Blablas, leçons et donneurs de leçons. Sortez du quadrille, la ronde est belle

— Par Jean-Marc Terrine, auteur et critique d’art —

Depuis que les statues de Victor Schoelcher ont été détruites le 22 mai 2020 en Martinique les leçons d’histoire fusent sur la question de l’abolition de l’esclavage chez-nous. Beaucoup de plumes, notamment celles de donneurs de leçons qui sortent de leurs chapelles les plus diverses et qui expliquent à la jeunesse, dans des « lettres » souvent leur condamnation et leur ignorance face à l’histoire. J’ai même vu un feuillet qui reprenait une citation de Karl Marx pour illustrer la faiblesse de pensée de ces activistes : « L’ignorance n’est pas un argument ».

Il est fou de voir comment toute cette pensée, qui s’adosse à une posture dite scientifique, qui pratique l’art de de la rhétorique et de l’argumentation semble avoir perdu ses facultés face à de tels gestes symboliques : faire tomber des représentations. Pourquoi tous ceux qui sont intervenus sur cette question à ce jour1, qui fait tant débat et qui mérite plus qu’un débat, ne voient que la face visible de l’iceberg ? Une face visible, juste une chronologie historique qui suffirait à justifier l’incompréhension et la condamnation de ces actes de vandalisme.

Que fait-on de la face cachée de l’iceberg, 90% du volume situé sous la surface de l’eau ?

Visiblement ces auteurs ont choisi de ne pas questionner le réel, de ne pas aller en profondeur pour voir les choses suppurantes. Il est bon de dépasser cette pensée logique qui conçoit ses objets au moyen de concepts obéissant aux règles logiques de la non-contradiction. Peut-on dire que dans notre société tout va bien comme dans le meilleur des mondes ? Qu’en est-il des questions sociales, culturelles, économiques, de santé, d’éducation, d’environnement ( libre concurrence des marchés, chômage, coût des transport aérien, chlordécone, gestion de l’eau, transport, jeunesse, personnes âgées, hôpitaux, SDF, drogue, pauvreté, logement…) ?

Doit-on s’arrêter qu’à une approche qui rejette l’ignorance avec une certaine arrogance et privilégier la vérité historique ? Doit-on quand on est dans une dimension symbolique, qui fait tomber des représentations, faire l’éloge des Lumières, s’adosser au mathème et chevaucher la pensée logique ? En effet, la pensée symbolique représente les siens au moyen de symboles individuels ou sociaux qui autorisent des glissements de sens pouvant défier toute logique réglant la permanence.

Au-delà du chahut de la communication, qui enjambe rapidement les preuves pour charmer, séduire par des effets de manches et discréditer des activistes, que fait-on des 90%  sous les abysses ? C’est cette face cachée qui se réveille et qui ne revendique pas juste un débat historique dans lequel on veut l’enfermer. Va-t-on rester dans nos zones de confort et incanter une liturgie du paraître et des belles manières, alors que la jeunesse crie sa colère, même si on peut entendre les condamnations sur la méthode ? Qu’est-ce qu’on leur offre comme compromis ? Parce que dans la bafouille qui opposait l’argument à l’ignorance, les auteurs rappelaient que Victor Schoelcher a effectivement voulu indemniser les victimes de l’esclavage mais «…ne consenti à dédommager les anciens maîtres qu’en vertu d’un rapport de forces politiques favorables à ces derniers, qui faisait craindre que l’abolition serait impossible sans cette concession ou ce compromis ».

Les jeunes ont interpellé les politiques et leur colère interpelle tous les Martiniquais, alors ne restons pas cachés dans nos petits salons nous contentons de formules historiques comme des recettes magiques qui font tomber les soufflets. Entendons-les. Écoutons-les. Cette colère et cette souffrance sont des arguments et non de l’ignorance. Sortons du bois, comme Aimé Césaire, pour porter la parole de ceux qui n’ont pas de bouche. Répandre la voix de la concession. Répondre et Proposer un projet de développement ensemble. Débattre des contours d’un compromis pour vivre bien demain.

Schoelcher le 25 mai 2020

Jean-Marc Terrine

Auteur et critique d’art

1Sauf Fola Gadet