“Désirada”, de Maryse Condé, m.e.s. d’Antoine Herbez, avec Nathaly Coualy

— Par Roland Sabra —

Désirada a clos, le 1er février le Festival des Petites Formes de Fort-de-France après avoir été créé une semaine auparavant en Guadeloupe. Le roman dont est issu la pièce est publié en 1997, c’est donc 22 ans plus tard que son autrice, «  Prix Nobel Alternatif de littérature en 2018 » voit l’adaptation théâtrale qu’elle a réalisée elle-même, au début des années 2010, mise en scène pour la première fois avec la comédienne qu’elle a choisie et imposée. La romancière, tout le monde l’aura reconnue, est l’immense Maryse Condé. La comédienne s’appelle Nathaly Coualy. Ancien mannequin, reconvertie un temps en chroniqueuse et animatrice de télé- radio, avant de s’essayer au stand-up, au one-woman-show avec Pascal Légitimus en 2008, elle s’aventure pour la première fois sur les planches d’un théâtre en 2013 avec Antoine Herbez comme comédien, dans À l’Homme qui m’a donné envie.

C’est donc avec le texte théâtral de Maryse Condé sous le coude que Nathaly Coualy s’en est allée à la recherche d’un metteur-en-scène. Il y a là une inversion du processus habituel qui veut que ce soit le metteur-en-scène qui à partir d’un texte qu’il a choisi explore le répertoire des comédiens susceptibles à ses yeux, de soutenir le rôle. La quête ne se fera pas sans difficultés et c’est le lot de beaucoup de créations. En tout cas est-il qu’après refus et abandons, c’est finalement son premier partenaire au théâtre, Antoine Herbez fondateur de la Cie Ah ! qui va endosser le lourd costume de metteur en scène pour ce Désirada tant attendu.

Après ce rappel de la genèse de la pièce , inhabituel et un peu laborieux, mais nécessaire pour la compréhension de ce qui va suivre de quoi est-il question dans la pièce ?

Marie-Noëlle, enfant abandonnée a grandi à la Désirade, jusqu’au jour où sa mère la fait venir en France à «  Savigny-le-Cher ». Livrée à elle-même, elle s’interroge sur sa place dans ce monde de déshérence affective. Qui est-elle ? D’où vient-elle ? Et d’abord qui était celui que l’on nomme par abus de langage son père, et qui n’était que son géniteur ? Elle questionne sa grand-mère Nina et sa mère, Reynalda. Est-elle l’enfant d’un viol ou de l’amour ?  Confuses et contradictoires les réponses qu’elle obtient ont cependant un trait commun, celui d’un désir d’émancipation de libération face aux diktats des maternités non désirées, des hommes non choisis, des traditions corrompues et dépravées d’un pays en perte d’histoire. C’est par l’intermédiaire d’un retour à la Désirade que va se construire le cadre symbolique d’une identité libérée des hantises familiales pour que Marie-Noëlle puisse accueillir le temps présent.

Le Désirada présenté sur scène n’a évidemment pas à être comparé avec le roman éponyme. De nouveaux arts narratifs, tels le cinéma, la BD, la télévision ont élargi en les adaptant le champ de réception des œuvres littéraires. Par ailleurs depuis les années soixante du siècle dernier le principe selon lequel l’essence de l’œuvre n’est pas à chercher dans son originalité, a gagné en importance. Le fait que l’écriture n’est jamais qu’une réécriture a été théorisé par Julia Kristeva à la suite de Mikhaïl Bakhtine sous le nom d’intertextualité.

Dans l’adaptation théâtre ce sont les dimensions corporelle, visuelle, mais aussi dialogique qui priment. Claude Régy, Maguy Marin ou François Tanguy par exemple n’ont de cesse de vouloir réhabiliter le corps comme corps sensible dégagé de tout signifié, un corps comme signifiant pur. C’est le défi auquel était confronté Nathaly Coualy. Comment donner corps, comment donner chair à trois personnages à la fois différents et d’une essence commune ? C’est triste à dire mais ce défi n’a pas été relevé. Il a fallu que le metteur en scène demande à la comédienne d’endosser les accoutrements supposés de la grand-mère, de la mère, et de la fille pour que le spectateur identifie les dires des unes et de l’autre. Le débit narratif monocorde, le phrasé monotone de la comédienne uniformisaient les propos et tendaient à la confusion.  Seule échappe à cet aplatissement la narration de la scène du viol qui laisse entrevoir la possibilité d’une émotion. Les changements de costumes sur scène, brisaient le rythme de la pièce par des silences imposés par des raisons pratiques et non issus d’une nécessité textuelle. Et il fallait sans autre raison précise que dériver l’attention, manipuler sur le plateau sept bâtons de bois blanc. Et la scène d’ouverture, Marie-Noëlle et sa valise, dans un rectangle dessiné sur la sol par ces blancs bâtons appelait inévitablement à sa répétition en scène de clôture ! L’accompagnement musical et les répliques de Igo Drané (musicien, conteur martiniquais) ont d’abord offert une respiration avant de flirter avec la redite. Et l’ennui de gagner une partie du public…

La narration d’une situation dramatique, celle de ces trois femmes, n’aboutit pas pour autant pour autant à la construction d’une dramaturgie. Et c’est peut-être là une faiblesse, déjà constatée dans  l’adaptation de « Comme deux frères » par José Pliya, à propos de laquelle j’écrivais, Oh! scandale! , Oh! sacrilège! : « Il faudra bien que Maryse Condé y consente, n’est pas auteure de théâtre qui veut ». L’intérêt, la passion même qu’elle soutient à l’égard de la chose théâtrale n’en n’est pas pour autant un talent.

Après la représentation trois étudiants en littérature sur le Campus de Schoelcher, un garçon et deux filles et qui avaient suivi de bout en bout le Festival des Petites Formes, ont restitué devant  public clairsemé, les analyses et leurs impressions. Si elles portaient principalement sur la dimension littéraire des textes elles s’aventuraient avec bonheur, non sans quelques confusions ou contresens, sur le terrain de la critique théâtrale et c’était un vrai plaisir de les écouter, de deviner par ce fait la possibilité d’émergence d’une relève martiniquaise de la critique. Dommage que les conditions matérielles dans lesquelles cette restitution s’est faite aient été aussi déplorables, presque humiliantes. Bruits parasites, absence de  cadre organisateur du dire ont découragé un public a priori bien intentionné. Une belle idée qu’il aurait fallu structurer, encadrer davantage.

Fort-de-France, le 02 février 2020,

R.S.