“Échos d’amour lointains”

Œuvres vocales de Yoritsuné Matsudaïra III

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— Par Fernand Tiburce FORTUNE, Ecrivain martiniquais —

Le Maître et Yumi

Yumi Nara est une cantatrice japonaise de renommée internationale qui a travaillé avec C. Maurane, N. Perugia, M. Bouvet et tant d’autres grands artistes connus, et qui a chanté ou joué Shéhérazade de Ravel, Harawi de Messian, Pierrot lunaire de Schoenberg par exemple. Elle a chanté sous la direction de P. Boulez, de P. Méfano, de G. Sinopoli. Ses qualités dramatiques, nous dit-on, ont été remarquées dans des spectacles de P. Brooks, C. Confortès, M. Wasserman.1

J’ai fait sa connaissance au dernier colloque organisé, à Fort de France, par le Cercle Frantz Fanon, animé par Victor Permal. Toru Suzuki et elle, avaient accompagné à la Martinique, le professeur japonais Takeshi Ebisaka, spécialiste de Frantz Fanon, dont la communication portait sur l’actualité de la pensée fanoniène à l’heure du désastre provoqué par les diverses explosions des réacteurs de la centrale atomique de Fukushima.

Il faut noter, avant de poursuivre, que Yumi Nara a travaillé sur certaines scènes avec la mezzo soprano martiniquaise, Roselyne Cyrille, qui nous gâte tout au long de l’année, accompagnée de la pianiste cubaine Yolanda Suarez, avec ses prestations de choix, cueillies dans un répertoire varié et de qualité.

Lors de son passage à la Martinique, Yumi Nara m’a offert deux CD.

Le premier, « Chansons d’une vie2 », est dédié à sa mère. Ce sont de belles pièces courtes du répertoire japonais. J’ai retenu, je ne sais pourquoi, une magnifique chanson, une complainte plutôt, intitulée « Sayonara », où l’on détecte toute la sensibilité et la tonalité dramatique de la voix de Yumi, qui maîtrise avec habileté une certaine langueur. La surprise que nous réserve ce CD tient en la présence de pièces du répertoire latino-américain, car sa mère a vécu sous les tropiques. Yumi interprète avec cadence et bonheur « la cucaracha ».

L’autre CD, « Mélodies populaires méditerranéennes »3, permet de voyager avec de grands auteurs européens dans des pièces diverses et agréables, où le talent de notre soprano épouse avec une belle justesse de ton et d’exécution, une écriture musicale savante.

Avec ces deux œuvres, la première qui se base sur la tradition des maîtres japonais, tout en offrant un clin d’œil amical à une musique métissée d’un autre continent, et la seconde qui est l’appropriation d’une certaine musique occidentale, l’on reste dans un domaine connu, avec des musiques, des mélodies, des intonations, des variations, des compositions qui avancent sur des chemins qui ne peuvent grandement nous perturber, voire nous déranger, même si les œuvres ne sont pas toutes d’accès facile. Avec ces deux CD, nous sommes dans l’assurance et la tranquillité musicales.

Avec « Échos d’amour lointains », nous sommes dans une autre dimension, nous sommes vraiment ailleurs. La rencontre 4entre le Maître Yoritsuné Matsudaïra III5 et l’audacieuse Yumi Nara est « une conjonction poétique et historique » comme l’écrit Paul Méfano6, qu’il faut abondamment citer si l’on veut comprendre à quelle tâche ardue s’est attelée Yumi Nara. Cette rencontre, dira-t-il aussi, « s’est révélée heureuse, convaincante, génératrice d’œuvres lyriques attachantes », dont certaines, gravées sur ce CD, objet de notre entretien.

