“Dernier rivage” de Daniel Keene, m.e.s. Hassane Kassi Kouyaté

Mardi 15 janvier 19h – Chapiteau- Tropiques-Atrium

Création
Le monologue d’un exilé aux poches trouées, qui se cherche une identité. Comment trouver sa place dans un monde où ce qu’on possède nous définit ? Les souvenirs de guerre se mêlent aux bruits de la rue et à l’imagination.  Les paroles de musique comme un refrain bien connu ponctuent cette pièce qui questionne notre humanité.
Mise en scène & Scénographie : Hassane Kassi Kouyaté
Interprétation : Nathalie Vairac
Costumes : Anuncia Blas
Coproduction : Tropiques Atrium Scène nationale & Cie Deux Temps Trois Mouvements
Cie de la Lune Nouvelle
Création

Lire un extrait :

« Nul au monde n’est inintéressant.
Un destin, c’est l’histoire d’un monde.
Chaque monde a son goût, sa spécificité,
et aucun autre ne lui ressemble.
Et l’homme qui a vécu dans l’ombre,
avec cette ombre nouant amitié,
celui-là, son peu d’intérêt même
parmi les hommes a fait son intérêt.

Chacun a son monde secret,
avec son moment le meilleur,
son heure entre toutes terrible.
Mais tout cela est inconnu de nous.
Et quand meurt un homme, avec lui
meurt aussi sa première neige,
et son premier baiser, et son premier combat…
Tout cela, avec lui il l’emporte.

Oui, les ponts et les livres demeurent,
les machines et les toiles de maître,
oui, bien des choses ont destin de rester,
mais il en est qui disparaissent !

Telle est la loi de ce jeu sans pitié.
Sont-ce des gens qui meurent ? – Non, des mondes.
Les gens, pauvres mortels, restent dans nos mémoires.
Mais que savions-nous d’eux en vérité ?

Que savons-nous de nos amis, nos frères,
que savons-vous de notre unique aimée ?
Et, sachant tout de notre propre père,
au fond nous ne connaissons rien de lui.
Les gens s’en vont… Rien ne peut nous les rendre.
Leur monde secret jamais ne renaîtra.
Et chaque fois, chaque fois, cette perte
me donne une envie de crier.»

Evgueni Evtouchenko, «Nul au monde…», traduction Hélène Henry, inédit, 2017

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Personnage : Ringo, un homme d’origine africaine, une trentaine d’années. Il porte un jean délavé, un débardeur et une chemise à rayures. Ses pieds sont nus.

Il s’adresse directement au public.

Lieu : Un parc que longe une profonde tranchée de chemin de fer. Ombres des arbres. Un grillage bas borde la tranchée sur toute sa longueur. De temps à autre, on entend un train passer dans la tranchée en contrebas. Au centre du plateau, une structure qui ressemble à une boîte. Elle est composée de cartons, d’une bâche en plastique, de cordes, de couvertures, de bouts de bois divers, de panneaux de tôle ondulée. C’est un cube d’environ deux mètres de côté. Un grand parapluie, ouvert, a été planté à l’un des angles supérieurs de la boîte. Une chaise pliante en plastique est installée à l’ombre du parapluie. C’est la maison de Ringo.

Tandis que les lumières montent, on entend un train passer dans la tranchée. Alors que s’estompe le roulement du train, Ringo émerge de derrière la boîte. Il a dans les mains une pelle à poussière et une balayette. À l’aide de la balayette, il jette par-dessus le grillage la poussière qu’il a ramassée. Il se tourne vers le public et pose sur le sol la pelle et la balayette. Tout en parlant, il s’avance vers le public, s’approchant tout près de lui.

Que vous raconter ? Un matin je me suis réveillé et mon père n’était plus là. Un matin je me suis réveillé et tout ce que je connaissais avait disparu. Je me suis réveillé et je n’avais plus de nom. Je me suis réveillé et j’étais dans un autre pays.

Voici mes mains, voici mes yeux. C’est moi. J’ai vécu tant de vies que parfois je ne sais plus qui je suis. Vous pouvez me dire qui je suis ? Nous sommes des inconnus, nous trois, moi, vous et moi. C’est pas mal de commencer par là. Sans rien attendre. Tout ce que nous pouvons demander, vous de moi et moi de vous, c’est le genre de courtoisie qu’on adopte face à un inconnu. On pourrait apprendre à se connaître, un petit pas après l’autre. Les commencements sont toujours difficiles.

Je suis d’un autre lieu. Un autre lieu paraît toujours un autre temps. Je viens d’un autre temps. C’est à mon enfance que je pense. Je ne suis plus un enfant. Personne n’est plus un enfant, même les enfants. C’est ce qui m’apparaît parfois, quand j’ai le cafard. J’ai souvent le cafard. Mais ça, vous n’avez pas à le savoir. C’est ma vie privée. C’est rien qu’entre moi et moi.

Il s’avance jusqu’à la chaise en plastique et s’assied à l’ombre du parapluie.

Quand j’étais enfant, je jouais et jouais sans fin. Les jours étaient aussi longs et vastes qu’un monde. Peut-être que le monde où je vivais n’était qu’un petit monde…

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Daniel Keene est né à Melbourne en 1955. Après une brève expérience d’acteur et de metteur en scène, il écrit pour le théâtre, le cinéma et la radio depuis 1979. Nombre de ses textes ont été créés par le Keene/Taylor Theatre Project, compagnie qu’il a codirigée de 1997 à 2002. Après une assez longue traversée du désert dans son propre pays, ses pièces sont de nouveau jouées en Australie, où il est enfin reconnu comme l’un des auteurs majeurs de sa génération. Ses pièces sont également jouées à New York, Pékin, Berlin, Tokyo, Lisbonne… Nombre d’entre elles ont été distinguées par d’importants prix dramatiques et littéraires.

Depuis 1999, il est également très présent sur les scènes françaises. Parmi les nombreuses créations de ses textes, citons notamment : Silence complice(J. Nichet, Théâtre national de Toulouse), terre natale (L. Gutmann, Scène nationale de Blois), Terminus(L. Laffargue, Théâtre de la Ville), La Marche de l’architecte(R. Cojo, Festival d’Avignon), moitié-moitié (L. Hatat, Scène nationale de Douai),avis aux intéressés et Un soir, une ville… (D. Bezace, Théâtre de la Commune), Ce qui demeure (M. Bénichou, Maison des Métallos), ciseaux, papier, caillou (D. Jeanneteau et M.-C. Soma, La Colline)… Il écrit d’ailleurs souvent à la demande de compagnies françaises (les paroles; la terre, leur demeure ;Cinq hommes; Le Veilleur de nuit ; L’Apprenti ; Dreamers ; Chère Juliette ; La Promesse ; Manon & Baptiste… )et est régulièrement accueilli en France comme auteur en résidence, notamment à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon. En 2016, il est nommé au grade de chevalier des Arts et des Lettres.

https://danielkeene.com.au/