Belle rencontre avec les textes d’Andrise Pierre, à Tivoli

— Par Roland Sabra —

Leurs plaintes sont des plaintes portées contre, selon le vieux sens du mot allemand (Anklage).

Sigmund Freud, « Deuil et mélancolie ».

Quel bonheur d’avoir pu retrouver une parole vivante ce samedi dans le Parc Naturel de Tivoli, où nous invitait ETC_Caraïbe pour la mise en espace de quelques extraits de trois textes écrits par Andrise Pierre, cette autrice haïtienne, plusieurs fois récompensée pour une écriture qui  se veut celle d’une dramaturge féministe.

Alexandra Déglise, Rita Ravier et Virgil Venance, d’une voix claire et posée, ont modulé les textes en leur donnant une âme, loin des captations vidéos de travaux de très grande qualité, dont nous sommes abreuvés en ces temps de confinement, mais qui manquent cruellement de vie, figés sur les écrans qui les supportent et parfois nous insupportent.

Trois textes donc, très récents dans leurs factures. Les deux premiers sont Vidé mon ventre du sang de mon fils, Que Dieu ne noircisse pas nos matrices, et dont Janine Bailly fait une belle présentation dans Madinin’Art. Le troisième, “Elle voulait ou croyait vouloir et puis tout à coup elle ne veut plus“, vient d’obtenir le prix SACD de la Dramaturgie Francophone 2020. Il aborde le sujet très sensible, mais d’actualité du viol, de la possession de la femme, de son infantilisation. La nièce de Yole revient au pays pour solliciter l’autorisation de sa tante de porter pour son mariage la robe que portait celle-ci lors d’une même cérémonie il y a bien longtemps. La nièce ne connaît pas l’histoire tragique de sa tante dont la naissance a provoqué un drame dans la famille. Septième fille d’un père, menuisier, qui est dans l’attente d’un fils auquel il pourrait transmettre son métier, elle n’est pas la bienvenue, c’est le moins que l’on puisse dire. Déchiré le père va trouver refuge dans les bras d’une veuve stérile qui ne comprend pas, et pour cause, que l’on puisse refuser un enfant au motif que c’est une fille. Trop c’est trop, la naissance de Yole, est le prétexte du déploiement d’une méchanceté paternelle, inhérente. Le père veut punir la mère qu’il tient pour responsable, du fait de ses péchés, du choix du sexe de l’enfant, à l’encontre de tout ce que peut affirmer la génétique !

Les trois textes s’articulent autour d’un fil conducteur qui semble être celui de la plainte. Plainte d’une mère devant l’impunité dont bénéficie, le violeur meurtrier de son fils. Plainte d’un père de ne pas avoir de fils. Plainte d’une femme délaissée et meurtrie par son mari. Plainte d’une femme de ne pas avoir d’enfant. Plainte d’une mère adoptive vis à vis de l’ingratitude de sa fille qui l’a laissée trop longtemps sans nouvelle.

La plainte est un enfermement. François Roustang, philosophe, psychanalyste hétérodoxe, réhabilitateur de l’hypnose, la théorise dans « La fin de la plainte » ( Éditions Odile Jacob).”Elle est la preuve qu’un événement persistant du passé nous empêche de profiter du présent. Et de lui faire face. »  Et François Roustang affirme, plus nous nous plaignons, plus nous souffrons. Car la plainte entretient la souffrance.” Benjamin Jacobi dans «  Les mots et la plainte » ( Éditions Erès) précise : «La plainte se fonde initialement sur la reconnaissance d’un objet : la mère et le constat, toujours récusé, de sa nécessaire distance. » . En un mot la plainte est à entendre, au-delà du besoin, comme symbolisation primordiale d’une “demande qui ne peut-être que déçue” (Lacan J., Le Séminaire, livre XIII, «L’objet de la psychanalyse », leçon du 2 février 1966,inédit.,) à entendre comme jouissance (j’ouïs sens). Et Freud de rappeler que la jouissance dans le symptôme est un obstacle à la guérison!

Les trois textes proposés à la lecture sont l’illustration la plus parfaite de ce qui précède. La mère, adoptive ou génitrice est omniprésente. Dans sa dernière pièce, “Elle voulait ou croyait vouloir et puis tout à coup elle ne veut plus” la thèse de l’enferment dans la plainte est explicitement énoncée par l’autrice  au cours d’un entretien à « Théâtre contemporain », qu’il faut écouter et dans lequel elle déclare, entre autres, « La communauté est un cercle. On se plaint de ce qui s’est passé, mais personne n’agit, personne ne fait quelque chose. ». Elle ne cesse de dénoncer l’enfermement, ne serait-ce que par le procédé littéraire qui veut que le personnage ne parle pas directement. Privé de parole, un autre parle à sa place. L’insertion d’un choryphée dans le texte a semblable fonction. Les protagonistes “sont parlés”, passage d’une forme active à une forme passive, comme élision du sujet… à tel point que la nièce n’a pas de nom.

Belle soirée donc par la grâce d’une mise en espace de José Exelis, d’une grande sobriété, soucieuse de faire entendre, les textes, par le spectateur, libre à lui, conformément à l’indication de Freud, de toujours croire la plainte d’un locuteur, sans y croire… car « Entre la cause et ce qui l’affecte, il y a toujours la clocherie » ( Lacan dans le Séminaire, livre XI).