Du regard sur les statues…

— Par Léon Mastail —
La commémoration de l’abolition de l’esclavage, ce 22 mai 2020, sera à marquer d’une pierre noire ou d’une pierre blanche, selon que l’on considère que les événements qui s’y sont déroulés sont négatifs ou positifs. La destruction de deux statues de Victor Schoelcher a déconcerté bien des martiniquais, d’abord par son caractère inattendu, ensuite par la « violence » de l’acte, enfin par la remise en cause du parcours de cet homme qui jusqu’alors était considéré, presque de manière unanime, comme « une des grandes figures emblématiques du mouvement abolitionniste de l’esclavage au 19ème siècle… »
D’ailleurs, le socle sur lequel reposait l’une des deux statues portait l’inscription suivante : « Nulle terre française ne peut plus porter d’esclaves ».
Le reproche fondamental qui est actuellement fait à Victor Schoelcher serait de n’avoir pas été, durant toute sa vie d’homme politique, un abolitionniste de la première heure, pur et dur. Et pourtant, selon toujours les activistes, les statues à son effigie lui donneraient à tort la primauté sur les héroïques esclaves qui, au péril de leur vie déjà bien misérable, ont mené les dures luttes qui ont irrémédiablement conduit à l’abolition de l’esclavage.
De fait, cette opération de déchoucage, par sa méthode, se présente davantage comme une tentative radicale d’écarter Victor Schoelcher du mouvement abolitionniste que comme une lutte morale pour la reconnaissance, à sa juste place ou valeur, de l’action de tous ceux qui se sont battus et ont souffert dans leur chair ou encore ont œuvré pour la libération des esclaves.
Dans toutes les villes de la Martinique, il y a encore plein de statues et de rues dont les noms évoquent les côtés sombres et tristes de l’humanité.
C’est vrai que les acteurs d’antan de la vie politique ne s’embarrassaient pas de scrupules et glorifiaient qui ils voulaient, essentiellement les thuriféraires du pouvoir, l’important pour eux était d’imposer ainsi au peuple leurs visions de l’Histoire.
Et leurs opposants n’avaient alors, à leur tour, qu’une obsession, renverser le régime en place et éliminer dans la foulée le souvenir de leurs prédécesseurs.
Construisons nos symboles
Mais il y a quand même eu des exceptions et une au moins mérite d’être rappelée, parce que remarquable. D’ailleurs, elle a déjà beaucoup circulé sur les réseaux sociaux. Après son arrivée triomphale le 8 janvier 1959 à la Havane, à la tête des troupes victorieuses de la Révolution, Fidel Castro s’est posé la question de savoir quel sort devrait être réservé à certains symboles de la dictature de Batista. Et Che Guevara eût cette réplique cinglante mais tellement intelligente : « On laisse au passé ces symboles rétrogrades. Construisons les nôtres, plus grands et plus nobles avec les forces de la civilisation retrouvée ».
En définitive, pour ne point sombrer dans aucune interprétation erronée, il conviendrait déjà de comprendre que la mise en lumière d’un individu, soit par une statue, soit par une rue ou un édifice, ne vaut pas en soi une valorisation morale de cette personne, avec absolution de ses erreurs, faiblesses et travers, mais simplement la reconnaissance d’un acte fort de sa part, à un moment donné.
Cet acte doit-il être pour autant détachable du reste ?
Autrement dit, faut-il abattre les statues et éliminer des rues et des édifices les patronymes de ceux qui glorifiés pour un acte sont condamnables pour d’autres parce que indignes de leur vie publique ?
Ce type de décisions qui ne peut être pris qu’au cas par cas réclame naturellement des procédures et donc du temps.
Il n’y aurait donc pas lieu de lire à travers ces statues, ces rues ou ces édifices, l’Histoire objective d’un pays. Et s’il est heureux que les citoyens puissent faire connaître, dans le cadre de la politique du dialogue et des échanges humains, leur point de vue ou ressentiment sur un fait ou un événement quelconque, il ne demeure pas moins que le travail d’écriture de l’Histoire et de sa restitution doit revenir aux seules personnes qualifiées que sont les historiens.

Publié initialement dans France Antilles