Dix jours de Taubiramania à l’Assemblée

Par Sylvain Courage

Dans la nuit du 1er au 2 février, tandis que le débat sur le “mariage pour tous” s’éternise, les parlementaires de la majorité et de l’opposition souhaitent, en chœur, à Christiane Taubira un bon anniversaire. Une trêve dans la guerre de tranchées qui fait rage au Palais-Bourbon ! Aux petits soins, ses amis socialistes lui offrent un ouvrage ancien d’estampes japonaises, et, au petit matin, ils forment pour elle une haie d’honneur à la sortie de l’Hémicycle.

En dix jours, Christiane Taubira, 61 ans, a gagné l’admiration de ses pairs et forcé le respect de ses adversaires. Une rumeur persistante court l’Assemblée qui la dit fatiguée, souffrante. La garde des Sceaux ne commente pas. “Femme debout”, elle veut rester “concentrée” et “dans l’action”. Les journalistes qu’elle évite “comprendront d’eux-mêmes !” dit-elle, sibylline.
Inspiration politique

Mme Taubira siège jour et nuit, rivée sur le banc du gouvernement, un manteau jeté sur ses jambes comme un plaid pour se réchauffer. Le nez dans ses dossiers, le micro à portée de la main, elle taille en pièces les arguments de ses contradicteurs. Charisme, regard intense, verbe luxuriant, le style Taubira a pris son envol le 29 janvier dernier depuis la tribune de l’Assemblée. Ce jour-là, elle a prononcé son adresse liminaire sur “l’ouverture du mariage aux personnes de même sexe” sans baisser les yeux sur ses notes. Quarante minutes d’inspiration politique.

De sa voix à la Billie Holiday, la Guyanaise a conté la longue histoire du mariage comme celle d’une émancipation. Pacte économique, lieu trouble de la possession et de l’asservissement des femmes, les noces d’antan sont passées, dans sa bouche, de l’ombre à la lumière pour devenir enfin une “institution universelle”.
Vous pouvez conserver le regard obstinément rivé sur le passé, a-t-elle interpellé la droite. Et encore, en regardant bien le passé, y trouverez-vous des traces durables de la reconnaissance officielle, y compris par l’Eglise, de couples homosexuels. Vous avez choisi de protester contre la reconnaissance des droits de ces couples ; c’est votre affaire. Nous, nous sommes fiers de ce que nous faisons.”
Entre gospel et opéra

Elle n’écrit pas ses discours, préfère parler comme on improvise sur les scènes dont elle raffole. Entre gospel et opéra. “Les mots qui vont surgir de nous savent de nous des choses que nous ignorons d’eux.” René Char, qu’elle connaît par coeur, l’inspire. Son verbe est nourri de littérature et ses convictions empruntent à Paul Ricoeur, elle a “le souci de la vie bonne”. Ses envolées ne connaissent pas de limites.

“L’acte que nous avons à accomplir est beau comme une rose dont la tour Eiffel assiégée à l’aube voit s’épanouir enfin les pétales”, a-t-elle ainsi conclu son discours, citant le poète guyanais Léon-Gontran Damas. Il fallait oser. Les socialistes étaient debout, l’opposition était bouche bée.
“Du lyrisme et de la grandeur”

“Nous avions besoin de quelqu’un qui insuffle du lyrisme et de la grandeur dans ce projet de loi qui manquait d’incarnation”, note Philippe Martin, député du Gers et vice-président du groupe PS à l’Assemblée. Enthousiastes, les socialistes ont eu enfin le sentiment d’avoir un ministre à la mesure de Simone Veil défendant la légalisation de l’avortement, ou de Robert Badinter prêchant pour l’abolition de la peine de mort.

La “Taubiramania” console des élus sevrés d’enthousiasme depuis le début d’une législature très sociale-démocrate. Les vieux routiers, eux, connaissaient déjà l’animal. Députée de Cayenne jusqu’en 2012, Christiane Taubira a siégé dix-neuf ans au Palais-Bourbon. En 2001, déjà, elle s’était fait un nom en défendant une loi mémorielle consacrée aux crimes de l’esclavage.
Une femme, noire qui plus est

Dans la foulée, elle fut candidate du Parti radical à la présidentielle de 2002 et contribua à la défaite de Lionel Jospin, qui avait refusé sa proposition de ralliement. Une tentative de rapprochement dont François Hollande, premier secrétaire du Parti socialiste, avait été l’artisan…

L’homme du 6 mai 2012 ne l’a pas oubliée. Christiane Taubira, ralliée à sa candidature après avoir soutenu la croisade démondialisatrice d’Arnaud Montebourg lors de la primaire socialiste, fut choisie par le président pour occuper le poste régalien de la Justice. Il y fallait une femme, noire qui plus est, pour respecter la parité. Hâtivement attribuée à cette double apparence, sa nomination surprise fit d’elle la tête de Turc de l’extrême-droite.

Les débuts au gouvernement ont été difficiles. Accusée d’angélisme et de laxisme pénal, la Créole née à la politique dans l’engagement pour l’indépendance de la Guyane était une cible vivante. Coriace, elle s’est tue et a laissé passer l’orage. “J’ai compris que j’étais noire en arrivant à Paris”, a-t-elle coutume de dire.
Bûcher pour s’élever

Multipliant les visites de terrain, se plongeant dans les dossiers, elle a fait ce qu’elle a toujours fait depuis son enfance de fille du peuple, élevée par une mère qui devait s’occuper d’une tribu de onze enfants dans une maison des faubourgs de Cayenne : bûcher pour s’élever. Jusqu’à l’étourdissement ?

A la fin du mois d’août, au milieu d’un échange passionné avec les étudiants de l’Ecole nationale de la Magistrature, cette économiste férue d’ethnologie fait un malaise. Il n’en faut pas plus pour que se propage le bruit de son prochain départ de la Place-Vendôme pour rejoindre, au début du mois de mars, le Conseil constitutionnel.

Christiane Taubira a démenti. N’a-t-elle pas, pour l’heure, une mission prioritaire ? Porter sur les fonts baptismaux la promesse de François Hollande, même au prix d’un marathon parlementaire qui se prolongera, au Sénat, jusqu’en mars.

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