Yoritsuné Matsudaïra III7, nous apprend encore, Paul Méfano, se situe au départ entre deux voies : » la tradition musicale japonaise de Nambu et le sortilège des quartes augmentés de Debussy. Il aborde un temps la polytonalité initiée par Darius Milhaud… puis adopte résolument le dodécaphonisme en une musique profuse, généreuse, ornementée, qui culmine dans « Figures sonores » (vers 1950)…Il adopte par la suite une discipline sérielle8 sans concession, dans un langage progressivement de plus en plus dépouillé pour aller à l’essentiel ».

Ces lignes sont savantes, mais nécessaires pour tenter de plonger dans le mystère de cette voix de Yumi, qui porte « les sons » des œuvres de Yoritsuné Matsudaïra III. Des sons, car lui-même, adepte de la perfection, tout comme Maurice Ravel, a écrit 9 : « En fin de compte, je veux un joli son. Qu’est-ce ? Je ne peux l’expliquer. Ce qui compte est uniquement son propre sentiment qui dit : c’est beau… »

C’est ce que je capte d’abord et qui va guider ma perception des œuvres. Je retiens ensuite, puisque avec ce titre, Echos d’amour lointains, l’amour inonde ce disque10, le conte d’amour11 entre le Maître et Yumi. Le Maître écrit12 en décembre 1997 :«Depuis que je connais Yumi, mon chemin s’illumine. Je la suis et de belles et étranges résonnances m’inspirent, chose fort rare et précieuse qu’on ne peut avoir qu’exceptionnellement. J’ai aimé la personnalité et la musicalité  de Yumi. L’amour, c’est l’inspiration…Je n’ai plus de temps à vivre, mais jusqu’à la mort elle m’inspirera et j’appelle encore les subtiles sonorités ».

 UNE APPROCHE PERSONNELLE DE L’ŒUVRE

Yumi, on ne peut entrer sereinement dans cette musique, dans sa musique, dans ta musique, sans s’arrêter d’abord, devant cette magnifique photo, d’une rare séduction et d’un esthétisme à la limite de l’incroyable, de l’insupportable, qui illustre la couverture du CD. On devine qu’il va se passer quelque chose, quelque chose de grand.

Le photographe a été subjugué, et cet instant volé, où tu sembles perdue dans une éternité plus belle que la beauté elle-même, ne cesse d’interpeller. Quelle distinction dans ces bras posés avec grâce sur tes hanches, prêts à s’ouvrir au public pour partager les moments étincelants à venir. Quelle élégance de ce corps de femme, debout, tendu vers l’excellence qu’il va bientôt produire. Et ce qui fait la beauté de l’ensemble, c’est aussi l’étrange, le mystère, car ce photographe ignore ton visage, peut-être y aurait-on décelé toute la douleur, toute la tension qui s’y sont invitées, tant l’œuvre à venir te presse vers l’inconcevable, vers l’inouï; tant ta volonté est grande d’assumer la difficulté que tu as choisie pour convoquer ta voix et ton talent, sur les sommets où tu veux les conduire. Cette belle mise en scène est faite pour capter l’attention de ton auditoire, qui est là pour entendre avec ravissement une musique dans laquelle, il veut s’étourdir.

Je l’ai dit, avec cette musique, tu nous entraînes ailleurs et je me pose des questions, comme celui qui essaie de comprendre par quels cheminements complexes est passé l’apprenti, avant d’acquérir la connaissance.

Comment t’es-tu préparée pour aborder, pour affronter une telle épreuve à ce haut niveau de perfection ? Quelle retraite intérieure as-tu dû t’imposer à la recherche de l’absolu en toi pour tenter d’atteindre l’absolu dans les œuvres, pour trouver ce son invisible qu’exige le Maître ?

Echos d’amour lointains. Ce sont les échos qui sont lointains, pas l’amour qui est si proche, ou éternel. Pas un écho, des échos sans cesse répétés, dans les allers-retours d’un amour qui n’en finit pas de brûler dans la passion et les rêves fous. Comment imaginer qu’une suite de notes sorties de nulle part peut faire irruption dans la musique et exiger du Maître qu’il aille à la limite de l’impossible, à la lisière de cette ligne fatidique qui sépare l’ultime acte créateur, de la folie ? Ce moment limite, si bref dans l’esprit, cette seconde à peine, où Dieu semble donner la main au Diable pour que le Maître voie l’éblouissement de la beauté.

