de celui-ci, construite, elle-même, sur une totalité inédite !

Que peut-il y avoir dans « un jour qui se lève » ?

De la poésie, du mystère, de la danse, du rêve, une écriture.

Autant d’éléments qui justifient sans doute le choix d’une toile verticale, mieux à même de saisir cette mystérieuse alchimie du jour qui vient, se construisant par strates.

Autant d’éléments qui traduisent la présence d’une « conscience » qui se démêle des songes de la nuit et tente d’appréhender les virtualités s’offrant à elle… des virtualités grâce auxquelles elle parviendra à la légèreté et une densité inédites.

Occasion, pour nous d’apprécier cette « correspon… danse » entre la forme éthérée allongée dans la partie supérieur et les êtres imaginaires en position verticale, symbolisant peut-être ces multiples virtualités, gages de plénitude !

Correspondance, encore entre le texte manuscrit qui porte la transcription graphique d’un aveu et la tête féminine aux racines-rhizomes… belle métaphore de l’être qui garde une stabilité intérieure, source d’enrichissement !

Philippe CHARVEIN, le 08/03/2026

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