Exposition au Centre Commercial du Rond-Point

Photos aériennes verticales. IGN de 1947 et de 2022 L’autre de 2022 qui montre l’expansion urbaine d’aujourd’hui.
— Par Christian Jean-Étienne (*) —
Cette exposition s’est tenue au premier étage du Centre commercial Le Rond-Point, à l’espace « Rond-Point des Arts » du 2 au 30 janvier 2026.
Tout est partie de la collection de cartes postales anciennes de Martinique réalisée par Mme Claire ROSEAU, la gérante du Centre Commercial Le Rond-Point. Notamment, celle qui représentait la rhumerie CHAUVET à la Pointe des Nègres l’a intriguée et elle a voulu en savoir plus sur l’histoire de ce quartier où est implanté le centre commercial depuis une trentaine d’années.
L’idée de l’expo était née : « Bellevue d’hier et d’aujourd’hui ».
. L’intérêt de cette exposition était d’aider les visiteurs et les habitants du quartier à redécouvrir le territoire et à s’approprier l’évolution de Bellevue et de Pointe-des-Nègres au plan historique, géographique et culturel
Ont participé, avec les précieuses notes de Marie CHOMEREAU-LAMOTH, 95ans, véritable mémoire vivante du quartier :
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La photographe Adeline RAPON,
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les cartes postales anciennes de Claire ROSEAU,
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La Scénographie avec Corinne DAUNAR, Frédéric et Mathieu de TMDF,
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L’accompagnement du Géographe Christian JEAN-ETIENNE.
L’expo commence avec deux photographies aériennes verticales qui interpellent le visiteur.
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Une qui date de 1947 de l’IGN et qui montre la campagne, au Nord de Fort-de-France, un espace rural vide avec des campêches, bois ti baume, arbres fruitiers, élevages de caprins, bœufs …
Un lieu chargé d’histoire
Le quartier Pointe-des-Nègres tient son nom du pédoncule qui se prolonge dans la mer et qui protège une petite crique dénommée « la Grue », juste au pied du phare qui fonctionne encore. Sur cette pointe de terre se dresse un fortin classé domaine militaire, site stratégique défensif intéressant pour la rade des Flamands, dès les années 1660. Son importance se confirme avec des projets de fortification et de développement de la ville sous la direction du Comte de Blénac en 1677.
L’ensemble s’inscrit dans un réseau de fortifications qui s’étend de la batterie de Sainte- Catherine sur les hauteurs de Madiana jusqu’au Fort Saint-Louis, prolongé par les batteries de l’ilet Ramier et de la Pointe du Bout jusqu’aux Anses d’Arlet afin de protéger la baie de Fort-Royal de toute invasion !

Photo aérienne verticale. IGN 1947 : Un espace rural au Nord de Fort-de-France avec deux éléments structurants l’espace, l’Église de Bellevue et le stade Louis-Achille reliés par la rue principale du quartier
Le quartier en réalité s’étend du littoral jusqu’au stade Louis-Achille, l’église de Bellevue, l’ancienne route de Schoelcher jusqu’au quartier Sainte
Catherine. Il s’arrête alors à Fonds Batelière, au giratoire de l’ex-DDE aujourd’hui DEAL
Le lieu est enrichi par l’hypothèse historique construite grâce à la toponymie du lieu “ Pointe des Nègres” qui laisse à penser qu’à l’époque de la traite transatlantique des Noirs d’Afrique, les captifs africains y étaient débarqués, pansés, vaselinés avant d’être vendus aux habitations voisines : Gentilly, Case Pilote, Fond Nigaud, Case Navire , Fonds Rousseau …

Col. A. Benoit Jeannette (Martinique)
La distillerie Chauvet est signalée pour avoir fonctionnée dans la plaine littorale de la crique de la Pointe-des-Nègres en 1898. Elle produisait le rhum, du nom de son distillateur et a été vendue à la Compagnie des Antilles. Elle était alimentée par les cannes de l’habitation Pointe-des Nègres et surtout par le vesou de Rivière Salée et de Sainte-Lucie. En 1925, la rhumerie de la Pointe des Nègres appartenait en partie à Hyppolyte Ernoult.
C’est par cette grue de levage qu’étaient chargés les tonneaux de rhum sur des barges à destination du quartier Pointe La vierge voisin. Ils étaient ensuite dirigés vers Fort-de-France afin d’être expédiés
en France.

Col. A. Benoit Jeannette (Martinique) : Le lieu-dit « La Grue »
Un espace très peu urbanisé Jusque dans les années 1950
C’était la campagne au nord de Fort-de-France avec quelques maisons organisées autour de l’église. L’espace était vide de toute infrastructure, les seuls édifices important étaient l’Eglise de Bellevue et le stade Louis Achille.
Il a fallu attendre 1963, l’année de la construction de la route nationale (RN.2 ) qui relie Fort-de-France à St Pierre en traversant le quartier Pointe-des-Nègres, pour noter le début d’une urbanisation avec les quartiers voisins : Batelière, Saint-Georges, Ozanam.
Élément structurant l’espace, cette route va modifier le paysage du quartier et faciliter le phénomène de périurbanisation de Fort-de-France.
Trois évènements importants vont y contribuer :
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l’installation du Collège Technique de Pointe-des-Nègres en 1957 en remplacement de l’école des Arts et Métiers du Bassin de Radoub.
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le transfert du Lycée de jeunes filles en 1961 de façon progressive depuis l’établissement situé ex-rue Ernest Renan vers les bâtiments actuels de Pointe-des –Nègres.
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l’ouverture de la nouvelle École Normale de la Pointe des Nègres en 1972 qui déménageait du Château Aubéry de Croix Rivail.
Pour construire, cette Ecole Normale, le 14 février 1962, l’Assemblée Départementale a fait l’acquisition d’un terrain de 38 000 m2 appartenant aux consorts LAMOTH et ERNOULT qui exploitait une carrière très importante à partir des basaltes des planèzes volcaniques qui descendent des Pitons du Carbet vers la mer.

