“C’est irresponsable de parler de coup d’État au Venezuela”

— Par Sarah Diffalah —

Paula Vasquez Lezama est spécialiste du Venezuela. Elle décrypte la situation après l’autoproclamation de Juan Guaido comme président par intérim.

Le Venezuela s’est réveillé ce jeudi 24 janvier avec deux présidents : Nicolas Maduro, réélu le 20 mai 2018 lors d’un scrutin boycotté par la coalition de l’opposition (une élection non reconnue par une partie de la communauté internationale), et Juan Guaido, président du Parlement, nouvelle figure de l’opposition. Décryptage de la spécialiste du Venezuela, Paula Vasquez Lezama, chargée de recherche au CNRS.

En France, Jean-Luc Mélenchon a dénoncé une “tentative de coup d’Etat”, reprenant les paroles de Nicolas Maduro. Peut-on parler de “coup d’Etat” ?

Bien sûr que non ! C’est irresponsable de dire cela. C’est de la manipulation. Nicolas Maduro a usurpé son élection. Elle n’est pas légitime. L’opposition a essayé de respecter la Constitution. A la suite de la fraude électorale de 2018, le président de l’Assemblée nationale a prêté serment comme président par intérim, en accord avec la Constitution.

Comment parler de coup d’Etat alors qu’il n’y a eu aucune utilisation de la force ? Sans militaires ? Juan Guaido a prêté serment sur une avenue de Caracas. Il est en train d’essayer de rétablir l’ordre constitutionnel qui s’est rompu. C’est ça un coup d’Etat ? Non. Je réponds à Monsieur Mélenchon, que lorsqu’on est venu chez lui faire une perquisition, il a dit “je suis la République”. Il avait raison, il est élu parlementaire. Eh bien, Monsieur Guaido est un élu aussi, tout comme Mélenchon. Il a autant de légitimité.

Qui est aujourd’hui président du Venezuela ?

Il y a deux présidents et un conflit. La situation actuelle n’est pas tombée du ciel. Elle est la suite logique de ce qui s’est passé d’abord en 2015. L’opposition, majoritaire à l’Assemblée nationale, s’est vue peu à peu retirer ses prérogatives législatives par l’exécutif. La séparation des pouvoirs était déjà mise à mal sous Hugo Chavez, Nicolas Maduro l’a tout simplement supprimée. Il a gouverné par décret.

Puis, il y a eu les élections organisées par Nicolas Maduro en violant le calendrier électoral. La coalition de l’opposition avait alors boycotté ces élections qui n’ont pas été reconnues par une partie de la communauté internationale.

Lors de la passation de pouvoir, le 10 janvier, plus de six mois après les élections, Nicolas Maduro n’est alors pas un président légitime car il est issu d’une élection qui ne l’est pas.

Le soutien de la communauté internationale ne tombe pas du ciel non plus. Il y a eu un travail important fait par l’opposition à l’étranger. La communauté européenne a rejoint l’avis des observateurs internationaux et a dénoncé des élections non-démocratiques.

Pourquoi maintenant ?

Il fallait que Nicolas Maduro ne soit pas légitime, et être sûr d’avoir le soutien populaire. Sans préjuger d’un quelconque talent de calculateur de Juan Guaido, il a été très habile. Il s’est dit qu’il avait la confirmation que la communauté internationale ne reconnaissait pas Maduro comme président en ne participant pas à l’investiture le 10 janvier. Juan Guaido a alors organisé partout dans le pays des “cabildo abierto”, des réunions ouvertes et populaires où les élus de l’opposition rencontrent les Vénézuéliens. Cette initiative est prévue dans la Constitution par l’article 233. C’est une sorte de grand débat national à travers lequel Juan Guaido a demandé aux Vénézuéliens de refuser de reconnaître Nicolas Maduro comme président et s’est déclaré prêt à assumer temporairement la fonction présidentielle jusqu’à l’organisation de nouvelles élections.

Le risque était que l’on concentre tous les espoirs sur lui, que tout s’effondre, qu’il soit emprisonné. Il faut rappeler que tous les opposants, à commencer par Leopoldo Lopez et Henrique Caprilès, ont été neutralisés, envoyés en prison, ou déclaré inéligibles. C’était un pari.

Je ne pense pas qu’il avait envie d’être le sauveur. Mais il devait assumer les responsabilités jusqu’au bout. Enfin, le moment a été choisi car le 23 janvier est une date historique pour les Venezuela où l’on fête la démocratie, la chute de la dictature de Marcos Perez Jiménez en 1958. C’est une date symbolique.

Vous avez été surprise ?

Quand Juan Guaido a pris la présidence de l’Assemblée nationale, on s’est dit qu’il allait se faire bouffer car il est jeune et est issu d’un quartier populaire. Mais il a de l’aplomb et n’a pas de passif au sein de l’opposition qui s’est souvent déchirée en interne. Il peut être fédérateur.

Sa prestation de serment en plein Caracas, où tout le monde est armé, où la répression est grande, a été un électrochoc pour la population. Personne ne s’y attendait. Les gens se sont remis à espérer. Il faut rappeler que la crise humanitaire qu’ils vivent est la pire que l’Amérique latine a eu dans son histoire. Depuis trois ans, 2.000 personnes quittent le pays chaque jour. Le pays a perdu 10% de sa population.

L’armée sera-t-elle l’arbitre de cette crise politique ?

C’est difficile de se prononcer. On ne sait pas encore ce que les militaires veulent.

Le ministre de la Défense, Vladimir Padrino, a pourtant apporté son soutien à Maduro et a dénoncé un coup d’Etat…

Par un tweet de trois mots ! On l’a connu plus bavard. Le chavisme a fait des forces armées un corps délibérant. Elles savent tout et peuvent se prononcer sur tous les sujets politiques. Hier, c’était le service minimum.

Que peut-il se passer maintenant ?

Juan Guaido a, selon la Constitution, trente jours pour organiser des élections libres et démocratiques. Je pense que les acteurs politiques essaient de négocier une sortie honorable à Nicolas Maduro.

Propos recueillis par Sarah Diffalah