— Les Contrechroniques d’Yves-Léopold Monthieux —
En dépit de consultations populaires, le débat institutionnel n’a pas eu lieu. Les consultations ont été des leurres présentés comme des référendums. Les vraies questions n’ont jamais été posées alors que les réponses aux fausses questions sont réputées s’y rapporter.
Le bal des leurres et le « chatt’ en sac » éternel
Depuis des décennies, le débat institutionnel en Martinique est marqué par une « escroquerie intellectuelle » où les consultations populaires font office de paravents. Les scrutins de 2003 et 2010 n’ont jamais été les référendums de clarté attendus (Département, Autonomie ou Indépendance), mais des montages juridiques qualifiés de « chatt’ en sac » par le meilleur juriste des autonomistes, Camille Darsières. En posant des questions délibérément obscures sur des articles de la Constitution (73 ou 74) plutôt que sur le destin du pays, l’État et les élus ont sciemment évité d’entendre la voix légale d’un peuple qu’ils craignent d’affronter dans un vrai débat. Les réponses à ces fausses questions ont été interprétées pour satisfaire des élites qui gèrent l’assimilation tout en feignant de la combattre.
Serge Letchimy ou la fin du double langage
Pendant 50 ans, les citoyens ont été bercés par des autonomistes qui « tremblent » devant le mot et des indépendantistes qui gèrent l’assistance avec gourmandise. Arrivé à la tête de la CTM, Serge Letchimy rompt avec cette culture du moratoire pour appliquer enfin le logiciel idéologique de son parti. Si ses échecs sont dans la gestion du quotidien à peu près dans tous les domaines — mais n’est-ce pas le modèle de la ville de Fort-de-France qui est maintenant partout répandu ? — aucun nationaliste ne peut lui contester sa logique : il « déroule » les symboles de souveraineté (drapeau, hymne, langue) que ses prédécesseurs gardaient dans leur poche. Il profite d’un « monstre institutionnel » qu’il a contribué à créer — une véritable « démocrature » où l’exécutif monocolore écrase toute opposition — pour passer en force face à un État las et des élus dociles. Il est pathétique de voir que des “progressistes d’étiquette” voudraient qu’il fasse preuve de l’hypocrisie qui avait tant servi. S’appuyant sur des grenadiers parlementaires, indépendantistes ou non mais parlant le même langage, il fait comme tout idéologue conséquent qui profite des circonstances. Lesquelles sont : la fenêtre internationale favorable, la faiblesse de gouvernements éphémères et la lassitude de dirigeants nationaux à qui il est demandé de choisir entre 2 légitimités, celle du peuple et celle des élus que lui donne ce peuple et qui le harcèlent du matin au soir.
L’intendance sacrifiée sur l’autel du statut
Cette obsession statutaire, qui mobilise les intelligences depuis 60 ans, se paie au prix fort : celui de la paralysie des services essentiels. Pendant que l’on glose sur le « juste degré d’autonomie », les domaines vitaux comme l’eau, les transports (TCSP), les déchets ou l’hôpital sombrent dans l’impéritie. Et lorsqu’on se penche enfin sur les transports, ce n’est pas pour aider le citoyen de se rendre de Ste Anne à Grand’Rivière, mais de Fort-de-France à Paris. La CTM est devenue une machine à produire des motions contre le pouvoir régalien plutôt que de l’eau au robinet. Les élus préfèrent pointer la « justice coloniale » plutôt que d’assumer leurs propres échecs de gestionnaire dans un cadre décentralisé qu’ils refusent d’investir pleinement. Et peu importe que l’économie soit mise à terre, pourvuL’État fait le dos rond avec sa justice et son parlement. Désormais ils ne refusent plus rien aux DOM.
La déconstruction du citoyen et le règne du paraître.
Le résultat de ce demi-siècle de paradoxes est la déconstruction du citoyen martiniquais. Désorienté par des dirigeants qui prônent la rupture tout en exigeant plus de continuité territoriale, l’électeur a fini par ne plus croire au sens des mots. Frappé de « schizophrénie collective », il s’abandonne à des votes irrationnels, désignant des élus pour leur charisme ou leur sympathie plutôt que pour leurs convictions. Le clientélisme est devenu la seule boussole d’un citoyen qui ne demande plus ce qu’il peut faire pour son pays, mais ce que le candidat peut faire pour lui, transformant la démocratie en un simple « bal de macaques ».
Halte à la dégringolade !
Qui ne voit que pour mettre fin à la dégringolade de la Martinique, il faille d’abord mettre un terme au statut constitutionnel qui a fait de la collectivité un monstre institutionnel ? La récente décision concernant la gestion unique de l’eau n’inquiète pas tant par une décision qui met à mal le pré-carré des EPCI — mais qui pourrait paraître conforme à l’esprit de la collectivité unique — que par la crainte que vienne s’ajouter un élément majeur du quotidien des Martiniquais au nombre des échecs de la CTM. Reste que les maires qui pleurent aujourd’hui le dépeçage de leur EPCI sont les mêmes qui, dans le cadre du congrès, avait voté à l’unanimité la demande d’habilitation lui enlevant ce pouvoir.
Yves-Léopold Monthieux