© cliché Christian Jean-Etienne.
Dès lors, les autres terrains ont été lotis au fur et à mesure pour produire un espace urbanisé pavillonnaire, composé de villas cossues et de petits lotissements tandis que la bande littorale était occupée par un habitat spontané.
Les classes sociales façonnent le paysage urbain : une strate urbaine littorale occupée par un habitat populaire né de l’exode rural des années 1960, surplombé par une strate urbanisée pavillonnaires, composée de petits immeubles et de villas cossues.
Le transfert de la Shell et de Texaco à la SARA
L’installation de cet habitat spontané a été favorisée par le transfert de la station de pompage de la compagnie pétrolière Shell, alors situé à « la Grue », vers la SARA raffinerie de la (Société Anonyme de Raffinage aux Antilles) au Lamentin en 1969. Le développement de cet habitat populaire participe au phénomène d’exode rural lié à la crise de la canne à sucre qu’a connu laMartinique à cette époque et à l’attraction de la ville-capitale. Tous les espaces laissés libres ou inoccupés ont ainsi été récupérés par cette population rurale pour la plupart, à la recherche d’un emploi : Pointe La Vierge, Texaco, Volga Plage, Canal Alaric, Fond Batelière ont connu la même histoire

Les habitants ont le souci d’améliorer leurs maisons pour acéder à plus de confort. © cliché Christian Jean-Etienne
La rurbanisation des quartiers Bellevue et Pointe-des-Nègres.
Le quartier Bellevue , depuis les années 1970 développe sa tertiairisation : le garage SIMCA, installé boulevard de la Marne, à l’actuel Snopy aujourd’hui disparu et remplacé par le garage FIAT, installé à l’immeuble Aubéry,dit immeuble Panorama ; les petites boutiques de proximité disparaissent au profit de supermarché, d’hypermarché et de centres commerciaux, symbolisés par le Rond-Point, avec une entreprise de bricolage et de jardinage, puis le premier centre commercial de Bellevue avec ses restaurants.
Pointe-des-Nègres confirme sa mutation tertiaire avec l’aménagement récent d’un espace laissé vide et inexploité par l’ancienne carrière . Aujourd’hui, bétonné, y a poussé une papèterie géante « Bureau Vallée », un service de pneus, des activités de loisirs avec l’escalade mais aussi une enseigne de Fret Import-Export et d’autres services.


clichés christian Jean-Etienne : des activités commerciales en lieu et place de l’ancienne carrière Ernoult
Le quartier Fond Batelière lui aussi se transforme. Né dans les années cinquante, il est situé au sud du territoire de la Ville de Schœlcher et prolonge le quartier Pointe des Nègres le long du littoral jusqu’à l’Anse Gouraud. Il est relié aux autres quartiers par la route de la Pointe de Jaham qui débouche sur le « rond-point de la DDE ». Sa population augmente régulièrement, les constructions suivent, épiceries et petits commerces s’installent pour satisfaire la clientèle, l’espace est exiguë, la circulation se fait par des chemins piétons et le besoin d’aménagement se faisait sentir de plus en plus par la population. C’est ainsi que s’est développé dans le cadre du projet d’aménagement du quartier Fond Batelière, l’opération de résorption de l’habitat, entamé depuis par la municipalité de Schoelcher, la DEAL et la société Ozanam. La construction de deux immeubles constituant le lotissement “le Débarcadère” vient illustrer cette mutation de l’espace urbanisé et vient symboliser la volonté de la population d’accéder au mieux vivre tant espéré. Les premiers occupants de ces immeubles tout neufs ont pu s’y installer en janvier 2023.
Une exposition mémoire
Cette exposition a connu un grand succès, tant chez les clients du centre commercial de passage que chez les habitants du quartier, fiers de voir leur espace mémoriel mis en valeur , succès illustré par les témoignages inscrits dans le Livre d’or. Ils étaient émerveillés, assaillis par des souvenirs qu’ils croyaient enfouis. Ainsi le Souvenir devient Mémoire sans aucune contrainte historique.
Encore Bravo et félicitations aux acteurs de cette exposition . Ils ont fait œuvre de transmision en permettant aux plus jeunes de comprendre le processus de mutation d’un espace, façonné par les habitants d’un territoire et à s’approprier l’évolution de Bellevue et de Pointe-des-Nègres , quartiers chargés d’Histoire.
(*) Christian JEAN-ETIENNE, Géographe.