Et, toi, Yumi, dans la proximité du Maître, tu as senti cela, ce besoin d’ascèse, de dépassement dans le travail d’écriture du Maître, dans les hésitations du Maître, dans les moments de désespoir du Maître. La magie de ta voix te donne cette mâle assurance, qui cache le trouble qui te saisit, car tu sais par quels chemins de l’esprit, enrichi d’une culture polycentrique, est passé le Maître pour trouver sa voie. Et toi seule, sait par quel mystère ton chemin a croisé le sien.

Ta voix va nous sortir de la pénombre et nous positionner au mieux sur ce chemin qu’empruntent ces « Echos d’amour lointains ». Ta voix nous fera vibrer avec eux et nous rapprochera d’eux. Ta voix, en définitive, nous rendra complices de ces « Echos d’amour lointains ».

Que regardes-tu dans le noir? Avec quelle émotion? Pas nous. Pas tes admirateurs en attente sublimée, venus pour être éblouis, étonnés, venus se perdre corps et âme dans cette musique sidérale qui va les envoûter, comme l’ensorceleur envoûte la princesse.

Mais comment ne pas se laisser envoûter, comment ne pas désirer se laisser envoûter, comment ne pas vouloir se perdre, se soumettre à ces notes qui nous laissent sans voix, comment ne pas vouloir se rendre avec armes et bagages sensoriels et esthétiques, à ces  sons et à ces mille notes conquérantes?

Je dis bien se soumettre, car il n’y a pas d’autre issue possible. Avec ta voix, avec ce corps dans cette robe de lumière, avec cette chevelure de lionne dominatrice, on se doit de s’abandonner, de se livrer, on ne doit pas résister.

Car résister, ce serait refuser la voie de l’inaccessible, de l’inatteignable, de l’infini, où tu veux nous promener. Résister, ce serait pencher vers la facilité et refuser que l’esprit s’accorde avec la beauté, car là où cette rencontre se fait, tous les chants sont possibles, tous les champs des possibles sont ouverts.

Non, Yumi, tu ne nous regardes pas, tu ne nous vois plus depuis cette scène, tu es avec le Maître, et tu lui as promis l’union totale de vos talents à un degré de vérité, dont seuls vous connaissez la profondeur.

Et pour cela, tu ne peux qu’être en fusion avec le Maître, avec l’idée du Maître. Tu ne peux qu’être au service du « son » du Maître. Tu veux être la voix du Maître. Donc, tu veux voguer sur les ondes de ces échos aussi haut, aussi loin, aussi purement qu’il se doit. Et tout en maîtrisant fabuleusement ces lignes mélodiques complexes, toute à la conquête du « son », tu ne dois pas nous faire oublier ce qui le motive, l’amour.

C’est pourquoi, nous sommes attentifs aux inflexions et variations de ta voix, à ses assauts vers ces hauteurs où t’invite l’esprit, à ces descentes aussi dans les profondeurs sombres de l’âme. L’amour, et c’est ce que nous signifient aussi ces Echos lointains, est parfois perte de soi.

Mais ces Echos sont pour moi –mais je peux me tromper- plus lointains encore. Ils ne sont plus seulement là pour remettre au goût du jour les épopées et le romantisme de la littérature ou de la musique amoureuse japonaise, parés des techniques occidentales.

Nous sommes là, au niveau du cri primordial de la forêt. Nous sommes touchés par l’émerveillement même de celui qui le produit et nous assistons à l’étonnement des autres en face, et de ceux qui un peu plus loin s’arrêtent, se retournent et regardent du côté de ce qui n’est plus un feulement, un cri de bête, un bruit.

Ces sons, précèdent de peu un chant originel, précèdent la parole à venir. Ces sons sont comme une révélation. L’animalité a disparu avec ce nouveau son, l’homme est en train d’élaborer une technique vocale, il entre intelligemment en communication. Ta voix lance cette note du commencement, ce moment où il est impossible de tricher. Un son répondant à un autre, une ligne mélodique répondant à une autre et la musique est en mouvement. Elle se crée, difficile, magique, hésitante, imparfaite. C’est pourquoi, la flûte savante et enchantée elle-même joue avec toi, te répond, te devance, te suit. Et la koto13 si distinguée et subtile donne le change à la flûte et te provoque dans une suite d’inventions, que ne refusent pas les percussions, préexistantes au son, mais qui veulent exister dans les nouvelles trouvailles, dans ces nouvelles épousailles de la voix et des instruments. Parfois, ta voix, tes cris, sont comme des déclarations d’amour, les premières. Ces cris auxquels l’écho donne vie, sont jetés à la face d’un nouveau monde des relations amoureuses et transportés au loin avec l’extase de la victoire inscrite sur ces lignes mélodiques complexes, dont le Maître a eu la révélation.

Ces lignes mélodiques qui baignent dans  l’étrange, qui portent la marque de l’étrange, qui ressemblent au balbutiement premier, sont comme une nostalgie des temps lointains, l’écho mémoriel des premiers jours, du premier cri qui devient son, qui se baptise note, qui évoque les sentiments, et surtout, l’invitation au partage des sentiments.

Ta voix, Yumi, est comme une caresse de la mémoire enfouie des premiers apprentissages de ces moments éblouissants, où le cri a voulu dire je t’aime, ou regarde moi, ou écoute moi, ou donne moi la main.

Mais ces cris d’antan sont aussi une musique. On imagine ces sons, ces notes, attendris de se savoir aimés et chantés à un tel niveau technique. Ces chants sont comme des voies, comme des poèmes dont chaque note est un mot, qui te conduit là où tu ne sais pas encore si la beauté va s’offrir au monde des mortels, ou si les mortels, que nous sommes, méritent une telle beauté.

Et c’est là que cette musique confine au sacré.

Nous avons été troublés au plus haut point. Nous avons manqué perdre pied.

 

Martinique, le 08 octobre 2013

Paris, le 25 Octobre 2013

 

1 Pour une information plus complète, se reporter aux pages 25 et 38 du livret qui accompagne le CD

2 ALM records – 2000

3 ALM records, 2005 –ALCD-7100,01

4 Nous y reviendrons, car le maître fait une fusion entre sa musique, ses sentiments forts et Yumi, l’inspiratrice essentielle.

5 Ses œuvres ont été jouées par Herbert von Karajan (page 18)

6 Page 17 du livret

7 Lire page 16, du livret le parcours exceptionnel de ce musicien japonais, qui est debout entre deux cultures, entre tradition et modernité

8 A approfondir pour les non initiés : La musique sérielle ou sérialisme est un mouvement musical du XXe siècle. Ce concept englobe les musiques dont le principe de construction se fonde sur une succession rigoureusement préétablie et invariable de sons appelée série. Les rapports d’intervalle propres à la série restent stables. Elle fut initiée par la seconde école de Vienne avec Arnold Schönberg, Alban Berg et Anton Webern, qui ont érigé en système une certaine évolution du langage musical déjà perceptible chez Gustav Mahler et d’autres précurseurs qui poussèrent les schémas de la tonalité jusqu’à créer une absence de repères tellement les modulations étaient nombreuses.

9 Voir page 19 du même livret

10 Voir le motif de chaque œuvre dans les pages 21 à 25 du livret

11 Dans la traduction anglaise on peut lire, page 31 : l’histoire d’amour…

12 Page 16

13 Instrument japonais ancien à cordes

 

 

– Chant : Yumi Nara (soprano) – Flûte : Pierre-Yves Artaud – Koto : Ten Jinchi – Percussions : Shiniti Ueno – (CD ALM records 2011)