“Des incarcérés”, de Christophe Cazalis, un pari à demi réussi.

Par Selim Lander.

 

 
   

Une bouffée d’oxygène, cette dernière fin de semaine, à l’Atrium. Enfin un auteur et un metteur en scène qui osaient innover, mélanger les genres, au risque, il est vrai, de nous laisser finalement l’impression d’une histoire inachevée et d’une demie réussite.
La pièce met successivement en scène deux univers très différents. D’abord un pays totalitaire, quelque part sous les tropiques, où l’on traque sans répit les résistants, les « anarcos ». Au départ Henri, un médecin blanc, francophone (joué par Patrice le Namouric) est seul, prisonnier dans sa cellule. Il n’a d’autres interlocuteurs qu’une caméra et un haut-parleur quand vient le temps pour lui de passer « au rapport ». Arrive ensuite un deuxième prisonnier, Amédée, un ouvrier noir (interprété par le metteur en scène, Hervé Deluge), qui ne connaît que le créole. Ils sont néanmoins tous les deux pourvus d’un appareil qui leur permet de comprendre et même de parler la langue de l’autre, ce qui vaut de savoureux passages entre les deux langues aux couleurs et aux registres si différents. Après quelques malentendus initiaux, les deux hommes finissent par devenir complices, sauf qu’on comprend au trois quarts de la pièce qu’Amédée est en réalité un agent double, chargé de faire parler Henri. La fin de la pièce se déroule dans un autre décor, entre d’autres protagonistes. Henri a disparu. Il reste Amédée qui est maintenant un médecin fiancé à Alycia (Astrid Mercier), une femme blanche que l’on nous avait présentée jusqu’alors comme l’épouse d’Henri. Ils sont tous les deux en France, en visite chez le frère d’Alycia (François Audran), le frère et la sœur ayant peut-être entretenu auparavant des relations incestueuses, ce qui aurait motivé le départ d’Alycia vers les tropiques (il faut suivre !).
L’idée de faire se succéder deux univers joués par les mêmes acteurs est riche de multiples possibilités. Encore fallait-il les faire se rejoindre dans une histoire commune. Le lien qui est retenu par l’auteur, un rêve du frère d’Alycia, paraît bien artificiel. Nous devons admettre que ce dernier, parce qu’il n’éprouve aucune sympathie pour son futur beau-frère, n’a pas de mal à l’imaginer dans le rôle d’un traitre. En outre la deuxième partie, très courte, apparaît bâclée et, à la limite, superflue. La première partie, celle de l’univers carcéral, avait créé un univers plutôt crédible, une atmosphère insolite. A quoi bon casser tout cela si ce n’est pas pour le remplacer par quelque chose d’aussi fort ? Renseignement pris, il semblerait que le texte prévoyait en réalité que le prisonnier Henri et le frère d’Alycia fussent joués par le même comédien. Dans ce cas, le rêve, la jalousie d’Henri à l’égard d’Amédée auraient eu, effectivement, davantage de sens.
La première partie est une réussite tant qu’on accepte de voir dans cette pièce un agréable divertissement plutôt qu’un texte militant, ce que laissait entendre, pourtant, le bref texte de présentation distribué aux spectateurs, dans lequel l’auteur déclarait avoir voulu : « dénoncer la montée d’un racisme quotidien », et rendre compte « des clichés, des non-dits ou ‘trop-vite-dits’ qui laissent monter les extrémismes et nourrissent la peur viscérale de l’Autre, du Différent ». La mise en scène ne correspond guère à ce discours convenu. Au contraire, elle tire la pièce vers le vaudeville, ce qui est particulièrement sensible dans le jeu du metteur en scène lui-même, dans ses deux rôles successifs, l’homme du peuple puis le jeune médecin « arrivé ». Les autres comédiens s’adaptent plus ou moins bien à ce parti-pris, aussi bien Patrice le Namouric (qu’on avait vu plus inspiré dans Le Collier d’Hélène), qu’Astrid Mercier (qui fut remarquable pour son interprétation du moribond athée du dialogue de Sade dans Des dieux et autres fables, mais qui est réduite ici au rôle de potiche sexy). Quant à François Audran (le quatrième comédie dont la présence, si l’on a bien compris, ne serait due qu’à un caprice de la mise en scène), le moins qu’on puisse en dire, c’est qu’il manquait visiblement d’expérience !
Le parti-pris de divertissement est renforcé par la scénographie, le décor futuriste, le recours à la vidéo (qui s’avère, en l’espèce, pertinent, lorsque les images projetées sur le mur de la cellule représentent les fantasmes des deux prisonniers). Quant à l’idée de faire intervenir l’autorité sous les espèces d’une jeune chinoise visible seulement sur un écran de télévision, avec à nouveau un jeu entre les langues (ici le chinois et le français), elle introduit un élément insolite qui ne fait que renforcer le côté comique de la pièce telle qu’elle a été montée, drame plutôt que tragédie.
A l’Atrium de Fort-de-France, les 12 et 13 novembre 2010.

Lire les autres critiques et la “réponse” de Hervé Deluge