“Cour d’honneur” de Jérôme Bel : l’art de la commémoration

—Par Roland Sabra —

cour_d_honneurAvec “Cour d’honneur” Jérôme Bel tend un miroir au public de l’espace théâtral éponyme. Assis sur des chaises en arc de cercle ils sont quatorze face au public, comme s’il s’agissait de spectateurs égarés dans le dédale de tubes métalliques qui compose la structure des gradins. Ils nous ressemblent avec leurs sacs qu’ils ont posés à leurs piede, le livret, le pull ou le châle pour se protéger du vent. Au milieu sur le proscenium le micro. Ils vont y venir l’un après l’autre raconter ce qu’ a été pour eux la rencontre avec ce lieu et en quelles circonstances. On s’aperçoit rapidement que le monde de l’éducation nationale est sur-représenté, que l’échantillon est plutôt mono-colore. Il y a les bons souvenirs et les moins bons. Ceux qui renvoient à des rencontres qui vont structurer toute une vie, comme pour Jacqueline qui trouvera là  une compagne de vie dans la figure d’Antigone. Mais aussi ceux des mauvais moments comme l’interruption de ” Casimir et Caroline”, mis en scène par Johan Simons, par un spectateur excédé, exprimant sa colère. Il y a aussi le témoignage d’un couple de bruxellois, qui avec beaucoup d’humour raconte l’inexorable ennui de certaines pièces au long cours.
Les témoignages sont illustrés par des interventions de comédiens qui rejouent l’épisode évoqué. Le danseur Samuel Lefeuvre magnifie sur un air de Barberine des Noces de Figaro l’effondrement et le manque ressenti par les habitués de la Cour lors de l’annulation du festival en 2003 pour cause de lutte des intermittents. Il y a cet exploit d’un grimpeur à mains nues qui escalade le mur de scène, s’arrête à la rosace, repart à l’assaut du toit avant de disparaître. Il y a Agnès Sourdillon, qui récite une tirade de l’Ecole des femmes. Il y a Isabelle Huppert en direct de Sydney, où elle joue “Les Bonnes”, et qui s’émeut  et qui nous émeut jusqu’aux larmes dans une tirade de “Médée”. Il y a Maciej Stuhr saisissant avec un monologue des Bienveillantes extrait d'(A)pollonia de Warlikowski, il y a, il y a…
L’ensemble forme un tout sympathique, un peu soirée d’anciens combattants, au cours de laquelle la complicité entretenue repose sur des émotions partagées et ressenties à diverses époques ou face à différents spectacles. Le spectateur est caressé dans le sens du poil. Qui ne s’est jamais ennuyé dans la Cour d’honneur? Qui n’a jamais éclaté de rire?qui n’a jamais été ému jusqu’au larmes en cet endroit magique?
Il n’empêche que l’on se demande dans l’après-coup  si la Cour d’honneur ne mérite pas mieux, si cela ne ressemble pas un peu trop à de l’auto-contemplation. La cour d’honneur n’a-t-elle pas autre chose à nous dire que de parler d’elle-même?

Photo : Cour d’honneur du Palais des papes. © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon